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Comment les professionnels vont-ils survivre à l’automatisation ? (suite).
Tiffany Blandin.
jeudi 19 avril 2018
publié par Christian Maurel

Comment les professionnels vont-ils survivre à l’automatisation ? Cinq enseignements des rapports Villani et France Stratégie sur le futur du travail.

En mars, deux études sur le futur du travail ont été publiées. La première est issue du très médiatique rapport de Cédric Villani sur l’intelligence artificielle. Le sujet y occupe un chapitre entier. La seconde est signée par France Stratégie, et examine en particulier la transformation des secteurs du transport, de la banque et de la santé. Au total, cela représente 111 pages d’informations denses et techniques. Nous les avons décortiquées, et en avons tiré dix enseignements. (Les cinq premiers sont à lire sur notre site, rubrique "Monde du travail" du 13-4-2018.) Voici les cinq suivants.

Enseignement n°6 : On ne peut pas demander aux entreprises de mettre en place des garde-fous.

Résumé des enseignements précédents : Le boom de l’intelligence artificielle inquiète les auteurs des rapports Villani et France Stratégie, pour deux raisons. D’abord, les salariés contraints de travailler avec des logiciels intelligents (voire de leur obéir) pourraient très mal le vivre. Ensuite, une automatisation massive des emplois pourrait entraîner une explosion du chômage et des inégalités.

Bien sûr, les employeurs pourraient décider de ne pas déployer les solutions d’intelligence artificielle, ou encore de financer les reconversions des salariés devenus obsolètes. Mais ce n’est pas envisageable dans un contexte ultra-concurrentiel. “S’en remettre uniquement aux choix micro-économiques des entreprises sur la manière de mettre en œuvre les technologies d’intelligence artificielle(...) peut conduire à des situations qui ne sont pas optimales”, avancent prudemment les experts de la mission Villani, indiquant également : “Les simples incitations du marché suffisent rarement à allouer au mieux possible l’offre de travail.” Alors qui va s’y coller ? L’Etat, les collectivités et les branches professionnelles, disent les deux études.

Enseignement n°7 : Demain, on n’apprendra plus un métier, mais des "compétences transversales".

Concernant la coopération salariés-logiciels intelligents, les rapports recommandent d’adapter la législation (voir l’enseignement n°2). Pour ce qui est de l’automatisation des emplois, la solution tient en un mot : formation. Il faut “favoriser la transition massive des compétences et des capacités des individus, ceux qui sont déjà en poste, évidemment, mais également ceux qui arrivent sur le marché du travail”, peut-on lire dans le rapport Villani. Problème, poursuit l’étude : “les formations actuelles, qu’il s’agisse de la formation professionnelle ou de la formation initiale, sont loin d’être adaptées pour assurer cette transition”.

La réforme de la formation professionnelle et le plan d’investissement dans les compétences (dont l’objectif est de former 2 millions de personnes éloignées de l’emploi d’ici 2022) ne seraient donc qu’une mise en bouche. Les experts souhaitent surtout développer l’apprentissage de “compétences cognitives transversales” (compréhension du langage et des nombres, capacité de résolution de problèmes…), de “capacités créatives”, de “compétences sociales et situationnelles” (travail en équipe, autonomie…), ainsi que les “capacités de précision” telles que la dextérité manuelle. Ainsi, “une adaptation trop précise d’une formation à des postes vacants conduirait très probablement à une inadaptation plus globale des individus à un marché de l’emploi en constante évolution.”

Enseignement n°8 : Nos enfants seront tous formés à l’intelligence artificielle.

Les spécialistes de l’IA sont très recherchés. Au point que le salaire moyen d’un data scientist devrait augmenter de 22% cette année. Un décalage entre offre et demande, qui “risque de continuer à se creuser”, selon le rapport Villani. Toutefois, ces emplois très qualifiés représenteront “un volume d’emplois limité”, prévient le rapport France Stratégie.

En réalité, “un besoin de plus en plus important émerge en matière de professionnels de l’IA à niveau(...) Bac+3 voire en sortie de filière professionnalisante. L’objectif est de former des étudiants sur des métiers beaucoup plus techniques de l’IA(...) qui seraient directement activables par les entreprises”, explique le rapport Villani. Exemple de métiers : "production d’analyses et de visualisations de données" et "intégration et adaptation de composants d’IA".

Cette même étude préconise de mettre en place “des programmes croisés et des doubles diplômes(...) avec notamment les disciplines les plus en tension à l’université (médecine, physique, chimie, sociologie, psychologie, droit...)” afin de former des “spécialistes hybrides”. Tandis que le rapport France Stratégie propose d’intégrer à toutes les formations, du CAP au doctorat, “les compétences nécessaires à l’utilisation des outils IA”.

Enseignement n°9 : Les réformes actuelles de l’emploi et de la formation ne sont pas suffisantes.

Mais comment construire ce super-système de formation, qui permettrait à tous de cultiver créativité et autonomie, tout en apprenant les bases de l’intelligence artificielle ? “Par l’expérimentation, par la création de structures qui soient autant de “têtes chercheuses” ou de postes avancés”, préconise Cédric Villani, qui propose la création d’un “lab public de la transformation du travail”.

Ce “lab” servirait de trait d’union entre les études prospectives sur le futur de l’emploi, publiées régulièrement, et les politiques du travail et de la formation, dont le projet de loi sur la “liberté de choisir son avenir professionnel”. “La parution des études occasionne des débats collectifs qui sont souvent passionnants, mais sans véritable conséquence, regrette le rapport. Tandis que les politiques publiques concrètes, qui affrontent la nécessité de gérer le quotidien et la complexité de leurs canaux d’exécution, ne sont modifiées qu’à la marge et peinent à prendre véritablement en compte les résultats des exercices prospectifs qui sont menés.”

Enseignement n°10 : Il faudra peut-être inventer de nouveaux modèles de redistribution.

“Il est nécessaire, à moyen terme, de poursuivre les réflexions sur des modes alternatifs de production et de redistribution de la valeur", se risquent les experts de la mission Villani. Oui, la révolution numérique crée et va créer beaucoup d’emplois. Mais personne ne peut certifier que les créations compenseront les destructions de postes, que l’on peut déjà observer par exemple dans les secteurs de la banque ou de la grande distribution. Et de toute façon, les nouveaux postes sont créés dans les grandes métropoles, laissant les villes de moins de 100.000 habitants se vider de leurs emplois.

C’est pourquoi le rapport Villani propose de financer des “initiatives sur des territoires spécifiques, qui tentent par exemple d’inventer de nouveaux modèles pour faire face à l’automatisation des métiers”. Plusieurs exemples d’expérimentations sont cités. Le “revenu de base” qui doit être testé en Gironde (et, désormais, dans 12 autres départements). Le financement des créations de CDI sur les dix “territoires zéro chômeurs de longue durée”. Et le revenu contributif, concept du philosophe Bernard Stiegler bientôt testé dans l’intercommunalité de Plaine-Commune (93). Le principe : verser un “salaire” aux personnes qui “travaillent” sur des projets utiles à la collectivités, mais non rémunérés.

Tiffany Blandin, journaliste technique et révolution du travail.


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