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A Dijon, un quartier autogéré et un projet d’écoquartier se disputent des terres maraichères
par Camille Bordenet.
jeudi 12 juillet 2018
publié par Christian Maurel

Encore un bel exemple qui éclaire multiples enjeux de nos sociétés et de leurs transformations : la question des droits, notamment ceux concernant la propriété ; la gestion des "communs", ici par des habitants, participants et directement impliqués, ou bien par des pouvoirs publics qui peuvent se réclamer de la légitimité du suffrage universel ; la place prioritaire ou pas de la valeur d’usage sur la valeur d’échange ; la question de la démocratie au quotidien et directe confrontée à la démocratie délégataire. Le discours tenu par la municipalité, que l’on soit d’accord ou pas, indique bien le cœur du conflit lorsqu’il est parlé d’une "zone de non-droit inacceptable face à un projet voté démocratiquement". Question : qu’est la démocratie et où est-elle la plus vivante ?

Assurément cette expérience, y compris et surtout dans sa dimension conflictuelle, est un temps d’éducation populaire politique mutuelle dans lequel ce"commun" qui n’appartient à personne en particulier, est à la fois l’enjeu principal et un réel champ de pratiques économiques, sociales et culturelles.

Christian Maurel, corédacteur du site.

A Dijon, un quartier autogéré et un projet d’écoquartier se disputent des terres maraîchères.

Les derniers vestiges de l’ancienne ceinture maraîchère font l’objet d’un conflit entre la municipalité, qui veut y construire un écoquartier, et des occupants qui les cultivent. Deux visions de la ville durable.

L’histoire du Quartier libre des Lentillères commence en 2010. Porté par la convergence locale entre des mouvements squats, paysans, écologistes, une centaine de personnes décident de défricher et d’occuper illégalement les dernières terres maraîchères en friche de la ville. Une lutte qui soulève deux enjeux : la défense des terres agricoles en ville et la réappropriation collective de l’espace urbain.

Voûtés au-dessus de longs rangs de salades, de jeunes maraîchers s’activent à la récolte matinale qui approvisionnera le marché à prix libre, en fin de journée. Quelques pas plus loin, le long de chemins sinueux bordés d’une végétation sauvage, des jardiniers plus âgés cultivent leurs petites parcelles, bercés par le gazouillis des troglodytes. On oublierait presque que l’on se trouve en ville, n’était le passage régulier du train au-dessus des têtes. Et, juste de l’autre côté du mur, sur une ancienne friche industrielle, un vaste chantier dévoilant des grues qui griffent le ciel et des immeubles sortant de terre : les premières pierres d’un écoquartier en construction.

Nous sommes au sud-est de Dijon, dans un triangle de terres de quelque 7 ha, en contrebas de la voie ferrée : les derniers vestiges de l’ancienne ceinture maraîchère de la ville. Des terres que se disputent depuis huit ans la municipalité et des « potagistes-squatteurs ». La première, propriétaire du site, entend y construire la deuxième portion d’un écoquartier sur 19,6 ha — qui prévoit 1 500 logements et 28 000 m² de commerces, bureaux et services —, quand les seconds s’opposent à leur « bétonisation ».

« L’idée était de libérer les dernières terres agricoles intra-muros en les remettant en culture »

L’histoire de ce conflit d’aménagement commence en 2010, lorsque la ville officialise sa volonté d’y construire un nouvel écoquartier — elle en compte quatorze en tout. Fourches en main et slogans légumiers — « des tomates séchées, pas des écoquartiers » —, une centaine de manifestants décident de défricher et d’occuper illégalement les terres, à l’abandon depuis le départ des derniers maraîchers, partis au gré de précédents projets d’urbanisation.

« L’idée était de libérer les dernières terres agricoles intra-muros en les remettant en culture, raconte Yannick Sencébé, 46 ans, l’une des membres du collectif à l’origine de cette occupation. Mais aussi de soulever les problématiques d’accès au foncier en zone périurbaine pour les paysans sans terre, et promouvoir un retour à une agriculture bio et de proximité. » De là est né le Pot’Col’Le, un potager collectif, puis Le Jardin des maraîchères, une ferme urbaine permettant, entre autres, d’alimenter le marché. Auxquels sont venus s’ajouter des dizaines de petits jardins, cultivés seul ou entre amis. Et bientôt des habitats squattés — autoconstruits, caravanes, maisons retapées.

Le Snack friche héberge les assemblées générales du collectif des Lentillères, une fois par mois. On y discute de toutes les décisions qui engagent la vie du quartier, qui compte une dizaine de plus petits collectifs. Une charte de vie a aussi été élaborée, « La Boussole ». Il y aussi de nombreux lieux de convivialité où l’on organise fêtes et concerts, comme La Grange rose.

Une ZAD sans l’étiquette

Huit ans plus tard, une centaine d’occupants d’horizons divers se côtoient dans ce qui est devenu un quartier autogéré bigarré, où les dynamiques s’entremêlent. Une sorte de ZAD sans l’étiquette, baptisée le « Quartier libre des Lentillères ». A la volonté de sauvegarder des terres en ville et de recouvrer l’autonomie alimentaire se sont greffées d’autres revendications, comme de « réinventer d’autres formes de vie collective et de façon d’habiter la ville ». « Un champ d’expérimentation agricole et sociale » dont Yannick Sencébé, sociologue à l’INRA de Dijon, a fait son terrain d’études(1). « Au fil de cette expérience pour se réapproprier un quartier à l’abandon et les savoir-faire attenants, c’est aussi la possibilité d’un autre urbanisme durable intégrant la nature et l’agriculture, fonctionnant sur une économie non marchande, et d’une ville faite par ses habitants qui est opposée aux différents aménageurs », analyse-t-elle.

Si les raisons d’être là varient, la lutte contre l’écoquartier fédère

Passé par d’autres territoires en lutte, comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Max, artisan plombier de 35 ans, apprécie « la diversité des univers », militants ou non, qui se rencontrent ici. On y croise Armelle, maraîchère professionnelle venue du Jura pour « expérimenter une dynamique collective » ; Ahmed, Marocain de 84 ans résidant du foyer social voisin, si fier de son bout de jardin ; Murielle, 59 ans, qui a trouvé dans les « coups de grelinette » et le collectif « une thérapie » durant une période de chômage difficile ; de jeunes Touaregs qui ont fui les djihadistes au Mali et préfèrent « la famille des Lentillères » au foyer d’accueil ; Françoise, aide-soignante à la « miniretraite », qui vient s’y balader et trouver au marché à prix libre de « bons légumes frais, non traités » qu’elle aurait sinon « du mal » à se payer ; Camille, jeune salariée qui a pu « mettre les mains dans la terre » sans passer par « la file d’attente des jardins municipaux »… Si les raisons d’être là varient, la lutte contre l’écoquartier fédère.

C’est la phase 2 qui menace la friche maraîchère. La métropole justifie la construction de son écoquartier par la densification urbaine, corollaire de la réduction de l’étalement urbain, au nom du développement durable. Mais les opposants à l’écoquartier dénoncent un « double-discours » et « une contradiction intenable », à l’heure où Dijon promeut en parallèle des politiques ambitieuses en matière d’agriculture de proximité et d’alimentation durable.

« Reconstruire la ville sur elle-même »

Du côté de la métropole, Nathalie Koenders, première adjointe au maire, met en avant le souci — porté par un plan local d’urbanisme écologique — d’une maîtrise équilibrée de la consommation de l’espace, conciliant plusieurs enjeux. D’un côté, « le besoin de construire des logements » pour « maintenir [la] population » : il faut en construire « huit cents par an », affirme-t-elle, tandis que Dijon, qui mène une politique volontariste en matière d’habitat, entend passer la barre des 160 000 habitants. De l’autre, la volonté de limiter l’étalement urbain et de « reconstruire la ville sur elle-même » pour « ne pas prendre sur les terres agricoles ». Dijon, qui se veut « référence écologique », affiche sa volonté de préserver sa ceinture verte et promeut des politiques ambitieuses en matière de développement durable, d’agriculture de proximité et d’alimentation avec, entre autres, un grand projet de système alimentaire durable, le rachat de domaines, etc.

La ville fait aussi valoir l’exemplarité d’un écoquartier, nommé « Ecocité Jardin des maraîchers », conçu comme « une véritable cité-jardin », avec 1 ha de jardins partagés et 1 500 m2 de vergers pédagogiques. « Vivez la campagne à la ville ! » ; « la conservation du passé maraîcher », vante la plaquette commerciale. L’habitat social se veut également « une priorité », avec 35 % de logements à loyers modérés.

« Loin d’être un simple jardin d’agrément pour urbains en mal de nature, nous construisons une véritable expérience de production agricole collective à Dijon, en rupture avec les rêves délirants de l’agriculture urbaine hors sol », peut-on lire dans « Le Génie du lieu », le journal de la friche, ainsi baptisé dans une référence ironique aux propos de l’urbaniste de renom concepteur de l’écoquartier, Nicolas Michelin, qui déclarait dans une interview s’imprégner du « génie du lieu ».

Des arguments qui font sourire aux Lentillères, où l’on dénonce « une bétonisation repeinte en vert ». Au « besoin de créer des logements », ils opposent le taux de logements vacants à Dijon — « 7,6 % ». A la volonté affichée de préserver les terres agricoles alentour, « la construction concomitante d’un parc d’activités qui en détruit des hectares ». Au végétal et à la mixité que revendique le futur écoquartier, leur projet existant.

Logements contre espace vivrier ?

Si certains entendent toutefois « le besoin de créer des logements accessibles » et de « requalifier les friches délaissées », ils déplorent que cela ne soit pas fait tout en préservant ces terres maraîchères offrant un espace vivrier en ville, rappelant qu’ils ne revendiquent « que quelques hectares ». D’autant plus à l’heure où Dijon prône des politiques en la matière.

« Face à l’omniprésence des discours de soutien à l’agriculture urbaine et de relocalisation de l’alimentation, ce conflit réinterroge le rôle accordé aux espaces cultivés au sein de politiques d’aménagement, cadrées par les injonctions à la compétition interurbaine et par les arbitrages économiques et fonciers, analyse Maud Chalmandrier, qui lui a consacré un mémoire de l’EHESS(2). Il soulève aussi cette question : l’urbanisme végétal est-il un moyen de faire accepter la densification urbaine sans pour autant endiguer le problème de la destruction des terres agricoles ? »

Pour de nombreuses personnes, les Lentillères représentent un lieu d’apprentissage et de transmission des savoirs. Certains maraîchers professionnels viennent y compléter différemment leur expérience ; d’autres, qui arrivent comme amateurs, montent ensuite un projet d’installation professionnelle. La friche est ainsi vue comme une « couveuse » agricole, au même titre que les espaces-test officiels, bien que ne faisant pas partie du réseau, faute de structure formelle.

« Dans vingt ans, ce sera trop tard pour regretter ces bonnes terres et ce choix urbanistique », met en garde Antoine, 35 ans, ingénieur agronome de formation, pour qui les Lentillères ont aussi été un espace de formation au maraîchage. Il est d’autant mieux placé pour connaître leur rareté qu’il lui a été bien difficile d’en trouver à proximité de Dijon pour s’installer en tant que professionnel.

Lui qui a toujours eu pour leitmotiv de faire de l’agriculture urbaine « au plus près des gens » ne cache pas non plus ses doutes quant à « des projets agricoles hors sol, sans véritable vocation nourricière ». « Être une cité de la gastronomie, ça commence par faciliter la production de bons légumes sur place », abonde Marie, retraitée qui vient de l’autre bout de Dijon au marché tous les jeudis pour « soutenir la lutte ».

Courgettes, fèves, salades, choux, betteraves cultivés par le Jardin des maraîchères, « gogosi » (beignets) de Kati, mère de famille rom qui habite dans la friche avec ses enfants, pains préparés par les collectifs de boulangers amis…, le marché à prix libre du collectif des Lentillères est devenu un rendez-vous hebdomadaire apprécié de nombreux Dijonnais. Un marché où l’on donne « ce que l’on veut, et ce que l’on peut », en fonction de ses moyens, mais aussi un lieu de convivialité et d’échange.

Un dialogue qui reste difficile

Reste que le dialogue entre le collectif et la mairie est dur à nouer. Le premier fait valoir des « demandes restées lettre morte », rappelant au passage des tentatives d’expulsion. Mme Koenders souligne, quant à elle, l’illégalité de cette occupation, « une zone de non-droit inacceptable », face à « un projet voté démocratiquement ». L’élue se dit néanmoins « ouverte au dialogue, par principe », si tant est qu’on vienne lui proposer un « projet constructif, qui rentre dans la légalité ».

Sur ce dernier point, comme sur la stratégie à adopter face aux pouvoirs publics, les occupants sont partagés sur ce qu’ils sont prêts ou pas à accepter pour espérer pérenniser leur projet « dans toutes ses dimensions ». « Pour nous, la proposition existe déjà, en actes. Peut-être pas sur un bureau de la mairie, mais on la construit tous les jours », revendique Morgan, 35 ans, qui a grandi dans une cité HLM de Dijon et s’investit aux Lentillères depuis le début. Il n’est pas contre le fait de réfléchir aux possibilités de rentrer dans un cadre légal, « mais encore faudrait-il qu’on sente en face une réelle volonté politique de préserver ces terres ». En attendant, c’est le statu quo qui prévaut, tandis que l’horizon des travaux qui menacent le quartier demeure incertain.

Face aux immeubles qui grandissent de l’autre côté du mur, les « lentilléristes » s’obstinent à cultiver légumes et liens. Personne ne peut imaginer que cette « subversion maraîchère et sociale » puisse un jour disparaître, les jardins être rasés, les amitiés éparpillées. « J’espère qu’on arrivera, nous comme eux, à faire en sorte de préserver cet endroit magique. Sans qu’il perde son âme », souhaite Morgan. Déjà, le chantier de plantation de poireaux l’appelle, un de « ces grands moments collectifs ». Continuer à semer des graines, vaille que vaille.

Camille Bordenet (Dijon, envoyée spéciale)

(1) Quand la défense de la terre nourricière s’invite au cœur des villes. Empaysannement de luttes urbaines : l’exemple du potager collectif des Lentillères. Dans cet article publié sur Cairn Info, Yannick Sencébé, maîtresse de conférences à Agro-Sup Dijon, revient sur la genèse du Quartier libre des Lentillères et sur la dimension paysanne de cette expérience maraîchère.

(2) « Au-delà de la contestation classique d’un projet d’aménagement, ce conflit met en concurrence deux usages alternatifs de l’espace, tous deux porteurs d’enjeux concernant la durabilité des villes. Il amène à questionner l’usage fait des espaces non bâtis, dans un contexte où l’agriculture en ville est une thématique montante de l’action publique », résume Maud Chalmandrier, qui lui a consacré un mémoire de recherche à l’EHESS (2016) intitulé « Le renouvellement urbain conflictuel d’une ancienne zone maraîchère à urbaniser (Dijon) : étude d’une controverse sur l’aménagement et le développement durables des villes ».


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