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REGRESSION du médico-social...
Art et handicap : Beaucoup de bruit pour rien ?
dimanche 14 mars 2010
publié par Madeleine Abassade

Régression majeure des ESAT culturels.... Comment expliquer un tel état de faits ? Il existe plusieurs raisons qui sont d’autant plus importantes à analyser qu’elles contiennent en germe les maux plus profonds dont souffre l’ensemble du secteur médico-social.

Nous vivons une époque paradoxale où l’affirmation, haut et fort, de principes virtuels à une fâcheuse tendance à se substituer à l’action. Quant à l’intendance ? Force est de constater qu’elle ne suit pas !

De nombreux textes français ou européens affirment avec force depuis cinq ans le « principe d’accessibilité à la culture pour tous » , le droit des personnes en situation de handicap à « participer à la vie culturelle sur la base de l’égalité avec les autres » .

Nous adhérons pleinement à ces principes. La culture est en effet un moyen de penser le rapport à soi-même et au monde, de chercher du sens face aux questions fondamentales que l’être humain se pose depuis toujours.

Les personnes en situation de handicap, sont évidemment à même de tirer parti d’une fréquentation des œuvres d’art. Leurs capacités de création sont souvent intactes et peuvent nous surprendre car le stigmate de la différence s’efface lorsque l’acteur handicapé joue au théâtre ou au cinéma.

La fréquentation des œuvres dans les musées, les cinémas, les salles de spectacles, et l’accès à la pratique amateur commencent à se mettre doucement en place grâce à l’apparition de « pôles ressources art et handicap » mis en œuvre par des associations dynamiques souvent financées par les collectivités territoriales. La route est longue, mais le processus a démarré.

Il est un domaine en revanche où la situation se dégrade toujours plus. Certaines personnes en situation de handicap ont en effet un véritable potentiel artistique qui leur permet d’ambitionner une vraie carrière professionnelle. Ces personnes peuvent également avoir besoin d’un soutien du fait de leurs fragilités et des conditions parfois déstabilisantes de la vie d’artiste.

En France, les établissements et services d’aide par le travail, (ESAT) permettent de prendre en charge les personnes handicapées en leur donnant accès à une pratique professionnelle. Malgré le grand intérêt de ce dispositif, nous sommes actuellement dans une période de régression majeure des ESAT culturels.

Quelques exemples : la compagnie de l’Autre Part, animant à Pontarlier un atelier-théâtre pour un ESAT, a disparu en mars 2007, l’ESAT Cécilia 84 à Avignon a fermé ses portes en avril 2008, l’ESAT Cécilia de La Ferté-sous-Jouarre a cessé son activité en juillet 2008. Chaque fois, ces fermetures se font dans des conditions honteuses : pas de plan social, pas de prime de licenciement, pas de bilan de compétences mais un reclassement souvent loin du domicile dans des métiers inadaptés pour des artistes.

La plupart d’entre eux se sont vus offrir des places de conditionnement, blanchisserie, reprographie…

Enfin, les projets du Creahm Provence à Avignon et du Théâtre du Cristal dans le Val d’Oise ont été purement et simplement refusés alors qu’ils étaient tous deux très sérieusement étayés et soutenus par des professionnels expérimentés. Le nombre d’ESAT culturels est par ailleurs totalement dérisoire (quatre ESAT plus trois ateliers culturels pour la France entière).

Comment expliquer un tel état de faits ? Il existe plusieurs raisons qui sont d’autant plus importantes à analyser qu’elles contiennent en germe les maux plus profonds dont souffre l’ensemble du secteur médico-social.

Le premier de ces maux est dramatiquement simple : le secteur médico-social est actuellement en pleine restructuration. Il se voit appliqué la même cure d’austérité que connaît l’hôpital public depuis plusieurs années. Les budgets étant en baisse importante, le premier réflexe, en temps de disette est bien évidemment de s’en prendre à tout ce qui est un peu atypique et innovant. Les ESAT culturels sont dans cette perspective, une proie privilégiée.

Second mal : l’état impose actuellement un regroupement des associations gestionnaires d’établissements médico-sociaux. Leur nombre doit passer de 30.000 à 3000. L’argument annoncé pour justifier cette décision est de mieux maîtriser les coûts en ayant un interlocuteur unique au lieu d’un éparpillement de petites structures. Fusion acquisition, regroupements stratégiques, course à la taille critique, économies d’échelle, on voit là comment l’état promeut le libéralisme et en fait une référence idéologique dominante exportable partout, y compris à ce que l’on appelait jusqu’ici le « secteur protégé ». Il est d’ailleurs paradoxal que ce type d’organisation se voit imposé au secteur médico-social au moment où, sous l’effet de la crise, les premières remises en cause du modèle libéral et de sa pseudo-efficacité commencent à se faire entendre. Je suis prêt à parier que les économies attendues ne seront pas au rendez-vous. Les prétendues économies d’échelle risquent vite de se perdre dans les désorganisations inhérentes aux grosses structures, dans les déperditions d’énergie et la démotivation des salariés appelés à soutenir des projets où la gestion prend le pas sur l’idéal des pionniers. Il existe des solutions, autrement plus efficace, pour gérer les deniers publics de façon économe et à bon escient !

Un des problèmes récurrents des institutions médico-sociales est en effet d’arriver à rester souple, vivantes et créatives, alors que les phénomènes d’institutionnalisation tendent à provoquer l’enfermement, la perte de sens et le repli sur soi.

Plus une institution est grosse, plus elle sera confrontée à ces phénomènes. S’agissant d’institutions soignantes censées aider des personnes en difficulté à donner un sens à leur vie, les conséquences sont potentiellement catastrophiques…

Troisième mal : les ESAT dépendent tous des DDASS qui contrôlent leurs fonctionnements, leurs comptes, et décident de la création de nouveaux établissements. Dans la plupart des cas, la DDASS s’est trouvé aussi surprise et démunie devant ces projets qu’une poule qui aurait trouvé un couteau. Incompréhension, manque de repères, de nombreux projets ont été ainsi rejetés sans avoir été sérieusement examinés. Les raisons d’une telle attitude sont multiples : préjugés contre le théâtre en général qui « n’est pas un vrai travail », préjugé contre les artistes réputés fantasques et incapables de bonne gestion, soupçons de tricherie ou de concurrence déloyale devant les co-financements « culture » et « handicap », méfiance devant des projets atypiques où il faut traiter avec des porteurs de projet extérieurs au sérail habituel.

Tous les observateurs avertis s’accordent à reconnaître aux partenariats entre institutions médico-sociales et milieux artistiques un intérêt et une richesse exceptionnelles.

Mais ce principe de travail en réseau est autant loué dans les discours que freiné dans les faits, se heurtant au poids des habitudes et à des réglementations rigides et inadaptées. On aboutit ainsi à une situation totalement ubuesque. Tout le secteur médico-social se plaint de l’isolement des personnes handicapées et cherche à remédier à leur difficulté d’intégration sociale. Or, les projets culturels qui permettraient de mettre en place une telle mixité sociale sont freinés ou empêchés par une administration frileuse et tatillonne.

Devant un tableau aussi sombre, que faut-il faire ? Il est urgent de réagir, car si toutes les expériences innovantes sont ainsi battues en brèche, c’est la capacité même du milieu médico-social à évoluer et à s’adapter qui va disparaître.

On peut s’attendre alors que le hiatus entre efficacité des dispositifs, adaptation aux changements sociaux et réalités institutionnelles ne fassent que s’agrandir dans les dix prochaines années. Pour qu’un milieu, quel qu’il soit, sache s’adapter et inventer des solutions nouvelles, il n’y a pas de meilleures solutions, comme l’a démontré Darwin, que de laisser une grande variabilité naturelle s’exprimer. Le formatage actuel va exactement à l’encontre de ce principe, empêchant que de petites structures puissent créer des solutions innovantes et réactives.

Il est temps de se rappeler que dans toutes les lois sur le handicap, y compris la loi de 2005, il est prévu la création possible de « structures expérimentales ». Comme par hasard, cette belle possibilité n’a jamais été expérimentée dans les faits. Au moment où se met en place l’Agence Régionale de Santé, appelée à se substituer aux DDASS et à décider des créations futures d’institutions, ne serait-il pas temps de se poser sérieusement la question ? Les directeurs des A.R.S. en place ou prochainement nommés ont-ils un numéro de téléphone pour entendre ces projets innovants ? Madame Morano, secrétaire d’État en charge de la solidarité et des personnes handicapées, saura-t’elle impulser de nouvelles propositions ?

Il est plus que temps de redéfinir une politique plus audacieuse et soucieuse des réalités de terrain, une politique qui pourrait s’exercer sans qu’elle coûte plus chère et respecte les normes budgétaires en vigueur. Cela permettrait d’honorer –enfin- le principe d’accès à la culture des personnes en situation de handicap, principe actuellement resté lettre morte au niveau des ESAT.

Répondre au journal qui transmettra !

JEAN-BAPTISTE POQUELIN