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INEGALITES
" EN MATIERE CULTURELLE, LES " DELITS D’INITIE " SONT PERMANENTS
par Bernard LAHIRE , sociologue ( publication L’Humanité du 10.10.19 )
jeudi 10 octobre 2019
publié par Marc Lacreuse

EN MATIERE CULTURELLE

LES "DELITS D’INITIE " SONT PERMANENTS

par Bernard LAHIRE

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" Lorsque les enfants de trois ans arrivent à l’école maternelle, ils sont déjà

porteurs de dispositions à voir, à sentir et à agir très différentes selon le milieu

familial dans lequel ils ont été socialisés. or, la famille se caractérise par la

position des parents dans la structure sociale très inégalitaire .

On naît toujours à une époque, dans un état de civilisation et un milieu social

donnés, avec des parents qui occupent des positions professionnelles et

possèdent un niveau de revenu et de diplômes déterminé, et tout cela se

traduit par des conditions d’existence, des styles de vie et des modes de

socialisation différenciés .

Dans un travail de plus de quatre ans (1), nous avons collectivement travaillé à

mettre en évience les inégalités qui façonnent les vies de trente-cinq enfants

scolarisés en grande section de maternelle et âgés donc de 5 à 6 ans . Ces

inégalités de toute nature ( économique, culturelle, scolaire, langagière,

alimentaire, en matière de logement, de santé, de loisirs, de sports, etc. ) se

conjuguent et pèsent fortement sur le destin scolaire et social de ces enfants,

rendant difficile la tâche des enseignants .

Certains enfants issus des classes supérieures bénéficient dès leur naissance de

tous les bienfaits de la civilisation : des moyens financiers qui étendent les

possibles, des logements spacieux au sein desquels ils ont leur espace de jeu

et de travail personnel, parfois accompagnés de résidences secondaires, des

pratiques alimentaires " saines " et un accès régulier à la santé ( avec recours

plus fréquent à des spécialistes), des accès à des biens culturels et à des

expériences culturelles diversifiées, des activités physiques et des loisirs très

variés qui valorisent l’apprentissage des savoirs, mais aussi la formation du

goût de l’effort ou de l’esprit de compétition, des jeux pédagogiques et des

pratiques langagières scolairement rentables, des rapports négociés à l’autorité

leur permettant de bien se comporter dans le contexte scolaire, etc.

Mais à l’autre bout de l’espace social, parmi les fractions les plus précaires des

classes populaires, le tableau est totalement inversé : la pauvreté économique

qui réduit l’horizon des possibles, les logements de fortune ou très précaires,

toujours exigus, des alimentations parfois réduites et souvent très sucrées et

très grasses, des problèmes de santé liés à un accès plus irrégulier aux

professionnels de santé, des pratiques culturelles très éloignées de l’univers des

pratiques légitimes, des "loisirs" parfois inexistants ou éloignés là encore des

occasions d’apprentissage, des sports pratiqués pour le défoulement et

l’amusement, des jeux moins pédagogiques, des pratiques langagières

scolairement moins adaptées, des formes d’exercice de l’autorité plus directes

et moins basées sur l’explication et l’autocontrôle, etc.

Difficile de faire peser la responsabilité de " l’échec scolaire " sur les enseignants

qui " font avec " des enfants dans des " états " très différents. Toute la

pédagogie visible ou invisible dont ont bénéficié certains les place dans les

meilleures dispositions pour affronter la compétition scolaire et sociale, qui a bel

et bien débuté.

En matière culturelle et scolaire, les " délits d’initié " sont permanents.

Ceux qui sont préparés familialement aux attendus de l’"école ont déjà pris

une avance considérable au moment où beaucoup pensent, à tort, que les

choses ne font que commencer … "

Bernard LEHIRE

sociologue

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(1 ) " ENFANTS DE CLASSE . DE L’INEGALITE PARMI LES ENFANTS . " Sous le

direction de Barnard Lahire . Seuil . 2019 .

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