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RETRAITES : TRIBUNE ( parue dans Le Monde )
DE PIERRE KHALFA
ECONOMISTE , MEMBRE DE LA FONDATION COPERNIC
lundi 13 janvier 2020
publié par Marc Lacreuse

TRIBUNE

DE PIERRE KHALFA

Economiste , membre de la Fondation Copernic

( parue dans Le Monde )

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Dans une tribune au « Monde », l’conomiste Pierre Khalfa, rpondant au professeur d’conomie du droit Philippe Simonnot, dfend le systme par rpartition qui fait que la retraite n’est pas seulement la « retraite pour les morts ».

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" On aurait pu penser que le retour des crises financires, li intrinsquement au fonctionnement du capitalisme contemporain, aurait eu raison des zlateurs d’un rgime de retraites par capitalisation. Ce n’est pas le cas. Au-del du caractre anecdotique de la promotion d’un patron d’une filiale franaise d’un fond de pension amricain au grade d’officier de la Lgion d’honneur, le projet du gouvernement, qui fait suite l’encouragement fiscal pour les divers plans pargne-retraite, limite maintenant la retraite par rpartition la part des salaires infrieurs 10 000 euros.

Si cette mesure, qui va dj entraner un manque gagner important en termes de cotisations sociales, ne concerne pour le moment qu’une petite minorit de salaris, on peut anticiper pour la suite une baisse de ce plafond faisant dprir ainsi progressivement le rgime par rpartition au profit de la capitalisation.

Lecture biaise

Ce retour de la capitalisation trouve ses idologues pour le justifier. Ainsi le professeur d’conomie du droit Philippe Simonnot, dans Le Monde du 3 janvier (« Le systme par rpartition, c’est la faute Ptain »), s’y essaye en prenant appui sur l’histoire. Passons sur le fait qu’il croit stigmatiser la rpartition en rappelant que le rgime de Vichy avait mis en place une « allocation aux vieux travailleurs salaris » (AVTS) fonctionnant suivant un tel principe.

On sait, depuis le livre fondateur de Robert Paxton La France de Vichy (Seuil, 1972, seconde dition revue et augmente, 1997) que ce rgime ne regroupait pas seulement la fine fleur de l’extrme droite franaise mais aussi des lments modernisateurs du capitalisme qui voyaient l une occasion de faire avancer leurs projets. Beaucoup d’entre eux se sont d’ailleurs par la suite retrouvs Londres.

Au-del, il tire son argument principal d’une lecture particulirement biaise des retraites ouvrires et paysannes (ROP) mises en place en 1910, modifies lgrement par la suite, et dont il fait l’loge. Les ROP taient un rgime en capitalisation dont le caractre obligatoire avait t supprim par la Cour de cassation en 1911 et qui fixait l’ge de dpart la retraite 65 ans avec par la suite une possibilit de la prendre 60 ans. Rappelons que l’esprance de vie moyenne tait l’poque de 52 ans pour les femmes et de 49 ans pour les hommes. C’est ce qui faisait dire beaucoup qu’il s’agissait d’une « retraite pour les morts ».

De plus, l’inflation provoque par la premire guerre mondiale puis les crises montaires et financires des annes 1930 ont eu pour consquence une forte dprciation des capitaux accumuls, des rentes et donc des pensions verses. Le nombre de cotisants, qui n’avait jamais t trs lev par rapport la population potentiellement concerne, s’est alors effondr. C’est l’chec des ROP qui a oblig le gouvernement de Vichy mettre en place une retraite par rpartition, l’AVTS.

Bilan calamiteux

Ce bilan calamiteux est totalement pass sous silence par notre professeur d’conomie du droit. Il est cependant bien oblig de reconnatre que « le systme ne pouvait assurer immdiatement de manire satisfaisante la retraite des personnes ges », alors mme que, selon lui, les caisses des ROP taient florissantes. Comprenne qui pourra… Au-del, cela renvoie au fonctionnement des rgimes de retraites. « En capitalisation, nous dit-il, les versements faits par les actifs servent constituer des rserves sur lesquelles seront plus tard prleves les pensions ». Tout le problme rside dans le « plus tard ». D’abord, comme il le note lui-mme, les premiers cotisants un rgime de capitalisation risquent fort d’tre flous car ce dernier ne sera pas encore arriv maturit pour leur servir des pensions convenables au moment o ils partiront en retraite. Mais surtout, en pargnant, un salari ne met pas de ct dans un « conglateur conomique » des repas, des billets de train… qu’il consommera dans quarante ans. Il n’a qu’un -valoir sur la production future de biens et de services, une crance pour l’avenir.

Pour que cette crance soit honore au moment o elle est prsente, il faut que soit produite la richesse correspondante. En capitalisation, comme en rpartition, les revenus des retraits sont une part de ce qui est produit au moment mme de la retraite c’est--dire une ponction sur la richesse produite par les actifs.

S’il y avait, par hypothse, dans l’avenir un problme dmographique, c’est--dire un manque d’actifs pour produire la richesse ncessaire, rpartition et capitalisation seront places devant les mmes difficults. La capitalisation est mme plus sensible aux volutions dmographiques actuelles comme l’a clairement explicit l’OCDE dans un rapport de 1998 : « A mesure que les membres des gnrations du baby-boom partiront la retraite dans dix vingt ans, ils auront probablement un comportement de vendeurs nets au moins pour une partie des titres accumuls durant leur vie de travail ».

Une avance sociale fondamentale

En effet, les fonds de pension devront vendre une partie de leurs actifs pour financer les retraites. Mais encore faut-il que les acheteurs soient au rendez-vous. Comme le pointe ce rapport, « La gnration suivante est de moindre taille, il existe donc une possibilit de baisse du prix des titres… Il existe donc une possibilit qu’au moment de la retraite, la gnration du baby-boom dcouvre que le revenu tir des fonds de pension est infrieur ce qui avait t prvu par simple extrapolation des tendances actuelles ». Jouer sa retraite la Bourse n’est pas de tout repos…

Bizarrement Philippe Simonnot reproche la rpartition ce qui en fait son intrt, savoir qu’il n’y ait pas besoin d’une pargne pralable pour payer des pensions. Les cotisations, qui sont une part de la masse salariale, sont immdiatement mutualises, socialises et servent financer les pensions des retraits. La rpartition repose donc au premier chef sur le partage de la richesse cr釪e entre la masse salariale et les profits.

Loin d’tre un systme « en faillite » comme il l’affirme, la rpartition a de beaux de jours devant elle condition d’en finir avec l’augmentation sans fin des profits et en particulier des dividendes verss aux actionnaires. Elle repose sur un double contrat implicite. Le travail qui a t fourni par la gnration partant la retraite a produit des richesses pour l’ensemble de la socit et donc bnficie la gnration suivante qui, son tour, prend en charge les retraits.

La retraite par rpartition fait le lien entre les gnrations, elle est l’expression mme de la solidarit intergnrationnelle sans laquelle aucune socit ne peut survivre. Son grand apport a t de faire de cette priode un nouvel ge de la vie dans lequel, tant encore en relative bonne sant, avec un revenu proche de celui la vie professionnelle, on peut s’adonner des activits qui ne sont plus soumises au joug de la comptitivit et de la profitabilit du capital. La retraite n’est plus la « retraite pour les morts ». Elle a constitu une avance sociale fondamentale que le prsident de la Rpublique Emmanuel Macron et son premier ministre Edouard Philippe, dans la ligne des gouvernements prcdents, veut aujourd’hui remettre en cause. "

Pierre KHALFA

( conomiste , membre de la Fondation Copernic )

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- Pierre Khalfa est coauteur de « Retraites : l’alternative cache » (Syllepse, 2013).

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