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Et si nous étions dans une période de "révolution sociale"...
Christian MAUREL.
jeudi 6 novembre 2014
publié par Christian Maurel

ET SI NOUS ÉTIONS DANS UNE PÉRIODE DE « RÉVOLUTION SOCIALE »…

La « Troisième Révolution industrielle » de Jérémy Rifkin fait couler beaucoup d’encre, déchaine des passions scientifiques et politiques, fait sortir les esprits les plus circonspects de leurs gonds.

L’expression de « Révolution industrielle » n’est sans doute pas adéquate pour nommer l’impact économique de la machine à vapeur au 19ème siècle ou encore de l’électricité et du moteur à combustion au 20ème siècle. Il conviendrait mieux de parler de « poussées technologiques » venant transformer de manière significative les processus de travail productif et augmenter l’investissement en faveur des forces productives matérielles au détriment du travail salarié, jusqu’à générer des crises du capitalisme souvent explicables par la fameuse loi marxiste de la « baisse tendancielle du taux de profit ».

Le capitalisme a jusqu’à présent survécu à ces poussées technologiques, aux bouleversements, crises et guerres qu’elles ont en grande partie générés. Il s’en est même souvent nourri pour finalement régner quasiment sans partage sur la planète.

Ce que Jérémy Rifkin appelle la « Troisième Révolution industrielle » - celle de l’internet et des énergies renouvelables à « coûts marginaux zéro » - est à prendre avec la précaution qu’impose notre manque de recul vis-à-vis de phénomènes qui se déroulent sous nos yeux. On peut cependant émettre l’hypothèse qu’elle n’est pas sans effets sur les crises à répétition d’un capitalisme à nouveau et de plus en plus débridé.

Disons déjà que l’expression de « Révolution industrielle » nous parait tout aussi peu adaptée à ce que nous vivons qu’aux deux « révolutions » précédentes. D’une part, parce que nous connaissons, et pas seulement en France, un fort déclin de ce qu’il convient d’appeler l’industrialisme. D’autre part, et cette raison est liée à la précédente, parce qu’il y a en effet quelque incongruité à parler, comme le fait Jérémy Rifkin, à la fois de « Troisième Révolution industrielle » et de « biens informationnels […] devenus instantanément immatériels avec l’arrivée du numérique et d’internet » (Libération du 20-10-2014).

S’agissant de ce que nous vivons depuis la chute du Mur de Berlin (pour prendre une date repère), nous proposons de parler de « poussée technologique et cognitive d’une puissance et d’une ampleur jamais égalées », et qu’il nous semble impossible de ranger dans les mêmes cadres de références, de nature et d’effets que les précédentes.

Malgré les ralentissements et les crises, les précédentes poussées technologiques ont donc contribué au développement du capitalisme. Peut-on dire la même chose de l’actuelle poussée technologique et cognitive ?

Étonnamment quelqu’un d’un autre siècle comme Marx, qui ne pouvait guère voir au-delà du « machinisme industriel » et des « forces productives matérielles », peut nous éclairer ou, tout au moins, questionner autrement les préoccupations qui sont les nôtres. Avec le fulgurant développement des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, ne serions-nous pas entrés dans une période de « Révolution sociale », ce moment où les forces productives technologiques entrent en contradiction avec « les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors » (Contribution à la critique de l’économie politique, préface) ? Ne peut-on pas actuellement « constater d’une manière scientifiquement rigoureuse » (Ibid.) les bouleversements générés par cette contradiction entre le développement de ces nouvelles technologies et connaissances, et les rapports de production hérités de l’industrialisme et construits sur d’autres forces productives ?

Bien plus, et nous sommes conduits à dépasser le marxisme, ces nouvelles connaissances et technologies ne viennent-elles pas bouleverser, au-delà des rapports de production, les rapports de travail, les rapports au travail, les rapports entre temps de travail et temps libre, les rapports sociaux, familiaux, interindividuels, jusqu’aux rapports intimes, en quelque sorte de soi à soi ? A tel point que la « Révolution sociale » dont parlait Marx se traduit presque immédiatement par une révolution socioculturelle, politique et vraisemblablement de civilisation.

Et nous avons les signes de ces bouleversements dans les domaines et lieux les plus divers, et pas seulement dans les pays occidentaux. Pensons à ce « million de révolutions tranquilles » dont parle Bénédicte Manier, à ces revendications et pratiques fortes de nouvelles manières de vivre, de se nourrir, d’habiter et de coopérer malgré l’individualisme, à ces volontés de construire une « démocratie réelle » malgré un redéploiement des inégalités. Les Hommes qui sont le produit de l’Histoire ne seraient-ils pas dans de nouvelles dispositions leur permettant de faire l’Histoire ? Et grâce à plus de connaissances et à une éducation populaire permanente construite dans l’action et dans leurs relations aux autres, de mieux comprendre l’Histoire qui se déroule sous leurs yeux et qu’ils peuvent conduire jusqu’à un terme plus conforme à leurs désirs ?

Contrairement à ce que disait Francis Fukuyama au moment de la chute du Mur de Berlin, nous ne sommes vraisemblablement pas à la « fin de l’Histoire ». Et si une page largement ouverte nous invitait à l’écriture d’un nouveau grand récit ?

Christian MAUREL, sociologue, cofondateur du collectif national « Education populaire et transformation sociale », intervenant chercheur à l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence. Derniers livres parus : Education populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010 ; Horizons incertains. D’un monde à l’autre, L’Officine, 2013 (roman).


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