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Demain, l’éducation populaire sans l’Etat ?
par Denis ADAM, secrétaire général du SEP-UNSA éducation
vendredi 2 avril 2010
publié par Fernand Estèves

L’Etat doit-il être un acteur de l’éducation populaire ? Le peut-il ? Le souhaite-t-il ? Ces interrogations sont récurrentes, mais la « révision générale des politiques publiques » (RGPP) et son volet « réaménagement des administrations territoriales de l’Etat (RéATE) leur donnent une nouvelle actualité. L’idéologie à l’œuvre, sous couvert d’économie budgétaire, tend à remettre en cause le consensus construit à la Libération autour de la mission éducatrice de l’Etat, le partenariat avec les associations et les collectivités territoriales, une politique globale de jeunesse non limitée à la seule insertion sociale et professionnelle. Petit retour sur une casse en cours.

« Jeunesse et sports », c’est fini !

Depuis le 1er janvier, il n’y a plus de directions départementales ou régionales de la jeunesse et des sports. La fusion consommée avec les DDASS et DRASS ont conduit à la création de directions chargées de la cohésion sociale avec trois scénarios mis en œuvre :
-  au niveau régional : une direction de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale regroupant le niveau régional des anciennes DRDJS, le domaine social des ex DRASS et l’Acsé
-  au niveau départemental : o dans les départements de plus de 400 000 habitants trois directions dont une de la cohésion sociale (DDCS) composée de la DDJS, du côté social de la DDASS, de la déléguée aux droits des femmes, du bureau politique de la ville de la préfecture o dans les départements de moins de 400 000 habitants, deux directions dont une de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) qui ajoute à la cohésion sociale les services vétérinaires, une partie de l’équipement….

L’ensemble de ces nouvelles directions sont dirigées par des directeurs et directeurs adjoints nommés par le premier ministre à partir de proposition des préfets. Les préfets et particulièrement les préfets de région sont largement renforcés dans leur rôle de chef des services de l’Etat sur les territoires.

Dans la répartition des missions, les directions régionales se voient confier la définition des politiques de leur champ pour l’ensemble du territoire régional, l’observatoire des politiques publiques, le soutien aux DD et la délivrance des diplômes ; les directions départementales demeurant les structures de proximité chargées de la mise en œuvre des politiques publiques en lien avec les associations et les collectivités locales au plus près des habitants.

Dans le même temps, mais là personne ne peut dire pour combien de temps, la répartition des portefeuilles ministériels attribue le sport à une secrétaire d’Etat sous tutelle de la ministre de la santé alors que la jeunesse, la vie associative et l’éducation populaire ( ?) dépendent du haut commissaire, puis d’un ministre en charge également des solidarités actives. Pour autant l’ensemble des personnels est géré par la direction des ressources humaines du ministère de la santé et nombre de décisions sont prises au secrétariat général des ministères sociaux, sorte de super cabinet interministériel dans le champ dit du social !

Le diktat de la réparation sociale

Qu’est-ce que tout cela change ?

La première constatation est évidente, nous voici basculés du côté du social. Mais surtout la tentation est plus que grande pour considérer cette évolution comme devant être une réponse à l’urgence sociale, donc la réparation sociale.

Face à la crise, aux crises… le gouvernement et donc les préfets sont particulièrement empressés de donner des gages de bonne gestion de la paix sociale. Il leur faut éviter toutes situations explosives et donc le maniement de la carotte sociale accompagne naturellement pour eux l’usage du bâton de la répression.

Dans ce contexte les « populations » sont forcément à entendre comme « populations à risques », « population à problème », « population hors cadre qu’il faut remettre dans la normalité ». Le travail social est compris essentiellement comme la mise en œuvre de dispositifs d’urgence ou de réparation, de prévention s’il reste du temps et des agents disponibles.

L’absence de réponses éducatives et citoyennes Les situations graves, voire même catastrophiques et inacceptables existent : il ne s’agit ni de les nier, ni de les minimiser. Ce qui est contestable est la manière de les prendre en considération, de les inscrire dans des changements en profondeur et dans la durée. Or si la réponse immédiate aux questions d’urgence est nécessaire, on ne peut s’en satisfaire car, comme elle ne s’attaque aucunement aux causes, elle ne règle rien et conduit à un éternel recommencement.

Or rien dans les nouveaux services ne s’inscrit réellement dans des missions éducatives et citoyennes. La démarche de l’éducation populaire qui est d’une toute autre nature, puisqu’elle propose une approche globale et postule l’action et l’apport de tous à la transformation sociale, n’y a qu’un strapontin qui risque de disparaitre rapidement. Le haut commissaire a peu associé les personnels relevant de son autorité à son action (livre vert sur la jeunesse, fonds d’expérimentation, service civique), pour autant il a réaffirmé le maintien des missions d’éducation populaire, l’appellation de la DJEPVA (direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative) et a tenté de gérer le moins mal (sans réellement y parvenir d’ailleurs) l’avenir de l’INJEP si mal traité par son prédécesseur. Mais ce sursis durera-t-il ? Le haut commissaire à la jeunesse a vécu, il est aujourd’hui remplacé par un ministère à la jeunesse et aux solidarités actives. Pour combien de temps ? Et pour quelle vision politique ?

Pendant les travaux, la braderie continue

Ne nous y trompons pas, l’attaque visant les services de l’Etat ne concerne pas que quelques fonctionnaires (650 conseillers techniques et pédagogiques actuellement en poste) en mal de reconnaissance de leur mission d’éducation populaire. Au vu de la pyramide des âges des corps visés, du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite et du transfert sur d’autres missions (chargés de la politique de la ville, délégués du préfet…) auxquels il faut ajouter l’absence de concours de recrutement, la mission disparaitra d’elle-même si elle n’est pas soutenue par une politique volontariste.

Mais au-delà, l’abandon de la mission signifie également le désengagement financier et partenarial de l’Etat avec les associations et mouvements d’éducation populaire et l’arrêt de l’accompagnement des territoires. Du coup associations et collectivités territoriales se retrouvent face à face, dans une relation qui relève parfois du rapport de force avec passage par les procédures d’appel d’offre et risque d’instrumentalisation des projets.

La solidarité entre les territoires et l’égalité de traitement de tous les citoyens sont également mises à mal, puisque l’existence ou non d’une politique d’éducation populaire dépendra du bon vouloir ou des possibilités des exécutifs territoriaux sans la possibilité qu’une instance nationale puisse réguler, compenser, enrichir, mutualiser les propositions.

Et cela n’est vrai qu’à l’unique condition du maintien de la clause de compétence générale des collectivités territoriales. En cas d’abandon, c’est la notion même d’action publique au service de l’éducation populaire qui disparaitra !

Denis ADAM Secrétaire général du SEP-UNSA éducation

Le Syndicat de l’éducation populaire de l’UNSA, syndique l’ensemble des personnels de l’animation et de l’éducation populaire quels que soient leurs employeurs (associations, collectivités territoriales, structures hospitalières, services de l’Etat) ; il agit pour la défense et la promotion de l’éducation populaire et revendique une loi d’orientation et de programmation qui inscrive dans la durée les objectifs et moyens d’une politique d’éducation populaire portée en partenariat et dans leurs rôles respectifs par l’Etat, les associations et les collectivités territoriales. Le SEP est membre fondateur du Cercle « de l’éducation populaire », espace d’études, de réflexions et d’initiatives sur l’éducation populaire.

Vous trouverez l’actualité, les propositions et les actions du SEP sur son site : sep.unsa-education

Messages de forum :
Demain, l’éducation populaire sans l’Etat ?
dimanche 4 avril 2010
MAUREL Christian.

"Demain, l’éducation populaire sans l’État ?". On comprend le désarroi de ce secteur d’activités et tout particulièrement des salariés de Jeunesse et Sports qui voient leurs services démantelés.

Les attaques ne sont pas nouvelles. En 1969, un certain Joseph Comiti procédait à un démentellement de la FFMJC au motif qu’elle serait devenue un "État dans l’État" incontrôlable comme si une fédération d’associations devait pouvoir légitimement être contrôlée par les pouvoirs publics, ce qui en disait déjà long sur les intentions ministérielles d’ instrumentalisation et de mise au pas. Lors du Congés de Sochaux du 23 Mars 1969, les MJC et les personnels s’opposèrent majoritairement et avec force à ce dictat, ce qui n’empêcha pas une scission et un affaiblissement des MJC.

Nous assistons aujourd’hui à un achèvement de ce processus à la fois de démentellement et d’ instrumentalisation ( ce qui n’est pas contradictoire) d’une éducation populaire qui refuse,et à juste titre, de se laisser dicter la grammaire et les mots de ses modes d’action. Le compromis historiquement imposé par la Résistance et la Libération vole définitivement en éclats après avoir subi, de coups de boutoir en renoncements, les effritements qu’il a connu en 60 ans d’histoire.

Que faire ? L’éducation populaire sans l’État doit à mon sens, prendre le chemin d’une éducation populaire contre l’État. Et pour cela, se construire des alliances qu’elle n’aurait jamais dû abandonner notamment avec les mouvements sociaux. Si elle veut vraiment se revendiquer de la transformation sociale et si, comme je le pense, agir pour l’émancipation et la puissance d’agir de ceux qui en sont privés, elle ne peux le faire en se coupant des espaces et des mouvements de mobilisation et de conscientisation dont elle devrait constituer la dimension culturelle.

Pour beaucoup d’institutions et mouvements d’éducation populaire, prendre - ou reprendre - un tel chemin constituerait un réel retournement de discours et de pratiques qui, cependant - et c’est un pari - ne leur interdirait pas de continuer à s’investir dans des activités et des projets qui constituent leurs cœurs de métier comme la construction et la transmission des savoirs, les pratiques artistiques ou l’intervention sociale...Mais dans ce cas, cela suppose que le sens de l’acte éducatif soit repensé ainsi que les manières de faire et de mettre en mouvement adhérents, bénévoles, militants et salariés.

De tout cela, il est urgent de parler. Car il n’y va pas que de la défense et de la promotion de la seule éducation populaire. C’est la démocratie même qui est en jeu et qui doit être repensée. En effet, s’il y a une leçon à tirer des dernières élections régionales, c’est bien cet échec de la démocratie représentative qui, dans certains quartiers, laisse plus de 80% de la population ( notamment les jeunes) à distance des urnes. C’est à la fois une question politique et d’éducation populaire car, précisément, l’éducation populaire doit être politique ou bien elle se condamne à ne pas être.

Il y a donc urgence. Pourquoi ne pas organiser et convoquer des États Généraux de l’éducation populaire en leur donnant cette dimension si nécessaire de transformation sociale et politique que nous dictent les enjeux de ce temps ? Pour le faire, il faudra créer des alliances et ce sera un premier test.

Christian MAUREl. (Collectif "Éducation populaire et transformation sociale)