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Dans Le Monde du 9-4-2017.
L’âge de la regression. Pourquoi nous vivons un tournant historique.
Ouvrage collectif / Editions Premier Parallèle.
dimanche 9 avril 2017
publié par Christian Maurel

Résister à l’essor du populisme autoritaire.

La chute du mur de Berlin et la mondialisation n’ont pas conduit à l’apaisement général espéré. Au contraire, la croissance des inégalités a provoqué une montée du ressentiment. Six extraits de l’ouvrage collectif permettent de mieux comprendre ce phénomène.

Ivan Krastev géopoliticien bulgare" Un retournement de l’opinion publique occidentale ".

" Nous sommes les témoins, aujourd’hui, en Occident, non pas d’un repli temporaire intervenant dans le cadre d’un progrès plus général, non pas d’une “pause”, mais d’un retournement. Nous assistons à la démolition du monde qui avait été édifié au lendemain de la chute du Mur en 1989, et le trait caractéristique le plus dramatique de l’évolution actuelle est moins l’émergence de régimes autoritaires que la transformation en cours de nombre de régimes démocratiques occidentaux.

Tout au long des deux décennies qui suivirent l’année 1989, la diffusion des élections libres fut partout synonyme d’inclusion des très divers groupes minoritaires (ethniques, religieux, sexuels) dans la vie publique. Aujourd’hui, les élections servent à consolider l’hégémonie des majorités.

Les majorités menacées sont la nouvelle grande force politique en Europe. Elles craignent que les étrangers submergent leurs pays respectifs et mettent en danger leurs modes de vie, convaincues comme elles le sont qu’une telle situation est le résultat d’une conspiration entre des élites aux valeurs cosmopolites et des immigrés aux valeurs tribales.

Le populisme de ces majorités n’est pas le fruit d’un nationalisme romantique, comme cela avait pu être le cas il y a cent ans, voire plus. Il se nourrit plutôt de projections démographiques annonçant à la fois le déclin de l’Europe et des États-Unis et de grandes vagues migratoires sur leurs sols respectifs, ainsi que des bouleversements induits par la révolution technologique.

L’obsession démographique incite les Européens à imaginer un monde où leurs cultures auront disparu, tandis que la révolution technologique leur promet un monde où les métiers qu’ils exercent encore auront eux aussi disparu. L’opinion publique occidentale, qui était jadis une force progressiste, voire révolutionnaire, s’est transformée en une force réactionnaire, et c’est cette transformation qui explique l’émergence de formations populistes de droite en Europe, ainsi que la victoire de Donald Trump à la récente présidentielle américaine. "

Oliver Nachtwey sociologue allemand" Le ressentiment comme affirmation de soi "

" Celui qui a le sentiment d’être exclu de la société perd tout sentiment de confiance en lui. Nombreux sont ceux qui adoptent des stratégies, fort diverses, visant à retrouver ou renforcer leur estime de soi. Mais le désir de se soulager d’un tel sentiment d’exclusion conduit beaucoup d’autres à rechercher une contrainte imposée de l’extérieur par une instance autoritaire.

Norbert Elias a étudié le national-socialisme. Il montre que les situations d’insécurité sont propices au surgissement d’un “désir de contrôle sur soi imposé de l’extérieur par un dominant puissant”. Le ressentiment, son expression, permettrait à tous ceux qu’angoisse une (éventuelle) perte de statut de retrouver une forme -d’affirmation de soi, de se façonner une nouvelle identité, un nouveau sentiment du “nous”.

Dans cette mesure, le problème fondamental que pose l’individualisation radicalisée est celui du rôle des identités collectives, du “nous” et des sentiments l’accompagnant. La politique de l’identité est dans cette mesure aussi une réaction à l’érosion de la communauté et des associations intermédiaires. La radicalisation permet aux hommes de se sentir à nouveau souverains.

A l’évidence, à notre époque, certains groupes sociaux ne considèrent plus, depuis un certain temps déjà, qu’il vaut la peine de se comporter de façon civilisée. Passant un temps assez considérable sur Internet, en y étant affranchis de tout contrôle social, ces individus n’ont pas à rendre le moindre compte pour les messages haineux qu’ils y propagent, et laissent donc libre cours à leurs préjugés.

Les partisans de l’AfD - Alternative pour l’Allemagne - , de Donald Trump ou de Marine Le Pen partagent les mêmes affects, les mêmes coagulations d’affects, que résume bien le terme de ressentiment. Ce qui unit ces groupes, c’est la négation de la civilisation au quotidien, au nom d’une civilisation occidentale imaginaire. "

Wolfgang Streeck sociologue allemand" Les perdants de la mondialisation accusés de fascisme "

" Les partis antiglobalisation et leurs membres sont frappés au quotidien d’une sorte de déchéance morale et culturelle. La déclaration d’irresponsabilité mentale succède à la dénonciation morale dès lors qu’est émise l’idée qu’une politique nationale renouvelée pourrait être à même de protéger les populations des risques et répercussions de l’internationalisation.

On invoquera alors le fameux “populisme”, les souvenirs du racisme et de la guerre, on parlera d’“ethno-nationalisme”. Les “ethno-nationalistes” ne s’opposent pas seulement aux exigences morales de la globalisation : ils s’opposent aussi à ses exigences économiques – la “concurrence globale”. “Leurs angoisses et leurs soucis” doivent, nous dit la version officielle, “être pris au sérieux”, mais seulement en matière sociale.

Les protestations contre la dégradation matérielle et morale encourent le soupçon de fascisme, d’autant que les anciens défenseurs des classes plébéiennes sont passés avec armes et bagages dans le camp proglobalisation et que leur clientèle de jadis ne dispose plus, pour articuler ses protestations contre la pression modernisatrice du capitalisme, que d’une sorte de matière première langagière pour ainsi dire brute de décoffrage, intrinsèque aux expériences prépolitiques.

Des atteintes sont ainsi constamment portées aux règles en vigueur du langage public civilisé, qui deviennent sources non seulement d’“indignation” chez ceux “d’en haut”, mais aussi de mobilisation chez ceux “d’en bas”.

Dans le même temps, les perdants et autres objecteurs de conscience de l’internationalisation se dérobent à la censure morale en se retirant des médias officiels pour se mêler aux “réseaux sociaux”, créant ce faisant leurs propres circuits de communication avec le concours des infrastructures les plus globalisées qui soient. Ils n’y ont pas à craindre d’être offensés comme dans les médias officiels, où ils sont traités de haut et considérés comme arriérés aussi bien sur le plan culturel que sur le plan moral. "

Nancy Fraser philosophe américaine" Au centre gauche, une nouvelle alliance néolibérale "

" Le néolibéralisme progressiste s’est développé aux États-Unis au fil des trente dernières années, et il fut pour ainsi dire ratifié par l’élection de Bill Clinton en 1992. Clinton fut le chef de file et porte-étendard de ces “nouveaux démocrates” – l’équivalent américain du New Labour de Tony Blair. En lieu et place de la coalition qui avait imposé le New Deal – et qui avait réuni les ouvriers du secteur industriel syndicalisés, les Afro-Américains et les classes moyennes urbaines –, Clinton forgea une nouvelle alliance : entrepreneurs, habitants des banlieues, nouveaux mouvements sociaux, jeunes générations… Tous imbus de leur foi progressiste en la modernité, et embrassant tous les idéaux de la diversité, du multiculturalisme et du féminisme…

Mais l’administration Clinton, si elle soutenait de telles idées progressistes, n’en courtisait pas moins Wall Street. Bien décidée à soumettre l’économie américaine aux grands principes édictés par Goldman Sachs, elle dérégula le système bancaire et négocia les accords de libre-échange qui accélérèrent la désindustrialisation. La région qui avait été jadis le bastion de la social-démocratie du New Deal, cette vaste région que l’on appelait autrefois la Manufacturing Belt, la “ceinture des usines”, est désormais appelée la Rust Belt, la “ceinture de la rouille”. Et c’est de cette grande région qu’est issu le collège électoral ayant porté Donald Trump à la Maison Blanche. "

Arjun Appadurai sociologue indien" La nostalgie d’une souveraineté nationale "

" Les nouveaux dirigeants populistes le reconnaissent : ils aspirent à un leadership national à une époque où la souveraineté nationale est en crise. Le symptôme le plus frappant de cette crise de la souveraineté est le fait qu’aucun État-nation moderne ne contrôle son économie nationale. Les nations les plus riches comme les plus pauvres doivent faire face à ce problème.

L’économie américaine dépend fortement de la Chine ; celle-ci dépend, pour ce qui est de son approvisionnement en matières premières, de l’Afrique, de l’Amérique du Sud ainsi que d’autres parties de l’Asie ; tout le monde dépend, à des degrés divers, du pétrole moyen-oriental ; et la presque totalité des États-nations modernes dépend des armements de haute technologie conçus par un petit nombre de pays riches.

Le principe voulant que la souveraineté économique soit le fondement de la souveraineté nationale a toujours été un peu douteux. Aujourd’hui, sa pertinence paraît de plus en plus contestable. Les États modernes ne peuvent plus prétendre protéger et développer leurs économies nationales. En conséquence, nombreux sont les États et les mouvances populistes qui entendent ressusciter leur souveraineté nationale en se tournant vers leurs cultures majoritaires respectives, vers un ethno-nationalisme, en étouffant toute dissidence intellectuelle et culturelle intérieure.

Une telle tendance ne saurait surprendre. Pour le dire autrement, la perte de souveraineté économique engendre partout une posture consistant à brandir l’idée de souveraineté culturelle. La culture devient ainsi le siège même de la souveraineté nationale, une telle évolution adoptant des formes très diverses. "

Paul Mason essayiste britannique" Un nouveau socle pour la social-démocratie "

" La tâche de la social-démocratie n’est pas d’aller au-devant des désirs conservateurs des partisans des populistes autoritaires. Elle consiste à élaborer une alternative politique capable de susciter une pleine confiance et correspondant aux besoins et aux passions d’une grande part de la main-d’œuvre actuelle – qui est à la fois plébéienne, en réseaux et diplômée.

Cela implique de renverser très consciemment les postulats tactiques qui avaient été ceux de ladite “troisième voie”. Blair, Clinton, Schröder, Renzi – tous étaient partis du principe que la classe ouvrière des petites villes voterait toujours pour eux et que la social-démocratie se devait d’attirer les classes moyennes centristes. L’effondrement du néolibéralisme et la lente érosion de la sensibilité progressiste qui avait été jadis au cœur de la culture ouvrière ont réduit à néant tous ces postulats.

Une social-démocratie décidée à défendre les droits de l’homme, l’égalité des sexes, la liberté individuelle, décidée aussi à protéger les migrants et les réfugiés, doit partir du principe que son socle électoral se trouve désormais parmi les salariés des grandes villes, parmi la jeunesse mise en réseaux, parmi la main-d’œuvre du secteur public ainsi que parmi la main-d’œuvre des grandes entreprises à la fois hautement technicisée et globalisée – catégories auxquelles il faut évidemment ajouter les minorités ethniques, les travailleurs migrants et les femmes. "

© Le Monde


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