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Intervention lors du colloque de la CCAS du 24-5-2018 à Montreuil.
L’éducation populaire face aux enjeux actuels de société.
Christian Maurel.
dimanche 27 mai 2018
publié par Christian Maurel

Le contenu de cette publication n’est pas entièrement nouveau pour ceux qui lisent régulièrement ce site. Elle emprunte beaucoup, mais en plus "resserré", à certains de mes livres, notamment"Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social", Edilivre, 2017. Elle a servi d’appui à une "conférence" portant sur ce thème et organisée à la CCAS (Œuvres Sociales des électriciens-gaziers) le 24-5-2018 à Montreuil, conférence à laquelle j’ai contribué avec mes deux compères, Jean Bourrieau et Christian Verrier, et qui était magistralement organisée et animée par Malika Attal et toute son équipe. Ce fut un grand moment, en cette période de mouvements sociaux, d’éducation populaire politique.

Christian Maurel, corédacteur du site.

L’ÉDUCATION POPULAIRE FACE AUX ENJEUX ACTUELS DE SOCIÉTÉ.

Où va le monde et que peuvent les hommes ? C’est à ces deux questions que l’éducation populaire tente à sa manière de répondre. En fait ce deux questions se ramènent à une seule : comment faire pour que des Hommes qui sont les « produits » de l’Histoire – selon les cas et les moments, bénéficiaires ou victimes – puissent individuellement et collectivement faire l’Histoire et construire leur devenir commun ?

Or, cette histoire n’est pas écrite selon des lois qui lui seraient propres, encore moins selon des modèles à chercher ailleurs ou selon une prédestination transcendante ou divine. Elle relève d’une « praxis » culturelle de transformation sociale et politique dans laquelle l’intelligence sous toutes ses formes (scientifique, pratique, technologique, artistique même...) a toute sa place.

Cette intelligence de l’action que nous qualifions de « praxéologique » articulant en permanence le « que faire ? » et le « comment faire ? », c’est ce que appelons « l’éducation populaire, permanente et politique ». Pour le dire vite, cette éducation populaire est éducation du peuple, par le peuple et avec le peuple et pour le peuple. C’est le « avec et par le peuple » qui la distingue d’autres formes d’éducation autoritaires, voire manipulatrices ou de propagande. Rappelons que Goebbels était ministre de la propagande et de l’éducation du peuple. Mais il ne faisait pas d’éducation populaire. Sa propagande veillait à conduire le peuple vers ce que le germaniste Thierry Feral a appelé « la pétrification des consciences ».

L’histoire de l’humanité a ceci de particulier quelle est en permanence traversée d’enjeux et de contradictions qui intiment aux Hommes de faire des choix sous des formes diverses : mutations, réformes, transitions, révolutions, transformations et bifurcations plus ou moins radicales. Ces choix ne sont pas individuels, sinon ils auraient bien peu d’effets. Ils ne sont pas simplement conduits par des « grands hommes » et, si c’est le cas, ce n’est généralement pas pour le meilleur. Ces choix sont donc collectifs, guidés par une intelligence plus ou moins bien partagée de la réalité, des objectifs à atteindre et des conduites pour y parvenir.

A) En ce début de 3ème millénaire, quels sont ces enjeux de société et les défis auxquels l’éducation populaire est confrontée ?

A notre sens, ces enjeux principaux de société sont au nombre de six. Et c’est déjà un travail d’éducation populaire que de les identifier, de les décrire et de les comprendre au mieux en s’appuyant sur les chercheurs notamment en sciences sociales.

1) Nous vivons à l’échelle planétaire une période de bouleversements technologiques, économiques, sociaux, écologiques, politiques, voire de civilisation qui indiquent que les hommes doivent reprendre leur destin en main pour ne pas être dirigés et contraints par des élites et une oligarchie qui ont intérêt à ce que rien ne change ou, pire, qui changent tout et en permanence pour que rien ne change fondamentalement.

L’enjeu central est de savoir si nous devons continuer à subir des bouleversements de société qui nous dépassent et nous assujettissent, ou bien si nous nous engageons dans un processus de transformation économique, sociale et juridique qui nous paraîtrait juste et salvateur pour l’humanité et la planète, et dans lequel nous avancerions collectivement et avec clairvoyance. L’éducation populaire telle que nous la concevons doit contribuer à relever le défi d’une transformation juste et salvatrice des rapports sociaux et non celui d’une adaptation docile à ce que Pierre Dardot et Christian Laval appellent à propos du néolibéralisme « la nouvelle raison du monde ». La mission de l’éducation populaire – et elle n’est pas entièrement nouvelle – est bien de « substituer l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer » (Condorcet dans son projet d’instruction publique « tout au long de la vie » de 1792) ou encore « d’instruire pour révolter » comme l’écrira Fernand Pelloutier, responsable des Bourses du Travail à la fin du 19ème siècle.

2) Nous connaissons un développement fulgurant des sciences et des techniques, notamment des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication et de l’intelligence artificielle, si bien que certains, comme Michel Serres affirment que ce phénomène (on parle de « révolution ») est bien plus important que celui de l’invention de l’écriture, de l’imprimerie et de la machine à vapeur.

En effet, les NTIC, pour ne prendre que ce domaine qui nous concerne tous au quotidien, remettent, de plus en plus, en cause les rapports de travail, les rapports au travail, les rapports entre travail et temps libre, les rapports familiaux et intergénérationnels, les rapports pédagogiques et d’apprentissage, les rapports interindividuels, affectifs, de soi à soi.

L’enjeu majeur d’une telle révolution que l’on peut qualifier à la fois de globale et de permanente, est qu’elle ne serve pas uniquement le marché et ne s’affirme pas comme un nouveau processus de domination économique, social, politique et idéologique, et, à terme, de remise en cause d’une démocratie et de droits civiques et sociaux déjà affaiblis. Face à une telle menace, l’éducation populaire permanente et politique doit contribuer à relever de nombreux défi :

- permettre aux individus de prendre conscience d’une manière critique de ces bouleversements et de leurs conséquences dans tous les moments, domaines et espaces de vie,

- s’approprier en connaissance de cause, les capacités et la puissance de ces savoirs et de ces technologies, pour ne pas les subir, construire un nouveau devenir plus coopératif, plus égalitaire, plus solidaire dans lequel ces sciences et ces techniques seraient au service de la création, de l’action collective, de l’institution et d’un gouvernement démocratique de « communs inappropriables par le marché et les États » (P. Dardot et C. Laval), et ainsi d’en faire un levier de transformation émancipatrice des individus et des rapports sociaux et non de nouveaux outils d’aliénation.

3) Pour la première fois, dans l’histoire de notre planète, une espèce vivante en menace la viabilité : c’est l’Homme.

Même si les deux sont intimement liées et que l’on ne pourra pas résoudre l’une sans l’autre, il semble bien que la contradiction principale du capitalisme qui était celle du capital et du travail d’où naissaient la majorité des mouvements sociaux, soit aujourd’hui dépassée par la contradiction entre l’Homme et son environnement naturel. La résolution de cette contradiction qui menace la viabilité de nos écosystèmes est devenue en peu d’années d’une urgente et brûlante nécessité en raison de ses effets en chaîne et sans retour : réchauffement, fonte des calottes glacières, montée des océans et des mers, pollution de l’eau et des sols, dérèglements climatiques, destruction des écosystèmes, migrations qu’aucun pays ne peut et surtout ne veut réellement accueillir....

Que peut l’éducation populaire avec ses petits bras ? Peut-elle prendre le relais des États qui n’arrivent pas réellement à faire cause commune et donc à agir de concert ? Un peu comme le colibri qui apporte quelques gouttes d’eau dans son bec pour éteindre un immense incendie qui menace toutes les espèces en disant qu’il fait sa part, l’éducation populaire doit en tous lieux faire progresser les consciences, faire pression sur les pouvoirs en place, éduquer à l’environnement (en ce sens la majorité des mouvements écologistes engageant les citoyens sont des mouvements d’éducation populaire) pour changer nos habitudes de production et de consommation. Alors que l’on ne parlait pas encore d’écologie, c’est ce que faisaient des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire comme le scoutisme, les colonies de vacances, le tourisme social, certains mouvements sportifs. Il s’agit de dépasser, d’une manière urgente et radicale, le « se rendre comme maître et possesseur de la nature » de Descartes ce grand principe de la modernité, pour aller vers le « servir et protéger la nature », car c’est aussi servir et préserver l’humanité.

4) Nous assistons à un redéploiement des inégalités sociales, culturelles et symboliques, à savoir des inégalités de conditions (économiques, sociales, éducatives...) et de considération au sens où tous les humains ne se vaudraient pas malgré la proclamation de grands principes égalitaires.

S’agissant des inégalités socio-économiques, nous ne donnerons que deux éléments chiffrés. Le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) a constaté que des années 1960 à nos jours, le rapport entre les 5% les plus riches de la planète et les 5% les plus pauvres était passé de 1 à 30 à 1 à 72. De son côté, une enquête de l’ONG Oxfam indique que les 60 personnes les plus riches de la planète ont plus de revenus et de patrimoine que la moitié de la population mondiale la plus pauvre. L’École, l’action culturelle et toutes les actions de formation ne réussissent pas à réduire réellement les inégalités. Si bien que comme pour les revenus et le patrimoine, les savoirs et la culture vont d’abord à ceux qui en ont déjà et ne réussissent qu’à mieux cultiver et à doter en compétences ceux qui en sont déjà fortement dotés.

Face à une telle situation qui hypothèque toute communauté humaine de destin et génère des violences destructrices, que peut l’éducation l’éducation populaire ? Quelques propositions :

- nous faire prendre conscience une fois de plus des rouages économiques sociaux, politiques et idéologiques et d’en identifier les responsables. « Ce qui manque le plus à l’ouvrier, c’est la science de son malheur, c’est de comprendre contre qui il doit diriger ses coups » disait Fernand Pelloutier à la fin du 19ème siècle. Cette exigence émancipatrice portée par l’éducation populaire est plus que jamais d’actualité ;

- construire des alliances fortes et pas seulement de circonstance entre l’éducation populaire « instituée » (les associations et grands mouvements et fédérations de jeunesse et d’éducation populaire) et les mouvements sociaux (syndicats, coordinations, Indignés, altermondialistes, économie solidaire, ATTAC...) qui font également de l’éducation populaire d’une manière que nous qualifions d’« organique » au sens où elle fait corps avec leurs engagements et actions. Pour de nombreux travailleurs, jeunes et moins jeunes, étudiants et lycéens, le grandes grèves de 1936 et Mai 1968 ont été de grands moments d’éducation populaire politique comme l’avaient été l’élaboration des Cahiers de doléances de 1788-89 ; 

- proposer, expérimenter et mettre en œuvre des alternatives à cette « nouvelle raison du monde », à « ce cauchemar qui n’en finit pas » (Pierre Dardot et Christian Laval), montrer ainsi que cette inégalité des conditions de vie et de considération des personnes n’est pas inéluctable, que d’autres voies du développement humain sont possibles et déjà ouvertes dans différents domaines : l’agriculture, la production et la consommation solidaires, le partage des savoirs, la mise en commun des techniques, l’habitat, la rencontre des cultures, les loisirs, la création....

5) Nous vivons une crise grave, voire une panne de la démocratie représentative délégataire. Un seul chiffre : 88% des français pensent que « les hommes politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens » (enquête de Sciences Po). Seuls les maires, notamment des petites communes, échappent à cette triste perception d’un « champ politique qui, selon Pierre Bourdieu reprenant un mot de Raymond Barre, fonctionne comme un « microcosme, c’est-à-dire comme un monde séparé, à part, en grande partie fermé sur lui-même ». Les grands médias, notamment audio-visuels, concourent, sauf exception, à cette fermeture et à cette coupure entre les citoyens et leurs représentants en communiquant sur les petites histoires de ce « microcosme » participant ainsi d’une « société du spectacle » (Guy Debord), et se préoccupent peu ou mal de l’élucidation des grandes questions de société. Le rêve d’une « télévision éducative » a vécu.

En fait, nous ne sommes pas réellement en démocratie. Seuls la Commune de Paris et le gouvernement des conseils ouvriers (soviets) de 1917 avant leur reprise en main par le parti bolchévik ont pu s’en rapprocher. Nous sommes dans une « aristocratie élective » (Rousseau, Du contrat social) qui a dérivé vers une oligarchie, une « aristocratie héréditaire », une « énarchie » (gouvernement d’énarques experts) qui ne représente plus le peuple. Quels sont les enjeux d’une telle situation et que peut apporter l’éducation populaire ?

- soit nous pensons que ce système représentatif dit, par abus de langage, « démocratique » est amendable, par exemple, en introduisant une dose de proportionnelle et une participation de la population sous la forme de budgets participatifs, de conseils de citoyens consultatifs et propositionnels. Dans ce cas, l’éducation populaire doit travailler à un rapprochement et à une collaboration des citoyens avec les instances décisionnelles du suffrage universel. C’est cette éducation populaire citoyenne que pourraient accepter et même encourager les pouvoirs en place. « Faire aimer la République » disait Manuel Valls.

- soit on considère que cette forme de démocratie représentative a fait son temps, que ses dérives et son manque de reconnaissance hypothèquent son avenir. Dans ce cas, l’éducation populaire doit se faire, face à l’affaiblissement des partis, le lieu et le vecteur d’expérimentation et de formation d’une démocratie réelle, radicale, de contribution et de délibération citoyenne, de repolitisation des questions de société, c’est-à-dire de mise en débat ouvrant sur des alternatives concrètes, comme on tente de le faire , par exemple, à Saillans dans la Drôme.

6) Notre imaginaire social républicain est de plus en plus fragilisé et de moins en moins partagé. Nos institutions sociales et politiques se sont construites et ont pris sens collectif sur et dans ce que Cornélius Castoriadis appelle un « imaginaire social instituant » en gestation depuis la création, au Moyen-âge, de « communes » cherchant à résister à l’emprise féodale, puis à travers la Renaissance, la pensée humaniste, le rationalisme, le Siècles des Lumières, dans une référence à la démocratie athénienne et à la République romaine, pour enfin prendre forme institutionnelle au moment de la Révolution Française autour de grandes valeurs, significations et symboles : liberté, égalité, fraternité, déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, mise en place de la République et progressivement de services publics, droit de vote, séparation des pouvoirs, avec le drapeau et la Marseillaise comme grands symboles patriotiques.

Cet imaginaire social républicain est actuellement bousculé, fragilisé et comme pris en étau entre, d’une part , entre ce que Castotiadis appelait « la montée de l’insignifiance » et un « imaginaire de l’expansion illimitée » d’une économie ultralibérale qui ne pense qu’en termes de concurrence, de marché et de profits – et, d’autre part, la recrudescence et la montée en puissance d’imaginaires ségrégationnistes, racistes, nationalistes et fondamentalistes qui ne connaissent que le prosélytisme, la pensée unique, l’oppression, la suppression des droits, la force et pour certains la violence la plus barbare. Nous sommes une fois de plus dans une alternative. Quels sont les enjeux d’une telle situation et qu’attendre de l’éducation populaire ?

- soit on redonne corps, sens et puissance à cet imaginaire social républicain en martelant ses valeurs, significations et symboles forts. Dans ce cas, l’éducation populaire se fait la servante zélée des institutions en place et de l’imaginaire social qui leur donne sens et légitimité. Elle se limite alors à de l’éducation civique républicaine et vient en appui à ce que fait de moins en moins bien une École de plus en plus soumise aux lois du marché ;

- soit on crée un imaginaire social nouveau et recomposé, déjà en gestation dans le mouvement ouvrier du 19ème siècle, en repensant les concepts de liberté, d’égalité et de fraternité, en les enrichissant de nouvelles valeurs, significations et manières de faire société comme la coopération plutôt que la compétition, la création de communs démocratiquement construits et « gouvernés », la solidarité et l’entraide, l’hospitalité, la frugalité, la préservation de notre cadre de vie et de l’environnement naturel, la prédominance de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, de l’ « être » sur l’ « avoir ». Pour de nombreux mouvements, associations et fédérations de jeunesse et d’éducation populaire, la question n’est pas véritablement tranchée et on en reste souvent sur une position d’ambivalence et de pluralité des valeurs et des significations, de même pour de nombreux mouvements sociaux.

B) Les missions essentielles de l’éducation populaire aujourd’hui. Pratiques et prospective.

Ces missions transparaissent dans les manières de se situer face aux enjeux de société et aux défis à relever dont nous venons de faire l’inventaire. A notre sens, ces missions essentielles sont au nombre de cinq. Nous nous contenterons de les énumérer et d’en dire quelques mots .

a) La conscientisation Cette mission n’est pas nouvelle. Il s’agit de comprendre le monde dans ses complexités, de « lire la réalité sociale » dans ce qu’elle est et dans son devenir, de voir la place que l’on y occupe que l’on pourrait ou devrait y occuper là où nous vivons, travaillons, habitons, sans oublier d’embrasser l’ensemble du paysage économique, social, politique et idéologique qui à la fois explique ce que nous vivons et justifie nos possibles engagements.

b) L’émancipation qui ne se limite pas à la dimension spectaculaire des peuples en marche se débarrassant de leurs chaînes pour écrire une nouvelle page de leur histoire. Pour l’éducation populaire au quotidien, s’émanciper c’est sortir, aussi modestement que cela soit (une première prise de parole en public, la première pétition que l’on signe, une première participation à un mouvement social...) de la place qui nous est assignée par les rapports sociaux, le genre, l’âge, par le handicap, la maladie, les accidents de la vie, quelques fois notre culture d’origine ou tout simplement nos habitudes. Et ces petites émancipation peuvent nous préparer à de grandes émancipations qui changent le cours de l’Histoire.

c) L’augmentation individuelle, collective et démocratique de la puissance d’agir qui ne peut aller sans conscientisation ni émancipation. Elle consiste à passer du « pouvoir sur » significatif de domination tant pour le dominant que pour le dominé, au « pouvoir de », cette capacité à penser et à faire par soi-même (cela s’appelle l’ « autonomie ») et avec les autres dans le respect de la démocratie. Cette augmentation de la puissance d’agir se lit dans les comportements et sur les visages. Pour parler comme Spinoza, elle nous fait passer des « passions tristes » (rancœur, ressentiment, résignation, haine, colère...) aux « passions gaies » (reconnaissance, considération, amour des autres, joie, quelques fois-même jubilation). Les militants associatifs et syndicaux sont régulièrement les témoins de ces changements d’états d’âme selon qu’une action a réussi ou a échoué.

d) La repolitisation des questions de société . En quel sens et pourquoi ? Parce que les questions auxquelles sont confrontées les populations ne trouvent généralement de réponses que sous des formes techniques, réglementaires, de directives et de dispositifs auxquels les citoyens ne sont pas ou peu associés sinon sous la forme d’enquêtes ou de sondages. Repolitiser consiste à mettre en débat sans peur des désaccords et des conflits les questions de société à partir de ce qui affecte les habitants là où ils vivent et en les impliquant dans la recherche de solutions, et de ne pas laisser la politique aux seuls experts ou à ceux qui en font métier. L’éducation populaire doit avoir pour mission, pour le dire avec les mots de Jacques Rancière, de faire de « la politique ce moment où les hiérarchies sont remises en cause et où tout le monde devient légitime à parler de la cité ».

e) La transformation de soi et des rapports sociopolitiques. Le monde ne peut encore longtemps continuer sa course folle. Mais en même temps un monde nouveau possible est entrain de naître. La transformation sociale est devenue une impérieuse nécessité. Mais cette transformation des rapports de tous ordres n’est pas possible sans la transformation des individus qui s’y engagent. « Sois toi même le changement que tu veux voir advenir dans le monde » disait Gandhi. L’exemple de la Révolution Française est éclairant : les individus sont transformés par la transformation des rapports sociopolitiques dont ils sont les auteurs et les acteurs. Ils passent d’un statut de sujet assujetti au Roi, à la noblesse et au clergé, à un statut de sujet citoyen. « Nous n’avons pas fait la Révolution, c’est la Révolution qui nous a faits » dit Danton dans La mort de Danton de Georg Büchner. Mais qui donc a fait la Révolution ? C’est le peuple à condition qu’on ne la lui vole pas. Pour cela, une éducation populaire, permanente et politique est nécessaire.

Pour conclure.

Nous sommes sans doute à un tournant de l’Histoire sans savoir clairement quelle direction sera prise. Quelques jours avant sa mort, André Gorz écrivait que « la sortie du capitalisme avait déjà commencé ». Pour l’éducation populaire la question est alors moins de savoir quand et comment nous sortirons du capitalisme que de se préoccuper de l’état dans lequel nous en sortirons. Il faut donc penser et agir pour préparer un autre avenir, et pour cela contribuer au maintien en éveil des consciences, s’émanciper de ce qui nous conduit à la résignation, expérimenter de nouvelles manières de produire, de consommer et de se gouverner, construire un imaginaire social partagé qui nous porte vers de nouveaux engagements et vers une nouvelle « figure de l’Homme » (Foucault), celle d’un « Homme total » et d’un « individu complet », débarrassé de toutes les formes d’aliénation, dont parle déjà le jeune Marx des Manuscrits de 1844.

L’éducation populaire politique doit être de ce moment où « le mouvement réel abolit l’état actuel des choses » et nous éviter le tragique écueil de l’arbitraire, de la barbarie, de la mise à mort définitive de la démocratie, situation dans laquelle l’Homme pourrait redevenir « un loup pour l’homme » (Hobbes). Pour cela, elle doit se nourrir de son histoire, de celle des mouvements sociaux, notamment ouvrier, et surtout inventer et expérimenter de nouvelles manières de faire. C’est en cours.

Christian Maurel, sociologue, auteur, notamment, de Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, l’Harmattan, 2010 et de Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, Edilivre, 2017.


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