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Dans Le Monde du 12-2-2017.
A Aulnay-sous-Bois se rejoue un scénario vieux de trente ans.
Laurent Mucchielli.
dimanche 12 février 2017
publié par Christian Maurel

A Aulnay-sous-Bois se rejoue un scénario vieux de trente ans.

C’est en 1990 qu’ont eu lieu les premières émeutes de banlieue en France. Depuis, les problèmes sociaux et institutionnels à l’origine de ces violences perdurent.

A la fin de l’année 1990 et au début de l’année 1991, une série d’explosions de colère dans une dizaine de quartiers, de la banlieue lyonnaise puis de la banlieue parisienne, popularisa en France le mot " émeutes ". A l’époque, celui-ci faisait souvent peur, associé qu’il était aux mots " drogue ", " ghetto ", " violence urbaine ", etc. Il était pourtant bien choisi. Émeute provient du verbe " émouvoir ". Du haut Moyen Age à la Renaissance, une " esmote " désignait une émotion collective prenant la forme d’un soulèvement populaire spontané. Il s’agissait à l’époque des révoltes paysannes.

La séquence qui se déroule ces jours-ci à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) constitue un classique du genre, et vient simplement nous rappeler qu’en vingt-sept ans nous n’avons rien appris et rien changé aux problèmes sociaux et institutionnels qui génèrent régulièrement les éruptions violentes de ce type.

La séquence est toujours la même : un beau matin, des violences policières illégitimes sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la rancœur profonde qu’une bonne partie des habitants des quartiers pauvres accumulent tous les jours durant le reste de l’année. La police devient pour quelques jours l’incarnation de tous les maux. La nuit, l’émeute s’organise et les affrontements se déroulent.

Les policiers cherchent à arrêter les " meneurs " pour décourager les autres. En général, ils attrapent seulement les plus jeunes ou ceux qui courent le moins vite. Déférés au parquet, ils sont jugés en comparution immédiate et, malgré le peu d’éléments contenus dans les procédures, écopent souvent de peines de prison ferme disproportionnées par rapport à leurs gestes. Comme si, dans l’émotion collective, certains magistrats défendaient davantage l’ordre public que les libertés individuelles.

Si cette séquence n’est hélas que le dernier épisode d’une très vieille série, c’est parce que, depuis vingt-sept ans, aucun gouvernement n’a modifié les éléments du scénario. Les quartiers pauvres et dégradés le sont toujours. Ce ne sont pas les milliards engloutis dans le béton de la " rénovation urbaine " qui ont changé en quoi que ce soit les problèmes quotidiens des habitants. A commencer par le chômage qui, dans beaucoup de quartiers, dépasse largement 50 % chez les jeunes de moins de 30 ans. La crise de 2008 a même renforcé encore les problèmes, puisque ce sont les habitants de ces " zones urbaines sensibles " qui ont été les plus touchés.

Police de proximité, le tabou.

Rien n’a changé non plus sur le terrain des discriminations, qui compliquent toujours l’accès d’une partie de nos concitoyens à l’emploi, au logement et à quantité de biens et de services. A ceci près qu’aux discriminations de type ethno-racial se sont en partie substituées les discriminations religieuses, surtout pour les femmes qui portent le voile. Dans ces quartiers, les familles redoutent toujours autant l’échec scolaire de leurs enfants, et avec raison, puisque les inégalités scolaires n’ont pas bougé. Dans un collège d’un quartier aisé, on réussit le brevet dans plus de 95 % des cas. Dans celui qui est au cœur de la ZUS (zone urbaine sensible), à quelques kilomètres de là, moins de 50 % des enfants y parviennent.

Enfin, les relations avec la police se passent toujours aussi mal. En vingt-sept ans, rien n’a changé malgré les innombrables alertes, rapports et livres publiés à ce sujet. D’abord, tandis que les habitants réclament, ici comme ailleurs, une forme de police de proximité, ce mot est devenu un tabou politique. En 2002, un politicien bien connu, soupçonné d’être par ailleurs un grand délinquant d’affaires, l’a déconsidérée. Ses successeurs au ministère de l’intérieur ont respecté la consigne jusqu’à la fin de l’épisode conservateur. En 2012, la victoire du socialiste François Hollande a pu laisser croire que la donne allait changer, puisque le retour de la police de proximité était une de ses promesses. Hélas non tenue et vite enterrée par le nouveau locataire de la Place Beauvau, Manuel Valls.

La France ne connaît donc toujours pas cette police nationale capable d’affecter durablement des policiers à des quartiers dans lesquels ils patrouillent quotidiennement, à pied ou à vélo, rencontrent des habitants, des commerçants et des responsables associatifs, recueillent du renseignement, rendent service, mais aussi verbalisent les contrevenants et interpellent au besoin les délinquants.

Non, les habitants voient toujours passer des voitures qui ne s’arrêtent pas, sauf pour procéder à un contrôle. Ils ne connaissent qu’une police d’intervention, qui envoie de jeunes recrues venues d’ailleurs, formées aux " gestes techniques d’intervention " et au code de procédure pénale, mais pas à la gestion des conflits et aux relations humaines. Des jeunes qu’on envoie pour intervenir avec parfois la peur au ventre dans des quartiers où ils ne voient que les dangers (bien réels) et pas les citoyens, et où ils agissent sans discernement, comme à l’aveugle.

Dans ces conditions, les incidents sont quotidiens, mais n’intéressent généralement personne. Ils n’accèdent au statut de sujets médiatiques que lorsqu’ils prennent une exceptionnelle gravité et lorsque quelques images faisant le tour des réseaux sociaux empêchent les autorités publiques d’étouffer les cris de colère et de désespoir des uns et des autres.

Tant que les thèmes de la sécurité, des banlieues, de la violence, etc., serviront avant tout aux politiciens à faire carrière, tant que la nécessité de l’ordre fera taire celle de l’analyse, tant que l’institution policière continuera de former et d’envoyer sur le terrain le même type de policiers et tant que les habitants des quartiers pauvres seront enfermés dans les mêmes problèmes, on peut déjà prédire sans risque qu’il y aura beaucoup d’autres Aulnay-sous-Bois.

Laurent Mucchielli.

© Le Monde


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