Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesDémocratie
A propos de la publication de "Peuple souverain. De la révolution populaire à la radicalité populiste" de Pascal Ory chez Gallimard.
Droites populistes, gauches radicales... même combat !
Gérard Courtois / Le Monde du 27-11-2017.
lundi 27 novembre 2017
publié par Christian Maurel

Le titre de cet article apparait un peu simpliste. Le point d’interrogation aurait sans doute été préférable au point d’exclamation. Car la question peut être posée et mérite réponse. Et cela invite à la lecture de Pascal Ory qui est sans aucun doute l’un des plus grands historiens de la période contemporaine.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Droites populistes, gauches radicales… même combat !

Même doté d’un solide mauvais esprit, comment un historien patenté peut-il oser un rapprochement aussi baroque et provocateur ? Le 8 novembre 1917 (dans le calendrier grégorien), Lénine et ses camarades bolcheviques prennent le pouvoir en Russie. Il ne se passe pas vingt jours avant que, minoritaires dans l’assemblée constituante tout juste élue, ils ne la dissolvent, jettent dans les poubelles de l’Histoire les libéraux et les socialistes qui avaient fait tomber le régime tsariste huit mois plus tôt et engagent le pays dans soixante-quinze années d’une implacable dictature. Hasard du calendrier, un siècle plus tard ou presque, le 8 novembre 2016, Donald Trump est élu président des États-Unis.

Difficile d’imaginer deux événements plus dissemblables. La société russe de 1917 dominée par des siècles de régime autocratique et la démocratie américaine de 2016, fondée sur la plus vieille Constitution du monde, n’ont évidemment rien de commun. De même, le millionnaire américain qui réussit son improbable coup d’éclat est l’exact contraire du tribun bolchevique qui dirige le coup d’État de 1917. Enfin, l’idéologie populiste qui anime le premier et la mythologie radicale que porte le second paraissent aux antipodes l’une de l’autre.

Mais, au-delà de ces différences flagrantes, ce sont les résonances entre ces deux événements que Pascal Ory explore dans un essai historique ébouriffant et aussi éclairant que stimulant. Car elles témoignent des cousinages idéologiques et historiques, de ressorts similaires et d’une sorte de dialectique au long cours entre " révolution populaire " et " radicalité populiste ".

" Personnalisation du leadership "

Populisme ? La notion, estime l’auteur, n’est pas aussi floue que beaucoup le disent. Elle réunit, en effet, trois caractéristiques. D’une part, " le postulat fondamental d’une souveraineté populaire confisquée ", la conviction que la société politique doit se ressourcer dans un peuple oublié ou méprisé par les institutions établies, les dominants économiques et les " élites " qu’il convient donc de dénoncer. D’autre part, " l’identification forte à une communauté nationale ", le peuple renvoyant à un mythe de la nation dont il constituerait le pilier le plus sain. Enfin " une claire personnalisation du leadership, le modèle populiste idéal faisant de cette personnalisation le lieu où peuvent se résoudre ses contradictions ".

Plus encore que le bonapartisme, la courte aventure du boulangisme, en 1888-1889,en offre en quelque sorte le prototype. Sur fond d’" appel au peuple ", son programme entend réviser de façon autoritaire les institutions de la jeune IIIe République, fustige le régime parlementaire jugé corrompu et faible, et active un patriotisme ombrageux – qui mutera ensuite en un nationalisme belliqueux et trouvera dans la xénophobie et l’antisémitisme un redoutable stimulant. Et il est tout à fait symptomatique que ce cocktail permet au boulangisme de rallier à la fois des monarchistes, en quête d’un homme fort capable de conduire une restauration, que des militants d’extrême gauche, blanquistes et jacobins.

Tel est, pour Pascal Ory, le " génie du populisme " et sa redoutable plasticité : " Une culture politique de droite " (construite sur des valeurs autoritaires, inégalitaires et communautaires) " dans un style de gauche " (intégrant le " triptyque peuple-parti-société ", avant que le fascisme italien et le national-socialisme allemand n’y ajoutent le rôle de l’État comme agent de la volonté collective). Bref, le populisme est " une idéologie de synthèse qui permet à la droite radicale de trouver le chemin des classes populaires en adoptant un style de gauche ".

A quoi il faut ajouter un puissant moteur : la " mythologie radicale ". A droite comme à gauche, cette " stratégie de l’extrême ", intransigeante et volontiers paranoïaque, nourrit une " conception simple de l’univers, à la fois manichéen et symétrique ", reposant sur le clivage entre un " nous " et un " eux " (l’étranger ou l’immigré dans la version populiste, le capitaliste ou le financier dans la version gauche-radicale). Dans cet univers mental, il n’y a pas de place pour le modéré, le compromis y est assimilé à la compromission, voire à la trahison, la révolution l’emporte sur la réforme et la guerre sur la négociation. Et, désormais, le terrorisme religieux sur la coexistence pacifique.

Si difficile soit-elle à admettre par beaucoup, notamment à gauche, cette " collusion des radicalités ", même apparemment antinomiques, n’en est pas moins saisissante. Des parcours individuels en témoignent, du basculement brutal d’un Mussolini en Italie ou d’un Jacques Doriot en France, de l’extrême gauche vers l’extrême droite. Mais les mouvements collectifs ne sont pas moins remarquables, comme le note justement Pascal Ory : l’histoire des rapports de force électoraux dans les démocraties occidentales depuis une trentaine d’années est celle " d’un glissement constant d’une partie désormais non négligeable des votes populaires, et d’abord du vote ouvrier, vers les partis populistes ". L’instabilité croissante des choix idéologiques autant que la coagulation collective des peurs et des ressentiments individuels y contribuent puissamment.

Car c’est " une grande crise d’espérance " qui permet aux populismes de prospérer aujourd’hui sous toutes les latitudes. Une crise fondée sur la défaite " absolue " de la gauche radicale, depuis la chute du Mur et l’effondrement de l’empire soviétique. Mais aussi sur la défaite " relative " de la droite libérale qui n’a su ni maîtriser le désordre économique et écologique du monde ni empêcher le " retour du refoulé " des identités nationales et des fondamentalismes religieux. Sombre paysage.

Gérard Courtois .

© Le Monde


Répondre à cet article