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NOTE DE LECTURE
" AMIANTO " , d’ALBERTO PRUNETTI ( editions AGONE )
par Pierre Cours Salies ( publication ENTRE LES LIGNES ENTRE LES MOTS )
dimanche 24 mars 2019
publié par Marc Lacreuse

NOTE DE LECTURE :

" AMIANTO "

d’Alberto PRUNETTI

par Pierre Cours Salies

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"Alberto Prunetti donne à lire un récit déchirant pour lui. Et il donne ainsi à comprendre la vie des centaines de milliers, des millions sans doute qui voient leurs proches, mari, père, frères, amis s’abîmer de l’amiante et en mourir après des souffrances qui révoltent.

Son père Renato, qui avait commencé à travailler à 14 ans à l’usine en 1959 ; le fil conducteur, « une histoire ouvrière ». L’auteur, né en 1973, poussé par le père à faire des études, comprend assez vite qu’il vit un moment « où la société se referme dans sa coquille » (p.81) ; mais, trop tard ! Son père tenait à lui donner une autre vie que l’usine. Mais les enfants d’ouvriers doivent se contenter de l’université…, « sans participer aux coûteux programmes d’échanges avec les universités européennes ». Tandis que les riches « accèdent aux postes clés de la société par le biais des masters post universitaires à l’étranger très chers à suivre ». Quand il arrive à l’Université, son père a 35 ans et ne donne pas signe de fatigues liées à la maladie. Soudeur, métallurgiste expérimenté, il passe de chantiers de montage ou d’entretien d’usines à un autre, souvent absent. Mais quand Alberto reprend l’histoire, la raconte dans un premier article, comprend ce que d’autres ont traversé, il décrit ce travail dans sa double lecture : puissance et maîtrise des soudures, à deux pas d’un réservoir qu’une seule étincelle ferait exploser, « une bombe qui peut emporter une raffinerie » ; pour protéger des étincelles, un masque de soudeur et une bâche d’une matière légère et indestructible, en amiante. « Une seule fibre d’amiante et dans vingt ans vous êtes mort » (p.11). Son père mourra en 2004. Tout le début du récit décrit un jeune Renato, aîné de quatre frères, qui prend des jobs, maître-nageur puis garçon de café, embauché à l’usine il ne se contente pas d’être manœuvre, il affine ses compétences, trouve de nouvelles « missions ». Il fera le tour de la Botte, « frôlera mille villes sans jamais les connaître » : pour eux, les petits hôtels pour ouvriers qui s’élèvent tout juste en dehors des enceintes des usines. Renato rencontre Francesca, ils se marient. Alberto naît en 1973 ; il découvrira en écrivant le livre que c’était justement dans l’une des petites villes industrielles des plus polluées.

Son père avait été embauché par une entreprise, Gargano Spa, qui l’envoie dans les chantiers industriels de la moitié de l’Italie, « entre pétrole et vapeur, entre amiante et métal, dans le raffinage des hydrocarbures et à toutes les étapes de la production de fonte et d’acier ». Il rentre dans sa famille tous les quinze jours. « Aristocratie ouvrière, satisfaits de salaires plus élevés ». L’histoire ouvrière que ce livre côtoie est aussi celle dite des « années de plomb ». Cette période des années soixante-dix, « de simples ouvriers comme mon père, adhérents du syndicat métallurgiste FIOM-CGIL jouissaient à travers leurs protections salariales (…) d’avantages … pour contenir l’hydre révolutionnaire », la conflictualité des ouvriers-masse, dans les usines. Mais les enfants entendent parler « de ceux qui ont le crane écrasé par une presse, de ceux qui sont brûlés ». Les ouvriers métallurgistes comme Renato ne ressentiront que beaucoup plus tard les difficultés de la production industrielle, quand les patrons voulurent « restructurer, allonger les horaires, supprimer des postes ». Ces « belles années » avaient une autre face avec « la situation catastrophique de la santé et les dégâts environnementaux ». Mais, pour échapper au chômage, Renato « fait l’expérience (…) des embauches avec des contrats précaires, avec des protections syndicales réduites ». Les récits de scènes avec ses parents et des amis, les souvenirs de petites humiliations et de bagarres ; à l’école et dehors, les avantages des fils d’ouvriers, plus libres tant que la compétition ne se fait pas, vers 16 ans, sur la possibilité d’acheter des Vespa et autres mobylettes… Mais bien vite, Renato devient « un papa bionique » ; il a quarante ans, en parfaite forme physique en apparence, il a aussi lunettes, appareil auditif, dentier…

Alberto Prunetti reconstitue un moment où, quand il était en train de finir le lycée, son père est devenu délégué du personnel – il en a découvert plus tard les papiers dans une valise – : un incendie dans une raffinerie avait rendu Renato beaucoup plus attentif au thème de la sécurité sur les chantiers. Pour le lecteur, une plongée dans un monde dur : « modalités de remplacement des substances nocives, mettre en place des mesures de sécurité, bottes de sécurité et manteau de pluie, comportement de chef de chantier, déplacement et accidents, abus de pouvoir, impact environnemental de l’établissement industriel… certains jeunes sont engagés sur des postes sans avoir l’expérience suffisante du travail ». Il notait pour préparer les réunions. Il dénonce « l’absence de pharmacie portative », « les grues aux freins mal entretenus »… Pour pouvoir circuler sur le chantier comme syndicaliste, il avait besoin d’une bicyclette ; après quatre ans de demandes et de débrouille, il doit l’acheter lui-même. Renato écrit : « Mêmes horaires pour tous sur le chantier ». Les statuts des travailleurs changent. La direction utilise des sous-traitants et développe un système d’appel d’offres, une main d’œuvre qui accepte les heures supplémentaires sans jamais dire non. Pour échapper au chômage, Renato fait l’expérience de ces embauches avec des contrats précaires, pour le nouveau système patronal : « obtenir un numéro de TVA pour masquer le contrat de travail subordonné ». Il a donc « un carnet de facture de l’artisan R. Prunetti (Entreprise Prunetti, construction installation industrielle), il commence par l’entreprise avec laquelle il travaillait avant d’être au chômage » (p.69). Bientôt, en une dizaine d’années, les chômeurs devront fournir un contrat de ce type. Dans le cadre d’une recherche européenne, en 2002-2006, sur les petites et moyennes entreprises en Europe : politiques de direction, organisations de travailleurs et cadres légaux, nous avions rencontré une difficulté particulière pour l’Italie car il y avait plus de « petits entrepreneurs » que de chômeurs, mais cela signifiait qu’il y avait des chômeurs sans droits, faussement indépendants. « Uberisation » dans ses origines : le contrat individuel au coup par coup, un contrat commercial au lieu d’un contrat de travail. « Malgré le titre gratifiant d’artisan, cela a été pour Renato une répétition générale de précarité : continuer à travailler comme subordonné en payant tout seul les cotisations, maladies, indemnités, avec plus de probabilité – statistiquement – de subir des accidents du travail. Une fois ses comptes faits… » (p.70). Ensuite, Renato pourra être embauché en contrat à durée indéterminé pour les sept ans qui suivent. C’est là qu’il dépose ses bulletins de paye au syndicat pour le dossier INPS, des « avantages des travailleurs exposés à l’amiante » ! Il a alors quarante-cinq ans et travaille dans ces situations dangereuses depuis plus de trente ans. « L’usine exerce le chantage au pain et s’arroge le droit de polluer, les syndicats de ce lieu ne sont pas décrits comme particulièrement batailleurs ; un an après Renato va chercher ses bulletins qui avait simplement traîné au fond d’un tiroir » (p.71).

On devine les efforts de l’auteur pour restituer tout cela, sortir de l’écrasement des années qui, ensuite, seront celles de l’affaiblissement, visible, de la maladie envahissante… Des années ou père et fils font beaucoup de choses ensemble ; Renato « sait qu’il doit s’inventer quelque chose à faire, il va ramasser avec Francesca des champignons dans les bois (…) ; on fait le concours du plus beau jardin où il gagne : puissance du jardinier-plombier ». Une vie où Renato « se sert du chalumeau et de la soudeuse pour ses petits travaux harmoniques à la Fourier (…) Il se met à brunir le fer au chalumeau pour réaliser un travail soigné. Il fait la connaissance d’un forgeron… » (p. 88-89). Quelques photos montre bien ce père costaud qui porte son fils sur ses épaules, ces images d’un jeune italien, de dix ans en dix ans… : « les feuilles de pointage défilent, pour des usines toujours différentes, et son visage n’est jamais le même, qui vieillit scandaleusement année après année, site après site » (p.87). Personne ne l’aura dit : combien de temps cela pourra-t-il durer ? « Il est essoufflé (…) il devient lent, même quand il se sert de la débroussailleuse » (p.93).

Un jour d’été de 2002, il chute d’un arbre, en novembre, il reste enfermé près de la cheminée au lieu de s’occuper des olives pour faire de l’huile alors qu’il prenait des congés pour le faire … « Le jour, il ne mange pas. La nuit, il ne dort pas » (p.94). Francesca le convainc de consulter. « C’est moi qui l’emmène directement à l’hôpital, avec l’angoisse qui monte (…) le scanner est un coup de poing dans la figure : lésions cérébrales (…) une tumeur des poumons qui est remontée et a recouvert de métastases une partie de son cerveau » (p.94). Soins, pendant lesquels Renato fait les quatre cent coups au personnel, fait comme s’il était le fou, sortie de l’hôpital après trois mois, il reprend du poids, « je l’amène faire quelques tours, les plages blanches pour écouter les tempêtes de vent du sud-ouest juste avant le coucher du soleil » (p.97). Alberto Prunetti a la volonté de décrire : « la phase terminale de la maladie de Renato fut terrible ». Il la suit avec sa mère, avec laquelle il parle alors beaucoup. « L’entrée dans le coma est presque la panacée (…) Ses douleurs étaient devenues lancinantes et il me dit : « Alberto, ton papa est au bout du rouleau » ; et je crois que je le vis pleurer pour la première fois de ma vie » (p.100).

L’un des grands mérites de ce livre, qui n’est pas un roman mais « une histoire ouvrière », est de donner à lire des épreuves qui sont vécues, en ce moment même par des dizaines de milliers de parents, de proches, d’amis de victimes de l’amiante. Alberto Prunetti donne ainsi le moyen de ne pas en rester à des chiffres d’un scandale humain, provoqué par les patrons de l’industrie qui ont refusé, durant tout un siècle d’entendre la réalité des études médicales : on sait « scientifiquement » depuis 1935 que l’amiante est cancérigène ; et un premier rapport en établissait un diagnostic, en 1906, une alerte qui a été écartée. Combien de millions auront été dépensés, de par le monde pour que des médecins puissent invoquer, encore en 2011, « l’objectivité scientifique » : ils reconnaissaient qu’ils avaient soigné Renato pour une tumeur mais ne voulaient pas établir un lien avec son travail. Alberto, sa mère, le syndicat, des avocates spécialisées finissent évidemment par avoir une reconnaissance de cette situation et une traduction, minime, sur les revenus de Francesca ; ils apprennent aussi que Renato aurait sans doute eu le droit de prendre sa retraité sept ans plus tôt qu’il ne l’avait fait. Leur combat reprend combien de luttes en France notamment. L’OIT estime que 100 000 personnes meurent chaque année d’avoir été exposées à l’amiante sur leur lieu de travail. Les cancers dus à l’amiante feront au moins 15 000 morts au Japon au cours des cinq prochaines années et jusqu’à 100 000 en France dans les 20 à 25 ans à venir… Attachements, rapports humains, injustice, règlements, des vies entières… « un bout d’amiante semble avoir détruit des vies partout où fonctionnait une cheminée d’usine ou un chantier industriel » (p.140).

Une autre grande force de ce livre, en sourdine mais solidement indiquée, est la restitution de cette vie dans l’histoire ouvrière de cette Italie des ouvriers du fer et de leur suite. Alberto parle clair : « un père qui a fait étudier ses enfants avec la trompeuse conviction que les envoyer à l’université était les faire sortir de la subordination de classe » (p.109). Il a écrit une première version de ce livre en 2012, « à un moment où il n’était plus à la mode de se reconnaître comme ouvrier ou fils d’ouvrier » (p.139).

Cela l’amène à indiquer un jalon pour ce réexamen : Mario Tronti, rappelle-t-il écrivait : « Ce qui fait peur aux capitalistes c’est l’histoire des ouvriers, pas la politique des gauches. La première, ils l’ont expédiée parmi les démons de l’enfer, la seconde, ils l’ont accueillie dans leurs palais gouvernementaux ». Il serait ici tout à fait faux de croire que « la gauche a négligé les questions du travail ». Pas plus depuis cinquante ans qu’avant 1914 où Emile Pouget, dirigeant de la CGT, écrivait contre les méthodes Taylor. Et lui et ses camarades se méfiaient du Parti de l’Assemblée, disant que le syndicat était « le Parti du travail ». Mais quelle stratégie qui englobe les avancées institutionnelles possibles dans le projet collectif de transformation de la société ?

Il est tout à fait extraordinaire qu’Alberto Prunetti, à partir de cette histoire déchirante qui lui tient à cœur, remette cette interrogation sur ses pieds.

Alberto Prunetti : Amianto. Une histoire ouvrière "

Pierre COURS-SALIES

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Traduit de l’italien par Serge Quadruppani Agone, Marseille 2019, 144 pages, 12 euros Pierre Cours-Salies

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