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ENTRETIEN AVEC MICHELE RIOT-SARCEY , professeure d’histoire contemporaine à Paris 8
A PROPOS DES MENACES QUI PESENT SUR LA DOCUMENTATION FRANCAISE
( paru dans l’Huma du 29 janvier ) .
mardi 30 janvier 2018
publié par Marc Lacreuse

" LA CONSERVATION DES DOCUMENTS

CONDITIONNE LA CONNAISSANCE DU PRESENT "

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La Documentation française, émanation du Conseil national de la Résistance est menacée d’amputation , voire de disparition : la plupart de ses archives iront à la benne, des collections précieuses détruites, sous prétexte de numérisation ...

L’historienne Michèle RIOT-SARCY rappelle l’importance de la documentation pour mieux appréhender le présent .

Entretien .

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Comment analysez-vous les orientations gouvernementales sur la politique des archives ?

- Michèle Riot-Sarcey : Les menaces que de telles intentions font peser sur les archives me semblent significatives d’une vision profondément réductrice du " devenir du passé ". Des archives se constituent chaque jour .Entre les documents d’hier, ceux d’aujourd’hui et leur utilisation permanente, passé, présent et avenir s’organisent par la médiation des archivistes comme des usagers des documents conservés. La connaissance du passé et l’écriture de l’histoire en dépendent. Cette menace de "garder l’essentiel " laisserait croire au déterminant du présent. Or il s’agit à la fois de classer les documents d’hier et de collecter ce qui arrive de façon à imaginer l’usage qu’en feront nos successeurs. La vision " économiste " à court terme du gouvernement m’apparait comme un symptôme du monde dans lequel nous sommes. Symptôme qui se manifeste par une impossibilité de penser l’avenir en négligeant les traces du passé. L’attention aux temps passés et aux multiples documents qu’ils produisent est la condition d’une connaissance réelle du présent dont celui-ci est issu . Une réduction sélective de la collecte aux nécessités " économiques " du présent rend problématique le devenir du passé par l’ablation d’une fraction de son contenu . Le virtuel l’emporte peut-être sur le matériel, mais nous vivons avec tout cela " en même temps ". La conservation des bases documentaires d’aujourd’hui conditionne la compréhension d’hier par ceux de demain. On ne peut pas se permettre d’aliéner le futur en oblitérant, par la sélection, le devenir d’aujourd’hui.

L’histoire serait-elle toujours à remettre sur le métier ?

-  Michèle Riot-Sarcey : Nous publions précisément un ouvrage collectif intitulé " Pourquoi se référer au passé ? " * . Chacun des auteurs, travaillant dans différentes temporalités et divers pays, a utilisé et interrogé de multiples documents du passé. Chaque chapitre analyse un moment historique où le passé est intervenu dans le présent comme " référence " : l’un s’intéresse aux cas de destruction d’églises pendant la Commune ; un autre à la grande famine en Irlande entre 1845 et 1851 ; un troisième au coup d’Etat en Argentine, le 6 septembre 1930 ; un autre encore se penche sur la notion de peuple en Italie au milieu du XIVe siècle, ou celle de martyr dans la Tunisie contemporaine ... A l’aide de ces traces retrouvées dans des ouvrages ou des pièces d’archives, et contrairement aux idées reçues, nous avons montré que la référence au passé est le plus souvent moteur de l’histoire en mouvement . Nos successeurs bientôt s’interrogeront sur le bien fondé d’une telle hypothèse en se référant à leur tour à un passé réinterrogé à travers les archives qu’ils consulteront. Comment prétendre se mettre au service de la modernité en entravant les recherches à venir ?

( entretien réalisé par Dominique Wideman )

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* " Pourquoi se référer au passé ? "

Ouvrage collectif sous la direction de Michèle Riot-Sarcey et Claudia Moati . Editions de l’Atelier . 368 pages . 25 euros .


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