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Dans Le Monde.fr du 12-2-2018.
L’avenir mal assuré de la démocratie libérale.
Alain Frachon.
mardi 13 février 2018
publié par Christian Maurel

Tiens, tiens... Si les économistes libéraux eux-mêmes perdent la foi, on peut se dire que tout n’est pas perdu et que le néolibéralisme n’aura été qu’une parenthèse Cela signifie-t-il pour autant que "ce cauchemar qui n’en finit pas" (Pierre Dardot et Christian Laval) déboucherait plus vite que prévu sur un réveil heureux ?

Restons méfiants et en alerte. La démocratie libérale n’est pas la démocratie mais une aristocratie élective qui a dérivé vers une oligarchie protectrice de la totale liberté des marchés. Et on comprend que les "penseurs" néolibéraux s’inquiètent pour son avenir et sa capacité de maintenir l’ordre qui garantit les transactions. Les marchés ont horreur du désordre et des dérives chaotiques dont ils sont pourtant en grande partie responsables...

Où est la réponse ? Elle n’est surement pas dans une alliance avec les libéraux afin de combattre ensemble les désordres du monde. On doit la chercher dans toutes ces formes de démocraties émergentes créatrices de communs nous permettant de nous dégager de la rapacité des marchés et de ses alliés que sont les États oligarchiques. Le processus est engagé. Il prend différentes formes en recherche de cohérence et surtout de convergence, sous la forme de ce que Bénédicte Manier à appelé "un million de révolutions tranquilles".

Une course poursuite est engagée entre les dérives monstrueuses (pensons à la crise de 1929) que peut générer une démocratie libérale de la propriété et, d’autre part, la construction d’une démocratie des communs.

Christian Maurel, sociologue, co-rédacteur du site.

L’avenir mal assuré de la démocratie libérale.

Livres. Trois libéraux, Baverez, Minc et Cohen-Tanugi, s’inquiètent d’un horizon lourd de dangers pour la démocratie occidentale et signent une série d’essais à la tonalité pessimiste.

La famille libérale française n’a pas le moral. On prend cette tribu au sens large : du centre-droit au centre-gauche, du social-libéralisme à la social-démocratie. Les disciples de Mirabeau, Tocqueville, Aron, Furet et autres devraient savourer un moment assez rare dans l’histoire du pays : l’un des leurs, Emmanuel Macron, est à l’Élysée. Mais nos essayistes libéraux s’inquiètent.

Ils pointent un horizon lourd de dangers pour la démocratie occidentale. Ils signent une série de livres à la tonalité pessimiste. On ne s’en étonnera pas chez Nicolas Baverez, qui signe Violence et Passions, défendre la liberté à l’âge de l’histoire universelle (L’Observatoire, 128 p., 15 €). Le chroniqueur du Figaro et du Point vit son activité, non sans quelque raison, comme celle d’un météorologue chargé d’annoncer les tempêtes à venir, pas le beau temps. C’est plus rare chez Alain Minc (auquel on doit Une humble cavalcade dans le monde de demain, Grasset, 186 p., 17 €), qui – après avoir salué dans ses derniers livres l’exemplarité de la démocratie allemande, l’exceptionnalité, positive, de l’Union européenne et rendu un bel hommage à Mirabeau – est à son tour gagné par une perplexité inquiète devant ce que l’avenir nous réserve.

Enfin, face aux pathologies contemporaines, on a connu Laurent Cohen-Tanugi (Résistances, la démocratie à l’épreuve, L’Observatoire, 18 p., 15 €) habituellement plus confiant dans la capacité de l’Europe sinon à y trouver remède, du moins à en protéger ses ressortissants. On conclura ce tour de rayon en signalant encore, dans l’excellente revue Charles , le passionnant portrait de notre confrère François Lenglet, humaniste féru de macroéconomie, qui annonce : « C’est la fin du libéralisme » (économique, ce qui est déjà beaucoup !).

Une scène internationale chaotique.

Évidemment, les temps sont durs si on les confronte aux illusions de l’après-guerre froide immédiat. Minc se souvient d’une manière d’irénisme médiatico-politique régnant en ce début des années 1990 : « Nous étions convaincus, au moment de la chute du Mur de Berlin, que l’économie de marché et sa suite, la démocratie, allaient conquérir le monde entier : nous en sommes réduits à espérer que l’une et l’autre survivent, dans leur forme actuelle, en Occident. » Baverez fait le même constat : « l’effondrement des idéologies du XXe siècle », en ces années-là, n’a débouché ni sur le triomphe de la démocratie libérale ni sur « la paix perpétuelle ». Les économies émergentes entendent réaménager, en fonction de leurs intérêts, un ordre mondial dessiné par les états-Unis au lendemain de la deuxième guerre mondiale.

L’un et l’autre peignent une scène internationale chaotique : djihadisme proliférant, aux portes et à l’intérieur de l’Europe ; cyberattaques qui sont autant d’agressions guerrières ; guerres perpétuelles au Moyen-Orient ; explosion démographique de l’Afrique face à un Vieux Continent plus « vieillissant » que jamais ; rivalité armée sino-américaine dans le Pacifique ; Russie en quête de réaffirmation politico-militaire. Baverez décrit une irrépressible montée de la violence. Minc y ajoute l’apparition de nouveaux acteurs plus influents et plus riches (ils échappent largement à l’impôt) que nombre d’États : les géants de l’Internet américain et chinois. Il parle joliment d’un « complexe digitalo-industriel » plus menaçant que le complexe militaro-industriel dénoncé aux États-Unis à la fin des années 1950.

« Le cycle du monopole de l’Occident sur l’histoire du monde, qui débuta à la fin du XVe siècle (…), est désormais clos », écrit Baverez. Les économies émergentes – la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres – sont aussi des puissances stratégiques, militaires et politiques émergentes. Elles entendent réaménager, en fonction de leurs intérêts, un ordre mondial dessiné par les États-Unis au lendemain de la deuxième guerre mondiale.

En Asie, en Afrique et ailleurs, la mondialisation a permis à des centaines de millions de gens d’accéder à la classe moyenne. Mais l’universalisation du capitalisme ne s’est pas accompagnée d’une progression de la démocratie. Gros accroc au, naïf, credo libéral : le capitalisme s’accommode fort bien à la sauce autocratique. La démocratie ne progresse pas, elle régresse. Nouveau front idéologique : Chinois et Russes nient la moindre universalité à la conception occidentale des droits de l’homme ; ils vantent les mérites de l’autocratie. Aurait-on raté la paix de 1989 comme on le fît de celle de 1918 ?

Profond sentiment d’aliénation

Baverez et Minc abordent de la même façon la question centrale du livre de Laurent Cohen-Tanugi : la démocratie libérale résistera-t-elle aux chocs de l’époque ? Réponse affirmative non garantie. Les contrecoups de la mondialisation, la crise de 2008, la globalisation financière, autant d’éléments qui ont fragilisé les économies occidentales, désespéré leurs classes moyennes et assuré la montée des inégalités – « inégalités de revenu, éducatives, géographiques », « psychologiques », « culturelles », détaillent Minc et Cohen-Tanugi. Elles sont à l’origine de l’essor, aux États-Unis et en Europe, de mouvements populistes tentés par la « démocratie illibérale », la « démocrature », dit Baverez.

Sur fond de « vide intellectuel », des pans entiers des électorats occidentaux « décrochent »

Au nom d’une efficacité gouvernementale perdue, du fait de la mondialisation, la tentation est là de réduire la démocratie à l’élection, de donner tous pouvoirs au vainqueur et de se débarrasser de ce qui fait la vie démocratique : le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs institutionnels. Sur fond de « vide intellectuel » – où est la version d’une social-démocratie adaptée à une économie globalisée ? interroge Minc –, des pans entiers des électorats occidentaux « décrochent », expression d’un profond sentiment d’aliénation.

Dans son livre De la tyrannie, vingt leçons du XXe siècle (Gallimard, 2017), l’historien américain Timothy Snyder dit cette vérité : « Nous ne sommes pas plus sages que les Européens qui ont vu la démocratie succomber au fascisme, au nazisme ou au communisme au XXe siècle. » Sans le dire, les trois ouvrages cités plus haut s’adressent au président Macron, l’ami de la famille. Dans le succès ou dans l’échec de son mandat, ce qui est en jeu va bien au-delà des limites de l’Hexagone.

Violence et Passions, défendre la liberté à l’âge de l’histoire universelle, de Nicolas Baverez (L’Observatoire, 127 p., 15 €) ; Résistances, la démocratie à l’épreuve, de Laurent Cohen-Tanugi (L’Observatoire, 17 p., 15 €) ; Une humble cavalcade dans le monde de demain, d’Alain Minc (Grasset, 186 p., 17 €).


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