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Des idées de romans
EN PLEINE EPIDEMIE : Lettre à une amie.
Madeleine Abassade
lundi 16 mars 2020
publié par Madeleine Abassade

Les partages de savoirs entre citoyen.ne.s restent toujours d’actualité. A ce propos, ce site est fait aussi pour ça, la transformation sociale d’un peuple émancipé de la parole dominante est inéluctable, non ?

L’opportunité de faire le point sur ce que tout un chacun sait certes, mais l’écrire aussi, est une forme de résistance à l’ambiance.

Salut,

Au moment où je t’écris, je ne sais pas encore si le confinement a été décrété. Prenant mes précautions, dès vendredi je suis allée me procurer des livres.

J’ai lu successivement le roman Envoyée spéciale de Jean Echenoz, histoire d’un espionnage foireux, phrases délibérément bizarrement construites par l’auteur. Je m’y suis laissée prendre : pas d’angoisse, plutôt de la légèreté, loin de la situation anxiogène que nous connaissons et que tu évoques. J’ai enchainé avec Les morts ont tous la même peau de Boris Vian alias Vernon Sullivan. Dommage qu’il soit mort si tôt. De toute façon il aurait été très vieux, menacé en première ligne par Covid19. Mais déjà peut-être les as tu déjà lus ces livres, ou peut-être ne lis-tu pas de romans.

A propos de la mort prématurée de Boris Vian, je songe à l’échec des gouvernants sur la réforme des retraites, à opposer les jeunes au vieux. Leur réforme est passée en force, et le clivage générationnel par fait de virus, apparait comme une aubaine divisant pour mieux régner. Quant à l’interdiction de manifester, -la Grippe dite Espagnole en 1919 aux USA avait flambé après le rassemblement de badauds devant un défilé militaire- avant l’arrivée de Covid 19 donc en France avant 2020, empêcher les rassemblements des Gilets jaunes par exemple, était déjà en marche. Là, plus besoin de forces de l’ordre : économies certaines de l’Etat.

Rien que tu ne saches déjà et dont regorgent les analyses dites du collapsus au risque d’ assombrir davantage le peuple par une pensée fumeuse de magicien.ne.s. En cette période d’épidémie galopante, la métaphore médicale et d’autres comparaisons sont tentantes. Nous voilà devenus possiblement créatifs, la matière même d’un futur roman et d’un film qui s’avèreront funestes à moins que nous réussissions à en rire, après coup, si les morts avérées pour cause de virus ne sont pas trop nombreuses et touchent moins que la mort inéluctable par âge très avancé. Bien que je ne sois pas encore complètement vieille, cette lettre est peut-être la dernière, tous les masques étant fabriqués en Chine, et le gel hydroalcoolique a complétement disparu jusqu’au prochain réassort m’a dit la vendeuse au visage découvert d’une grande surface d’alimentations qui restera ouverte.

Permets- moi une récapitulation réaliste, mais peut-être exaspérant le drame sans trouver de solutions, qui aboutit à :

Les acteurs du grand capital du capitalisme se frottent les mains de trouver une issue à la délocalisation en Chine par cause d’une main-d’oeuvre trop onéreuse en Europe : ici, nombre de petites entreprises vont fermer, mettant sur le carreau des travailleuses et ieurs qui se retrouveront dans la nécessité de se faire embaucher à des salaires frisant encore plus la misère. Prétextant la crise par la réduction du PIB, les réformes annoncées qui menaçaient la durée du chômage , et laissait craindre la réduction des allocations, vont se mettre en place peu de temps après la fin de l’épidémie. Et le temps que les entreprises, pharmaceutiques entre autres, s’installent en France et en Europe, la sortie de l’épidémie sur un plan social va être terrible.

Quant à la fermeture des frontières, le prétexte du virus va mettre un terme à l’afflux des demandeurs d’asile et des réfugiés dont l’Europe capitaliste se demande encore comment se débarrasser du problème, après avoir sélectionné ceux et celles aptes aux besognes les plus dures dans le bâtiment etc, sans leur accorder la nationalité, tu le sais.

Las ! j’arrête. Juste te dire que je suis consciente, comme beaucoup de gens, de la situation.

Heureux, encore heureux, que les pensions des retraité.es soient épargnées. Mais si je continue sur ce registre, comment ne pas envisager que les impôts seront augmentés au nom de l’effort civique probablement réclamé par le gouvernement ? Je ne devrais pas l’écrire, par peur de leur donner des idées, comme si celles et ceux au gouvernement et leurs conseiller.es, n’en regorgeaient pas. Je veux encore me sentir libre de ce que je t’écris, ils n’en sont pas à lire nos courriers et à les censurer, virus contre virus, des fois que nos mails contiennent un poison. On a déjà vu ça dans l’histoire de la monarchie (tu vas avoir le temps de relire La reine Margot d’Alexandre Dumas.)

Il m’arrive de lire des romans.

Dès avant les premiers jours, avant que certains dans Médiapart ont commencé à moraliser l’épidémie, s’abstenant de parler du virus sournois du capitalisme, j’ai lu La Peste d’Albert Camus. [1]

Je suis revenue à la lecture de romans, gavée intellectuellement que j’étais par mes lectures récentes et alternées de L’Anti-oedipe Capitalisme et schizophrénie 1 (2005) de Gilles Deleuze et Félix Guattari que j’alternais avec le très intéressant ouvrage d’histoire Homo Domesticus Une histoire profonde des premiers Etats de James C. Sctott (2019).

Complétant par une relecture de Pour en finir avec le jugement de Dieu d’Antonin Artaud (1948, édts Poésie / Gallimard 2004) pour comprendre ce que signifie le concept de "Corps sans organes" dont Deleuze et Guattari intellos à langue de bois qui ont emprunté au poète dit fou, tentant de fabriquer un concept politique de résistance à toute aliénation, au moins émancipé de la morale divine : matière à nous prendre la tête, à propos de leur "schizo-analyse" plus que sur le capitalisme.

Certains auteurs et acteurs du social et du soin, comme tu le sais depuis longtemps en particulier pour les premiers contre lesquels tu me mettais en garde, ont fait le jeu de la misère, dans les milieux dits de la grande précarité et jusqu’en psychiatrie, dont j’ai fini de l’un et l’autre par m’extraire, épuisée. Heureusement d’autres continuent à résister, plus conscients, mieux armés peut-être, réussissant à lutter avec les premiers concernés. [2], [3]

La machine capitaliste est broyeuse, les interstices sont -ils encore possibles ? Oui, au regard d’une certaine jeunesse qui elle avance sans désespérer. Et puis, les partages de savoirs entre citoyen.ne.s restent toujours d’actualité. A ce propos, ce site est fait aussi pour ça, la transformation sociale d’un peuple émancipé de la parole dominante est inéluctable, non ?

Ainsi nous avons l’opportunité de faire le point sur ce que tout le monde ou presque finit par savoir, mais l’écrire aussi, est une forme de résistance à l’ambiance. De l’Éducation populaire par elle-même.

Dans l’attente de te lire. Haut les cœurs comme dirait Nietzsche. Prends bien toujours soin de toi et de tes proches.

Madeleine


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