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"L’affaire Lip" remonte le temps.
par Anne Rodier à propos de la publication * de "Pourquoi ont-ils tué Lip ? De la victoire ouvrière au tournant néolibéral".
jeudi 19 juillet 2018
publié par Christian Maurel

« L’affaire Lip » remonte le temps

Livre. L’ancien patron de l’usine horlogère donne, quarante ans après, sa version des faits sur la liquidation polémique de l’entreprise, en 1976.

Que reste-t-il de « l’affaire Lip » aujourd’hui ? Quelques slogans ? « Lip, l’imagination au pouvoir », « Pas de licenciement, pas de démantèlement, maintien des acquis sociaux », « On fabrique, on vend, on se paie », ont été scandés bien au-delà des années 1970 et de la ville de Besançon, berceau du fleuron français de l’industrie horlogère jusqu’au choc pétrolier des années 1970. Pour mémoire, l’entreprise, fondée en 1867 par Emmanuel Lipmann, est, à partir de 1973, le théâtre d’un conflit social sans précédent, qui finira par une liquidation, dont le PDG, Claude Neuschwander, est alors désigné comme le coupable. La polémique sur la responsabilité de la mort de Lip a fait couler beaucoup d’encre. La controverse s’étalait encore largement dans les médias quarante ans après l’occupation de l’usine horlogère de Palente, en 1973, par un millier d’ouvriers. Dans Pourquoi ont-ils tué Lip ?, qu’il vient de cosigner avec le politologue Guillaume Gourgues, Claude Neuschwander rouvre aujourd’hui les coulisses de ce qui est devenu un mythe de la lutte ouvrière.

Pour l’ancien patron de Lip, c’est une certitude, « les actionnaires de Lip ont bel et bien souhaité sa mort, en choisissant délibérément de ne plus financer sa relance, avant et après mon départ », écrit-il. L’essai expose, dans leur contexte, les déclarations et les actes des protagonistes industriels, économiques et politiques, qui révèlent « des éléments précieux, jusque-là peu exploités ». Mais, plus qu’une énième recherche de responsabilité d’un gigantesque gâchis social et industriel, l’objectif de cet ouvrage est de démontrer qu’il s’agissait avant tout de « discréditer le côté social de l’expérience » de relance de Lip au nom de l’emploi, afin de rétablir un certain ordre économique libéral.

« Tournant politique »

Pour les auteurs, « l’affaire Lip » marque « un tournant politique », celui d’« un changement de posture de l’État et du patronat face au chômage de masse ». Lip serait le « dommage collatéral » d’une reconfiguration en cours du capitalisme français, dans laquelle le PDG de BSN (devenu Danone) Antoine Riboud et l’Élysée auraient joué un rôle-clé.

L’originalité de cet essai est sa base documentaire : le récit originel du présumé coupable de l’échec historique. Claude Neuschwander, patron de Lip de mars 1974 à février 1976, avait en effet rédigé, en 1976, un ouvrage d’entretiens destiné à « rétablir la vérité » : Ils ont tué Lip, coécrit avec Jean Mauduit, mais qui n’a jamais été publié. A l’époque, le manuscrit avait été considéré comme « un brûlot de plus dans la poudrière » par le responsable de la Fédération de la métallurgie de la CFDT, Jacques Chérèque, qui, en 1976, l’année de la liquidation, l’avait qualifié de « dangereux ».

Alors, dissuadé de le publier, Claude Neuschwander attendra quarante ans pour se décider enfin à délivrer sa version des faits, analysée à la lumière des documents d’archives par Guillaume Gourgues, maître de conférences en science politique et spécialiste des résistances syndicales. Au-delà de la réhabilitation de Claude Neuschwander, cette reconstitution des événements tend à prouver que la liquidation de Lip a servi d’exemple pour faire admettre tous les licenciements collectifs, indépendamment de la situation économique de l’entreprise.

Anne Rodier.

* Pourquoi ont-ils tué Lip ? De la victoire ouvrière au tournant néolibéral, de Guillaume Gourgues et Claude Neuschwander, aux éd. Raisons d’agir, 392 pages, 20 euros.


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