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Luttes de femmes en Grèce.
Ils voulaient nous licencier... C’est nous qui avons mis les ministres au chômage... !
par Gérard Perrier.
mercredi 6 mai 2015
publié par Christian Maurel

« ILS VOULAIENT NOUS LICENCIER … C’EST NOUS QUI AVONS MIS LES MINISTRES AU CHÔMAGE … ! »

C’est ici la brève histoire des 595 femmes de ménage grecques, racontée par deux d’entre elles, samedi 2 mai 2015, dans le local de Shebba, un lieu de rencontres pour les femmes (Marseille 14ème) avec l’association : « Quartiers Nord, Quartiers forts »et dans le cadre de l’initiative Marseille avec les Grecs –Contre l’austérité-Pour la démocratie. (http://local.attac.org/13/laciotat/...)

Ces femmes ont mené un combat de 15 mois. Il a commencé en août 2013 quand elles ont été licenciées. Ces femmes, de 50 ans en moyenne ont « levé le gant ». Voici ce qu’écrit en janvier dernier, un journaliste suisse, depuis Athènes :

« On était les plus humbles, les moins susceptibles d’être soutenues. C’est nous qui avons été ciblées en priorité pour les quotas de suppression de 15 000 postes de fonctionnaires. » Despina Kostopoulou, vingt et un ans de travail sans histoire, raconte : « Ils pensaient nous virer d’un coup de balai, sans faire de vagues. On a choisi de faire du bruit. Cela a été la joie de ce combat. Tous les jours, on inventait une nouvelle forme de mobilisation : assises, debout, des couronnes d’épines sur la tête, de la musique et des danses. On était là sur le trottoir, du matin jusqu’au soir, tous les jours et la nuit dans des tentes. Peu au début : une trentaine. Puis les autres sont venues. » Ce happening quotidien au cœur d’Athènes a engendré un énorme mouvement de solidarité. Un concert de la grande voix nationale, Haris Alexiou, réunit la foule des grands jours sur la place Syndagma, tous avec le symbole du gant de ménage levé. Une des licenciées, Dimitra Manoli, devient candidate de Syriza pour les élections européennes et Alexis Tsipras, le nouveau premier ministre, les accompagne alors au Parlement européen à Bruxelles pour faire valoir leurs revendications. En mai 2014, le tribunal d’instance leur donne raison et ordonne leur réintégration. Mais les autorités restent sourdes. « Nous ne sommes jamais restées sages. A chaque visite d’officiels, on manifestait. Voir le premier ministre d’alors, Antonis Samaras, ou les représentants de la Troïka obligés de prendre la porte de service entourés de leurs gardes du corps, juste parce que de faibles femmes réclamaient leurs droits, cela a été une première satisfaction. » Alors, hier, c’est elles qui ont accueilli à la porte de son ministère Yanis Varoufakis, le nouveau ministre des Finances. Entre cris et pleurs de joie, le gant toujours levé, elles ont obtenu ce qu’elles voulaient : simplement retravailler comme avant. Devenues les vedettes du jour, Despina et ses copines n’en reviennent pas de voir les télévisions du monde entier les filmer : « Pour moi, ce qui est important, c’est d’avoir lutté ensemble. On est devenu une famille, alors qu’avant on ne se connaissait pas. Mais surtout, je suis fière d’avoir mené ce combat. Quand ça a commencé, je n’avais rien à perdre sinon ma dignité. Aujourd’hui, tout le pays a retrouvé cette dignité. » (extrait d’un article du journal La Tribune de Genève, 29 janvier 2015).

A Marseille, deux d’entre elles sont venues nous raconter leur histoire traduite par un prof de grec à Paris, adhérent de SYRIZA .Il y a eu une autre réunion avec la CGT des 13ème et 14ème le 30 avril et le 1 mai , les deux femmes étaient en tête du cortège.

Le récit de leur lutte commence par un détail qui en dit long sur ce que sont vraiment les rapports sociaux entre les pouvoirs établis et ceux du monde du travail. Le gouvernement de droite avait estimé que des femmes de leur âge resteraient sans réaction et que « nous rentrerions à la maison ». Or ajoute-t-elle « sans travail, pas de vie »et « on a alors pris nos vies en mains …nous étions tous les jours sous les fenêtres du ministère avec une grande pancarte…On a essayé de nous en chasser et il y a eu des courses poursuites avec la police .Certaines d’entre nous ont été frappées. » Les femmes de ménages n’avaient, pour la plupart, aucune expérience des luttes collectives.

« A partir du 7 mai 2014 nous avons décidé de camper sur place nuits et jours. On se relayait .Nous étions une trentaine en permanence. Les gens nous apportaient de quoi manger .C’était toujours des gens modestes qui se privaient pour nous aider. Il y a eu aussi un soutien important de la part de structures associatives autogérées par des femmes des quartiers populaires.

Lorsque les inspecteurs de la Troïka (Fonds Monétaire International, Banque Centrale Européenne, Commission Européenne) sont venus , nous avons bloqué les portes du ministère de Finances ,notre employeur. Nous avons été soutenues par des artistes au cours d’un concert dans le centre d’Athènes fin juillet 2014 où 25 000 personnes étaient là (voir l’article de la Tribune de Genève ci-dessus). »

Bientôt, le 7 mai 2015, un projet de loi de Syriza pour leur réintégration ,sera voté par l’Assemblée Nationale présidée par une femme, Zoé Kostandopoulou, une avocate qui a défendu les droits des femmes de longue date. La présidente du Parlement vient également de créer une commission d’audit de la dette grecque .Elle a déclaré à la correspondante permanente du Monde à Athènes : « L’objectif est de déterminer l’éventuel caractère odieux, illégal ou illégitime des dettes publiques contractées par le gouvernement grec (...). Le peuple a le droit de demander que la partie de la dette qui est illégale, si cela est avéré à l’issue de la commission, soit effacée ». . Pour en savoir plus, lire sur le site du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM) présidé par Eric Toussaint, historien et membre du Comité scientifique d’ATTAC. Les travaux d’audit de la dette grecque ont commencé en avril et ses conclusions sont attendues pour juin prochain. http://cadtm.org/Pistes-pour-l-audi...

Le succès de la lutte des femmes de ménage et la situation en Grèce sont des précieuses « leçons de choses » concernant l’avenir de l’Europe. Ou bien, comme le soutenait « la dame de fer »,Margaret Thatcher, premier ministre anglais , il y a déjà trente ans : « There is no alternative »(TINA ), devenu le maître mot de la propagande économique néo libérale depuis lors.

Ou bien les Grecs sont en train d’en inventer une en refusant qu’une poignée de banques fasse la loi en Europe et singulièrement en Grèce en piétinant les délibérations du peuple souverain.

On peut s’interroger aussi sur les enjeux humains de ce qui se fait et qui sont au centre de toute l’histoire du mouvement ouvrier depuis deux siècles. La lutte de ces femmes n’a été possible que par la coopération directe des énergies et des intelligences : leurs actes ont donné naissance à des rêves. Ceux des citoyens de l’humanité, ceux de la « République universelle » où les « étrangers » n’existent plus, celle inventée durant les 72 jours de la Commune de Paris et dont on fête le 144 ème anniversaire. Cette République émancipatrice, Jean Jaurès la nomme République sociale qui est plus d’actualité que jamais. Le talon de fer du capitalisme s’est acharné à détruire ces rêves avec la financiarisation de l’économie mondiale. Les Grecs ont libéré ces vieux rêves toujours jeunes.

Avec les femmes de ménages l’autre soir à Marseille, nous entendions une petite musique qui fait du bien .Après tant d’années de « Monstre doux » (ou « L’Occident vire-t-il à droite ? « un essai de l’italien Raffaele Simone , éditions Gallimard,2010). Ce modèle tentaculaire et diffus d’une culture puissamment attirante, au visage à la fois souriant et sinistre, qui promet satisfaction et bien-être à tous en s’assurant de l’endormissement des consciences par la possession et la consommation tout en entretenant la confusion entre fiction et réalité.

Les femmes de Grèce nous ont rappelé que la forme de civilisation la plus élevée est celle où la coopération, l’entraide, la sociabilité humaine ne sont pas imposées mais émergent par tous les aspects de la vie sociale. Et encore : la loi du plus fort n’est qu’un étai idéologique pour légitimer les riches et les puissants.

A la fin de la réunion, le prof de grec, traducteur parisien de Syriza , me dira son émotion pour ces manifestations solidaires. Et son inquiétude : si on impose à la Grèce une régression sociale pour restructurer sa dette, alors il faudra que les rues de Marseille, Paris Rome, Berlin ,Madrid…soient noires de monde, sinon…

Gérard Perrier, 5 mai 2015.


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