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Dans Le Monde du 17-9-2018.
L’argent, clé du bonheur en politique.
Julie Clarini à propos du livre de Julia Cagé.
vendredi 21 septembre 2018
publié par Christian Maurel

L’argent, clé du bonheur en politique.

En France, comme partout ailleurs, ce sont les plus riches qui contribuent le plus au financement de la vie politique, relève l’économiste Julia Cagé dans un livre solidement argumenté.

C’est à qui paie gagne. La puissance de scandale du livre de Julia Cagé, Le Prix de la démocratie, tient tout entière dans ce constat : dans une élection, plus on donne de l’argent, plus on a de chances de voir son candidat remporter la victoire. La clé du bonheur en politique tient aux sommes qu’on veut bien y engager. Subventionner un parti politique, une campagne électorale, un think tank, et pourquoi pas aussi s’acheter un journal, autant de façons de connaître la félicité – d’ailleurs ceux qui l’ont compris les choisissent souvent toutes.

« L’argent se tient au centre du jeu politique », assure dès l’introduction l’économiste, professeure à Sciences Po, qui conseilla Benoît Hamon lors de l’élection présidentielle de 2017. Certains diront qu’on le savait depuis longtemps. Mais c’est une chose de se prévaloir d’une certaine lucidité et une autre de tenir entre les mains un ouvrage soigné, appuyé sur des études chiffrées et solidement argumenté. Prenons la France : comme partout ailleurs, ce sont les plus riches qui contribuent le plus au financement de la vie politique. A titre d’exemple, 10 % des Français les plus riches donnent 53 % des dons et cotisations versés aux partis politiques (aux Etats-Unis, le phénomène est poussé à l’extrême, 0,01 % des Américains ayant contribué pour 40 % au financement de la campagne de 2016). Par ailleurs, et sans surprise, ce sont les partis les plus à droite de l’échiquier politique qui reçoivent le plus de dons. Et même si, à gauche, on tente de compenser par les adhésions et le reversement d’une partie des indemnités d’élus au parti, un camp est, en moyenne, plus riche que l’autre.

Une injustice criante

Plus surprenant encore, la France, comme bon nombre de ses voisins, a mis en place un système de réduction d’impôt à l’intention des donateurs – l’Etat vous rembourse une partie de vos contributions ou adhésions. Mais plus de la moitié des foyers étant non imposables, cette défiscalisation aboutit à une injustice criante, ainsi résumée par l’auteure dans une formule mordante : « En démocratie, (…) ce sont les plus pauvres qui paient pour que les plus aisés puissent s’assurer de l’arrivée au pouvoir du parti de leur choix. » En Italie, même scandale. Voire pire. Chaque citoyen peut consacrer deux millièmes (0,2 %) du montant total de son impôt au parti politique de son choix. Riche, vous donnez mécaniquement beaucoup… Et si vous ne payez pas d’impôt, tant pis pour vous et vos convictions politiques.

A l’appui de sa thèse, l’ouvrage propose un large panorama des systèmes mis en place en Europe et aux Etats-Unis. La Belgique, avec son système de financement public qui plafonne les dons privés, s’en tire mieux que l’Allemagne, où il n’existe de limite ni à ce que les partis peuvent dépenser ni aux montants des dons qu’ils peuvent recevoir. Outre-Rhin, le financement, de plus en plus important, de la vie politique par les entreprises n’est pas sans conséquence sur les choix industriels.

Où que l’on regarde, le jeu démocratique est truqué. Car, dès lors que les hommes et femmes politiques n’ont d’espoir de gagner une élection que s’ils ont accumulé des euros ou des dollars, une partie de leur programme aura tendance à être orientée non pas par leurs convictions, mais par l’obligation de réussir des levées de fonds. L’économiste soutient que les inégalités politiques participent des inégalités économiques qui elles-mêmes renforcent le « mur de l’argent ». La montée des populismes dans les démocraties électorales serait-elle, pour partie, une réponse à cette duperie ? C’est l’hypothèse qu’avance Julia Cagé. Si c’est le cas, alors l’avenir est sombre car, comme elle le montre fort bien, l’argent privé est en train de « gagner la bataille des idées ».

La philanthropie, « voix des ploutocrates »

L’ouvrage fourmille de remarques impertinentes, et on trouvera, au milieu des démonstrations économiques, des pages féroces sur la philanthropie (« la voix de stentor de quelques ploutocrates »), de savoureuses remarques sur le sens de l’intérêt bien compris des riches (les 10 % de Français les plus fortunés représentent une part beaucoup moins importante dans les dons aux organismes de charité qu’aux partis politiques) et des coups de griffes contre certaines décisions du Conseil constitutionnel.

Mais il reste un espoir, selon l’auteure, pour revitaliser nos démocraties et il réside dans un financement public assumé de la vie politique. La dernière partie de l’ouvrage s’emploie en effet à décrire un mécanisme qui permettrait une égale représentation des intérêts de tous qu’elle baptise les « bons pour l’égalité démocratique » (BDE) : au moment de la déclaration d’impôt, chaque citoyen choisirait le parti ou mouvement politique auquel allouer le montant d’un financement public qui lui serait attribué, que ce citoyen paie ou non des impôts.

L’idée d’annualiser les dons résoudrait l’un des défauts majeurs du système actuel : entre deux élections, aucun parti naissant ne peut recevoir d’argent public puisque ces sommes sont calculées selon le nombre de voix obtenues précédemment. Tout nouveau mouvement est donc contraint de faire des levées de fonds privés – ce qui, comme le souligne l’auteure au passage, n’est guère propice à la création d’une force politique proposant une redistribution. Plus souple, plus équitable, ce système de BDE se doublerait d’une interdiction des dons des entreprises, d’un plafonnement des dons individuels et d’une limite des dépenses électorales. A ceux qui protesteraient contre un encadrement trop brutal, ou qui, comme le font certains aux Etats-Unis, soutiendraient que limiter les dépenses d’un candidat, c’est limiter sa liberté d’expression, Julia Cagé répond qu’il ne s’agit que de défendre l’égalité des impétrants – la démocratie est à ce prix.

Julie Clarini.

Le Prix de la démocratie, de Julia Cagé. Fayard, 464 pages, 23 euros.


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