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La culture et ses publics.
"Echapper à l’entre soi"
à propos de la chronique de Michel Guerrin (Le Monde, 19-5-2019)
mercredi 13 mars 2019
publié par Christian Maurel

" Un des maux du monde culturel est de cultiver l’entre soi"" écrit Michel Guerrin.

Il est loin le temps où Antoine Vitez revendiquait ’’l’élitaire pour tous’’ et que, dans la fameuse ’’déclaration de Villeurbanne" de mai 1968, les responsables des grandes structures culturelles, souvent créateurs reconnus, se penchaient sur le ’’non public’’ de la culture.

Et pourtant la question des relations entre la ’’culture" (ce que Malraux appelait les "grandes œuvres de l’art et de l’esprit") et les publics reste posée, malgré tous les efforts de communication, de décentralisation, de médiation et d’éducation artistiques. En fait, ça n’est que marginalement que l’action culturelle par l’offre "mord" sur de nouveaux publics, si bien que l’on peut dire qu’elle ne réussit qu’à mieux cultiver ceux qui le sont déjà.

Une fois de plus Michel Guerrin met le doigt là où il faut, à l’endroit où ça fait mal, dans une contribution publiée dans Le Monde du 19 mars 2019, page 35. "Un des maux du monde culturel est de cultiver l’entre soi" écrit-il. Ceux qui ne font pas parti de ce monde, pour diverses raisons (professionnelles, sociales et surtout culturelles) restent à la porte des grandes cathédrales de la culture. "A la Criée (Théâtre national), on pourrait me payer que j’irais pas" pensent haut et fort beaucoup de marseillais. En revanche, on va régulièrement voir jouer l’Olympique de Marseille, on suit ses exploits, on pleure sur ses échecs, on s’émeut, on s’indigne, on se réjouit dans un un bruyant partage où il se passe autant de choses dans les tribunes que sur le terrain. C’est aussi de la culture, et l’anthropologue,Christian Bromberger, ne s’y est pas trompé, il en a fait un objet d’étude. Choisir l’OM plutôt que la Criée, ce n’est pas une question de porte-monnaie. Certaines familles s’étaient payé le déplacement à Bari en 1991 pour voir leur équipe jouer contre l’Étoile Rouge de Belgrade en finale de coupe d’Europe, une dépense bien plus importante qu’une place de théâtre ou même d’opéra. C’est donc une question de "capital culturel" aurait sans doute expliqué Pierre Bourdieu. Et ce capital culturel est cumulatif. La culture, c’est comme l’argent, elle va à ceux qui en ont déjà.

Cette loi d’un partage inégalitaire des biens culturels et symboliques justifie-t-elle pour autant que le monde culturel cultive l’entre soi comme un mal qui le ronge et coûte cher ? D’autres (des "gilets jaunes de l’art") pensent, font autrement, refusent l’entre soi. Ce sont ces "soutiers précieux, militants associatifs, artistes de terrain, qui vont au charbon dans les écoles, les banlieues, les petites villes. Avec des salaires aussi modestes que leurs subventions" écrit Michel Guerrin. Dans le même temps, "le Syndeac (Syndicat National des Entreprises artistiques et Culturelles) tient un discours militant en faveur d’une culture pour tous, mais dans les faits s’en fiche complètement, préférant passer son temps à réclamer du pognon pour la création" toujours selon Michel Guerrin qui n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Ce divorce entre la culture ("avec un grand Q" dit Franck Lepage dans sa conférence gesticulée Inculture 1) et la masse du non public peut trouver et trouve des réponses ailleurs, à condition que les politiques publiques se préoccupent réellement d’une question qui divise objectivement et profondément les français et de la réponse que certains y apportent. "L’État dit se préoccuper de culture pour tous, mais dans le même temps, il passe au sabre l’éducation populaire (MJC, centres de rencontre, associations diverses, pratique amateur) qui, souvent, constitue le premier contact de millions de gens avec la création". Au risque de déplaire à ceux qui considèrent la culture comme un don du ciel et que les fidèles ne sauraient refuser, je ne peux qu’applaudir des deux mains à ces propos de reconnaissance d’une éducation populaire à laquelle la société doit beaucoup, dans le domaine culturel et dans bien d’autres : la lutte contre les inégalités, la formation à la citoyenneté démocratique, la repolitisation des questions de sociétés, le bonheur de partager des loisirs ensemble et de développer ses aptitudes et ses capacités créatrices...

Mais pour l’État, cette éducation populaire devrait être "le boulot des maires". Or, les maires préfèrent souvent créer des équipements visibles et de prestige, mais couteux en investissement et en fonctionnement pour une utilisation souvent limitée, notamment en matière culturelle, parce que mal équipés et généralement dépourvus de personnels techniques et artistiques compétents. Et quand ça n’est pas le cas, on retombe dans le même piège qui est celui de n’accueillir que des publics avertis et cultivés, laissant les autres à leurs jeux de boules et autre lotos et fêtes foraines. C’est un choix politique qui ne répond pas à l’intérêt général de la part de municipalités qui ’’reprennent en main, en réduisant la voilure, cette éducation populaire jugée trop gauchiste et indépendante" conclut Michel Guerrin.

Il est vrai que l’on asphyxie toujours des MJC jusqu’à les faire disparaître parce qu’elles ne se limitent pas à l’offre de loisirs et de services que leurs commanditaires sont les seuls à juger pertinents au nom d’une ’’bonne utilisation" de l’argent public.

Christian Maurel, sociologue de l’éducation populaire et de la culture politique.


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