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Il faut lire et faire lire le dernier livre de Michel Cyprien : L’élève Sassi Boukkefa.
Christian Maurel.
samedi 25 mars 2017
publié par Christian Maurel

Il faut lire et faire lire le dernier livre de Michel Cyprien : L’élève Sassi Boukeffa.

Après des études de droit, Michel Cyprien a été successivement enseignant, journaliste et critique cinématographique, juriste consultant, rédacteur en chef des Dossiers pédagogiques « Collège au cinéma ». Romancier et essayiste, il a écrit une dizaine de livres dont la quasi-totalité a été publié dans de grandes maisons d’édition parisiennes : Casterman, Le Mercure de France, Julliard…

Dans son dernier écrit, les souvenirs qu’il a gardés de sa scolarisation à l’école Michelet du quartier Saint Jean d’Herbet (Montferrand) le conduisent, sur les conseils appuyés d’une amie, Mélina, à revenir sur les trois années qu’il a passé avec sa famille à Clermont-Ferrand. Il a notamment gardé clairement à l’esprit l’image d’un camarade de classe, Sassi Boukeffa, qui vivait dans ce que l’on appelait à ce moment là – nous sommes en pleine guerre d’Algérie – le « camp des Nord Africains ».

Michel Cyprien va mettre sa mémoire à l’épreuve, reconstruire un passé, tâtonner, souvent douter de lui-même, faire des recherches pour ne pas trahir la réalité, établir des contacts, et finalement faire le chemin qui le conduira à retrouver Sassi Boukeffa installé comme artisan serrurier dans le quartier où ils ont été tous les deux enfants.

Comment qualifier cet écrit dont on a tant de mal à abandonner la lecture avant la dernière page ? Cela relève à la fois du souvenir intime, de l’enquête socio-historique, d’une anthropologie sensible et bien vivante, de l’analyse des histoires de vie, du journalisme d’investigation, du récit d’aventure, de la réflexion sociale et politique, tant les correspondances sont nombreuses et si subtilement enchevêtrées entre les « Trente Glorieuses » qui ne le sont pas pour tout le monde, et les années d’aujourd’hui avec leurs attentats terroristes, la mise en place de l’« état d’urgence », l’instrumentalisation politique des peurs et des questions de société.

Michel Cyprien ne tombe jamais dans la nostalgie ni dans la sensiblerie. Il s’attache à maintenir vivace une lumière qui suit une ligne de crête où le passé est en confrontation et en dialogue permanents avec notre présent. Dans cette « recherche du temps perdu » socialement et sociologiquement à l’opposé de celle de Proust, l’auteur nous met en éveil sur le monde, sur nous-mêmes, sur l’importance mais aussi les difficultés et les limites de l’écriture, tant il est vrai – et c’est un autre intérêt de ce livre – que l’auteur en est lui-même l’objet. Il y a ainsi quelque chose d’un travail culturel d’éducation populaire politique conduisant à la fois le lecteur, l’auteur et les « personnages » de ce récit à construire les savoirs leur permettant de voir plus clair en eux-mêmes et au dehors, et à reconfigurer un imaginaire qui, s’il était largement partagé, nous éviterait de retomber dans les erreurs du passé. A ce titre, les propos de Sassi Boukeffa sur la question algérienne, sur les responsabilités de la France et de ses dirigeants, sur la place de la religion et sur les dérives « monstrueuses » qu’elle peut engendrer, sont à la fois éclairants et pleins de bon sens.

Dans les dernières pages de son livre, l’auteur soulève une grande question : « Comment l’imaginaire social en est-il arrivé à ce degré de défaillance et même d’inexistence, par une exclusion sociale et un déni de considérations accumulées au cours de décennies à l’égard d’une population, pour que s’ouvre aujourd’hui le boulevard d’un imaginaire fanatique et totalitaire dans lequel une poignée d’individus, le plus souvent jeunes, vont s’engager ? ». L’histoire contemporaine de notre pays, « patrie » des droits de l’Homme et du Citoyen, est directement interrogée à travers le prisme des regards de Sassi Boukeffa et de Michel Cyprien qui se croisent à nouveau prés de soixante années plus tard.

Dernière remarque d’importance : ce livre est facile d’accès. Mais, comme les précédents écrits de son auteur, il ne fait aucune concession à l’exigence de précision des mots employés et à la qualité du style. Michel Cyprien sait écrire dans un langage à la fois élégant et rigoureux qui refuse toute confusion et s’attache à éclairer la réalité et les esprits qui y sont confrontés, ce qui n’est pas si courant de nos jours.

L’élève Sassi Boukeffa est publié au prix de 18 euros dans une petite maison d’édition du Puy-de-Dôme, La galipote, 22 rue du commerce à Vertaizon, tel : 04 73 68 08 83. C’est le résultat d’un choix réfléchi de l’auteur. Les éditions La Galipote n’évoqueront peut-être rien à votre libraire. Insistez. Je pense que vous ne serez pas déçu.

Christian Maurel, sociologue. Dernier ouvrage paru : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, éditions Edilivre, 2017.


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