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Dans Le Monde du 23-4-2018.
Arturo Escobar pourfendeur du développement.
par Nicolas Bourcier.
dimanche 24 juin 2018
publié par Christian Maurel

Arturo Escobar,, pourfendeur du développement.

Anthropologue d’origine colombienne, il montre, par une critique radicale, à quel point le récit de la modernité est centré sur l’Occident.

Un prophète aux cheveux longs. Une voix étonnamment douce, un regard fixe, une pensée complexe et contagieuse. Au milieu des années 1970, dans une chambrée quelque part du côté du campus de l’université Cornell, dans l’État de New York, un jeune homme originaire de Colombie s’interroge. Ses études en biochimie ne l’intéressent plus. L’époque est à la contre-culture. On parle de Nord et de Sud, de démocratie et d’impérialisme, d’activisme aussi. Et puis il y a cette famine au Sahel qui revient dans toutes les discussions.

Arturo Escobar écrit trente pages, son premier texte en anglais. Un jet nourri contre la " révolution verte ", cette politique de transformation des agricultures des pays dits en développement, fondée sur l’intensification et l’utilisation de céréales à haut rendement. " Il n’y avait pas encore cette radicalité de la critique ", dira-t-il plus tard. Elle viendra avec le temps et les lectures. Mais déjà l’étudiant dénonce, par une étourdissante mise en abyme du système, les politiques de lutte contre la faim et les aides au développement : " Ces politiques ne -résolvent pas le problème, elles le perpétuent. "

Des indigènes du sud aux zad

Sa plume sera son viatique et sa boussole. Grâce à elle, il construit une gammaire de luttes, un corpus de combat. Une structure, diront les spécialistes, à la fois théorique et pratique. Lui s’engage, change de cursus et de curseur, de focale aussi, en nous rappelant d’où il vient et d’où nous venons. Il interroge la modernité, observe les relations entre les peuples, entre les anciennes colonies et les anciens colons, questionne et décompose les rapports entre dominants et dominés.

Aujourd’hui, à 66 ans, Arturo Escobar a solidement planté son élégante et fine silhouette dans le milieu de la pensée critique globale. Il a écrit une dizaine de livres, collaboré à d’innombrables publications et investi les principaux conflits politiques, des mouvements indigènes du Sud aux " zones à défendre " (ZAD) du Nord. " Il est un passeur de sens ", dit l’ethnologue Irène Bellier, directrice de recherches au CNRS et spécialiste reconnue des enjeux de la mondialisation. L’image a du vrai.

Devenu professeur d’anthropologie à l’université de Caroline du Nord, Arturo Escobar s’est imposé comme l’un des analystes du développement les plus reconnus sur le plan mondial depuis son livre Encountering Development (Princeton University Press, non traduit), paru en 1995. En questionnant la conception du développement en tant que vision -unique et univoque du monde, il a émis l’une des critiques les plus incisives jamais formulées à l’endroit de cette notion. " Peut-être qu’aucune autre idée n’a été aussi insidieuse ", souligne-t-il.

A ses yeux, le développement ne représente guère plus qu’une " découverte ", utile et pratique, de la pauvreté dans le tiers-monde par l’Occident, dans le but de réaffirmer sa supériorité morale et culturelle à une époque supposée postcoloniale. Apparu en tant que discours à l’issue de la seconde guerre mondiale, le développement est à la fois, selon lui, une exportation idéologique et un acte d’impérialisme culturel. Arturo Escobar pointe le fait que celui-ci n’a rien réglé, au contraire. Son analyse met en lumière l’exclusion des connaissances, des voix et des préoccupations de ceux qui, paradoxalement, auraient dû être les bénéficiaires du développement : les pauvres d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Et Escobar d’ajouter : " Le développement a échoué en tant que projet socio-économique, mais force est de constater que le discours du développement contamine encore la réalité sociale. "

L’anthropologue d’origine colombienne n’est pas le premier à ouvrir un tel champ de réflexion. Dans les années 1980, puis tout particulièrement dans les années 1990, un nombre croissant de penseurs a commencé à remettre en question, en de nombreux points du globe, le concept même de développement. Mais pour Arturo Escobar, c’est tout l’édifice des idées occidentales qui renvoie ontologiquement à une imposture et à une contradiction.

Sur le terrain, la critique radicale de l’idéologie développementiste, indique la préface de son premier livre paru en français, Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident (Seuil, 240 pages, 19 euros), a contribué, au début des années 2000, au programme de recherche " modernité-colonialité-décolonialité ", élaboré avec d’autres universitaires latino-américains. Autrement dit, à une critique du récit eurocentré de la modernité (capitaliste, rationaliste, patriarcale, blanche, etc.) : " La colonialité, c’est, pour reprendre l’expression de Bolivar Echeverria - philosophe mexicain, 1941-2010 - , cette - “conquista ininterrompue” qui, depuis 1492, opère une appropriation violente du réel à travers la damnation du sujet colonisé et l’accaparement dévastateur des communs naturels, produit sa propre réalité et impose les conditions de visibilité et d’intelligibilité de cette même réalité. "

De la critique postmoderne, Arturo Escobar embrasse la pensée décoloniale, courant intellectuel latino-américain dont les principaux représentants sont l’Équatorienne Catherine Walsh, le Portoricain Ramon Grosfoguel ou encore le sociologue péruvien Anibal Quijano, qu’il cite abondamment. Pour l’anthropologue, cette pensée présente une réponse quasi existentielle aux pro-blèmes auxquels sont confrontées les sociétés sud-américaines : racisme social vis-à-vis des indigènes et afro-descendants, domination du néolibéralisme et très fortes inégalités sociales, destruction de l’environnement sous l’effet notamment de la poussée extractiviste. Mieux, le décolonialisme s’inscrit dans le cadre d’un mouvement de contre-hégémonie culturelle au sein des pays du Sud, qui cherche à élaborer un rapport au monde et à la connaissance échappant aux catégories de la rationalité occidentale.

" A l’heure de la crise écologique et de l’échec de la mondialisation, on ne peut penser avec les outils ou les catégories – “développement”, - “positivisme”, “marché global”, “PIB”, etc. – qui les ont créées ", dit Arturo Escobar. Une approche qui n’est pas sans rappeler celle d’un René Dumont (1904-2001). Pionnier de l’écologie politique en France, également de formation scientifique, il avait mis en garde, dans son livre référence, L’Afrique noire est mal partie (Seuil, 1962), les élites africaines : elles faisaient selon lui fausse route en copiant les anciens colonisateurs.

" La question de l’urgence écologique, de la crise civilisationnelle, les impasses d’une modernité dont la nature coloniale s’affirme avec toujours plus d’obscénité, le cul-de-sac de la croissance et de l’idéologie du progrès qui lui est lié sont autant de problèmes abordés par Arturo Escobar, ajoute la chercheuse Claude Bourguignon Rougier, spécialiste de l’Amérique latine et cotraductrice de son livre. Si son travail nous concerne, c’est parce qu’il n’est pas qu’une simple déconstruction. Il propose des pistes, des expériences, des exemples de ce qu’il est possible de construire. "

Avec Arturo Escobar, nous sommes loin de la posture d’objectivité, ou du moins de la césure entre recherche fondamentale et recherche en milieu d’intervention qui constitue encore une condition sine qua non de tout processus de légitimation académique. En brouillant les pistes entre chercheur et acteur, en acceptant la réciprocité et la transversalité des savoirs, il met en évidence les procédures participatives qui président à la production de la connaissance. Ses mots sont : " territoires ", " reconnexion ", " recommunautarisation " ou encore " relocalisation ". Non quelque chose ou un ailleurs fermé et identitaire, mais un espace ouvert fait d’échanges.

C’est là que réside peut-être la force de la pensée d’Escobar : envisager la possibilité d’une transition civilisationnelle à partir de luttes territoriales concrètes que mènent les peuples du Sud. Une façon aussi de nous inviter, non plus seulement à changer de société, mais aussi à changer et " à pluraliser les mondes ", pour reprendre son expression. En cela, il nous force à nous penser nous-mêmes parce qu’il cible la décolonisation des savoirs et, derrière elle, notre culture occidentale dont il ne cesse de révéler les pathologies. Pour mieux les guérir.

Nicolas Bourcier.

© Le Monde


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