Education populaire & Transformation sociale !
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Type :
Réflexion
Date :
2009
Themes :
Partis politiques
L’éducation populaire : point aveugle des partis politiques ?
par Christian Maurel
lundi 15 juin 2009
publié par Christian Maurel

Si l’on considère que l’éducation populaire vise à une transformation sociale et politique émancipatrice, on ne peut pas ne pas se poser la question de son lien avec les mouvements et partis politiques, du moins ceux qui se réclament de cette visée que ce soit de manière réformiste ou révolutionnaire.

Sous réserve d’une analyse socio-historique approfondie qui demanderait bon nombre de recherches à la fois documentaires ( sur ce qui est dit et écrit ) et praxéologiques ( sur ce qui est réellement fait ), nous nous autorisons à formuler l’hypothèse suivante : l’éducation populaire est, pour les partis politiques, un point aveugle, au sens astrophysique du terme, un trou noir, et, souvent, un objet à évacuer.

Certains diront que cette occultation n’est pas aussi vraie et radicale, que çà et là,dans des manifestes, des déclarations, au détours d’un discours, d’une phrase, certains responsables politiques s’en réclament et la revendiquent et que, finalement, les références, elles très explicites, à l’instruction, au partage des savoirs, à l’éducation, à la culture, à la jeunesse, englobent l’éducation populaire et que ce serait faire un mauvais procès aux partis politiques que d’affirmer leur manque d’intérêt, voire un rejet à l’égard de ce champs de pratiques.

Prenons quelques exemples, qui n’ont qu’une valeur d’exemple et ne prétendent pas faire loi, mais qui cependant éclairent et donnent corps à l’hypothèse.

Nous sommes nombreux à partager l’idée que dans sa phase d’émergence et bien avant que le vocable d" éducation populaire" ne soit revendiqué, celle-ci fut, au 19ème siècle, la dimension culturelle du mouvement ouvrier, c’est-à-dire cette conscience sociale assortie de pratiques originales ( solidarité de classe, coopération, mutualisme, action collective... ) qui projette un groupe social dominé, en lutte et en conflit, dans un avenir qu’il entend construire selon ses visées. Ainsi, l’éducation populaire qui croise les deux autres courants qui la composent ( laïque et chrétien ), prend-elle le sens d’une culture alternative au service d’une organisation sociale elle-même alternative dont elle prépare, intellectuellement et dans les pratiques, l’avènement.

Ainsi, on aurait pu s’attendre qu’après la Révolution d’Octobre, le parti Bolchévik soutienne le Proletkult, organisation et dimension culturelles du prolétariat, pour en faire un fer de lance des transformations en cours. Il n’en est rien et c’est précisément le contraire qui se passa . Lénine et Trotski remettront en cause, dès 1920, cette organisation indépendante créée en 1917 sur l’initiative de Lounatcharski par le comité central des conseils d’usine pour donner " au prolétariat sa propre culture de classe afin d’organiser ses forces dans la lutte pour le socialisme". L’autonomie culturelle de la classe ouvrière, c’est-à-dire cette capacité à élaborer une culture spécifique prolétarienne opposée à la culture existante qualifiée de bourgeoise, est remise en cause par les leaders d’un parti qui, pourtant, se revendiquaient de l’émancipation des classes sociales exploitées .

Dès la prise révolutionnaire du pouvoir, Lénine et Trotski pensent autrement et affichent une grande méfiance à l’égard de l’autonomie et des bases idéologiques et politiques du Proletkult. " ll faut prendre toute la culture laissée par le capitalisme et bâtir avec elle le socialisme. Il faut prendre toute la science, la technique, toutes les connaissances, tout l’art" dit Lénine en 1919 ( voir Culture et révolution culturelle ) puis en 1920 : " Pas l’invention d’une nouvelle culture prolétarienne mais le développement des meilleurs modèles, traditions, résultats de la culture existante..." ( ibid ). De son coté, Trotski va, un peu plus tard, dans le même sens : " Après s’être emparé du pouvoir, le prolétariat a pour première tâche de prendre en main l’appareil de culture qui auparavant servait d’autres que lui - industries, écoles, éditions,presse, théâtres, etc - et grâce à cet appareil, de s’ouvrir la voie de la culture ( Littérature et révolution 1924 ). Certes, cette culture et ses appareils hérités ne doivent pas faire l’objet d’une réception passive et indifférenciée mais d’un choix actif ( transformation, révision, tri, réévaluation...) appelé "assimilation critique" dont-on sait l’usage qu’en fit le stalinisme .

De leur côté, Jaurès et Blum vont plus loin en se revendiquant d’une unité de la culture humaine qui ne serait traversée par aucune réelle contradiction de classe. " Je ne sépare pas l’affranchissement ouvrier de la culture humaine. L’avènement du socialisme sera l’accession de toute la classe ouvrière à la culture humaine la plus haute" dit Jaurès au Congrès socialiste de 1908 ou, encore : " Le prolétariat a droit, si je puis dire [...] à toutes les jouissances de la culture, à toutes les jouissances de l’art" ( Blum au Congrès national extraordinaire du Parti Socialiste d’avril 1919 ).

Quant ’au Parti Communiste Français, le retournement idéologique sur la question de la culture s’opèrera dans les années 30 dans l’esprit du Front Populaire, en prenant la forme de ce que Paul Vaillant-Couturier appellera " la popularisation de la culture". Ainsi, passe-t-on d’une conception classiste de la culture ( culture ouvrière contre culture bourgeoise ) à une conception patrimoniale ( la culture comme héritage auquel tous les travailleurs doivent accéder ). A partir de ce moment, il y aura, autour de ce que l’on appellera, plus-tard, la "démocratisation de la culture", un accord objectif entre le PCF, certains mouvement d’éducation populaire ( pensons à Peuple et Culture et à son manifeste " Rendre la culture au peuple et le peuple à la culture" ) et, enfin André Malraux et son Ministère des Affaires Culturelles au moment du gaullisme triomphant.

Dans ce cheminement historique, dont nous voyons que les partis politiques les plus influents portent une large responsabilité, la dimension conflictuelle de la culture - c’est-à-dire sa dimension politique d’éducation populaire - est gommée et que les organisations qui s’en réclament,sont, soit rejetées vers les marges ( taxées par exemple de " gauchisme" dans les années 70 ), soit institutionnalisées dans les appareils d’ Etat, puis instrumentalisées par les politiques publiques de consensus social.

On nous objectera que les choses ne sont pas aussi simples et que certaines postures et prises de positions d’appareils politiques contredisent cette thèse. Le projet de démantèlement de la Fédération Française des Maisons des Jeunes et de la Culture au tournant des années 60-70 par le Ministère de la Jeunesse et des Sports fera l’objet de débats et de prises de positions aux plus hauts sommets des partis politiques. Mais il apparait là que ce qui fait conflit, c’est bien plus la main-mise sur les nouvelles classes moyennes en ascension sociale ( c’est ce que montre notre analyse sociologique des adhérents, administrateurs, bénévoles, militants et professionnels des MJC ) que la dimension d’éducation populaire de cet important réseau puissamment fédéré qui serait devenu une sorte d’Etat dans l’Etat incontrôlable. Ainsi, l’enjeu des affrontements politiques est plus celui d’un pouvoir qui échappe et dont d’autres pourraient s’emparer que d’une émancipation collective par l’éducation et la culture dont les partis politiques pourraient contradictoirement se revendiquer.

On objectera également que Marie-george Buffet, ministre communiste d’un gouvernement de la Gauche plurielle, a eu ce courage et cette volonté de lancer une Offre Publique de Réflexion sur l’Education Populaire. Certes, cette initiative totalement originale n’avait eu aucun précédent et n’a eu, depuis, aucune suite de la part des ministres qui ont suivi. Et, à ce titre, elle doit être saluée. Mais avec toutes les réserves qui s’imposent. Il s’agit bien plus de l’initiative d’un ministre en charge de ce secteur que d’un parti politique, initiative qui doit beaucoup à une mise en réflexion critique déjà engagée, au milieu des années 90, dans certaines institutions d’éducation populaire ( la FFMJC tout particulièrement et sa direction des programmes ) et parmi certains personnels éducatifs du Ministère de la Jeunesse et des Sports, précisément au moment où l’éducation populaire est chaque jour un peu plus instrumentalisée par des politiques publiques essentiellement préoccupées de paix sociale. On ne peut que rappeler la suite. Après les Rencontres de la Sorbonne, les propositions des 500 groupes de réflexion et de l’Université de Lalonde-des-Maures synthétisées dans le rapport d’étape rédigé par Frank Lepage seront sans lendemain, vraisemblablement au motif non publiquement avoué, qu’elles remettaient trop ouvertement en cause les politiques publiques et les pratiques instituées de la démocratie.

Faut-il en conclure que l’éducation populaire ne trouve grâce aux yeux des partis politiques que lorsqu’elle contribue à la transmission des savoirs légitimes ( les pédagogies actives ), à la démocratisation de la " bonne" culture ( la médiation entre oeuvres et publics ), et à l’insertion sociale ( la normalisation des comportements ) ? Cela signifie-t-il donc que lorsque l’éducation populaire revendique haut et fort ce qu’elle doit être, à savoir un ensemble de pratiques et de procédures de conscientisation et d’émancipation faisant une large place à l’expression des conflits d’intérêts, de vues et d’engagements, elle voit les partis se détourner d’elle, du moins ceux qui se disent prêts à gérer les affaires de la cité ?

A quoi tient cet oubli de l’éducation populaire, y compris dans les partis politiques qui se réclament de la transformation sociale et qui, s’ils étaient cohérents avec eux-mêmes, devraient faire d’elle un partenaire, voire un allié, précieux ? Sous réserve d’une investigation plus réfléchie que cette contribution devrait susciter, cela tient à deux raisons essentielles. La première est que l’éducation populaire ne se laisse pas facilement enfermer dans un champ de pratiques et d’interventions circonscrit. "Centre partout et circonférence nulle part" pour employer la belle formule que Pascal appliquait à tout autre chose, elle est toujours ce qui échappe. Et quand on cherche à lui imposer des limites, soit elle se rebelle - et elle devient alors un partenaire encombrant plus qu’un allié docile -, soit elle se détourne de ses missions d’éducation populaire. Son travail culturel d’émancipation intellectuelle, sociale et politique l’appelle à vagabonder, sans contrôle institutionnel ce qui ne veut pas dire sans rigueur ni méthode, dans tous les champs de l’activité humaine ( l’économique, le politique, l’éducatif, l’artistique...), c’est-à-dire, dans tous les domaines qu’un parti politique appelé aux plus hautes responsabilités, doit organiser, normer, normaliser, même si c’est autrement.

La deuxième raison de cet oubli ( on peut en effet parler d’ "oubli de l’éducation populaire" comme Heidegger parlait d’ "oubli de l’Etre" signifiant par là qu’on manquait l’essentiel ) tient, de notre point de vue, à une divergence de fond entre partis politiques et éducation populaire. Les premiers sont préoccupés par le pouvoir, par les moyens de le prendre, de le gérer et de le conserver. La seconde oeuvre à la puissance démocratique d’agir de l’ensemble des citoyens où qu’ils soient ( au travail, à l’école, dans la cité...). L’Histoire nous montre que la prise de pouvoir politique, fût-elle celle du plus grand nombre, ne suffit pas à assurer la puissance démocratique d’agir du peuple. Il y faut un travail permanent d’expression, d’analyse, de délibération que seule une démocratie processuelle, constamment ré-interrogée et mise en conflit de l’intérieur, peut apporter. Mais ce processus ne se décrète pas, ne se dirige pas, comme ont tendance à le faire les partis au pouvoir ou en quête de pouvoir. Ce processus se construit avec les gens ( habitants, citoyens, salariés, usagers...),s’entretient dans une intelligence collective nourrie de l’intelligence de chacun qui lui donne substance et énergie. Et c’est précisément cela que nous appelons éducation populaire.

A titre d’éclairage, ce qui ne fait ni exemple et encore moins vérité, nous nous sommes intéressé aux textes fondateurs d’un parti récemment créé ( le Nouveau Parti Anticapitaliste ) qui tout en se réclamant d’une transformation radicale de la société, entend rompre avec le modèle bolchévik d’organisation qui était encore celui de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Y parle-t-on d’éducation populaire ? Une seule fois, à notre connaissance, dans les principes fondateurs : " Cela suppose aussi que notre parti soit un lieu d’éducation permanente de tous les militant-e-s, un lieu d’éducation populaire qui préfigure la société que nous voulons construire". Ce passage est précédé et suivi de deux paragraphes dont voici quelques extraits : " Nous voulons que le NPA soit pleinement démocratique, à l’image de la société que nous voulons. Cela suppose que chacune et chacun y trouve sa place quel que soit le niveau de son engagement [...] Tirant les leçons du passé, nous lutterons contre les processus de bureaucratisation qui sont la plaie des mouvements d’émancipation. Et notre vigilance commencera par s’exercer à l’intérieur du NPA".

Mais nous savons, pour avoir longtemps pratiqué les organisations humaines, qu’il y a souvent loin entre la lettre, l’esprit et, surtout les pratiques. Une fois de plus, nous demandons à voir.

Messages de forum :
L’éducation populaire : point aveugle des partis politiques ?
jeudi 13 mai 2010

surtout pour toi,Laurent, il y a loin de la lettre et des pratiques.





L’éducation populaire : point aveugle des partis politiques ?
samedi 17 octobre 2009
Laurent BIHEL

Bonjour Christian,

je suis le chef de projet militant d’éduc pop (et bien d’autre chose aussi, dont jardinier...) présent dans la salle aux Mans ce 16 octobre. j’ai écouté ton intervention avec plaisir. Tu as précisé un certain nombre de choses que j’attendais sur le lien culture/démocratie/émancipation

Je suis militant à Culture et liberté, mouvement ouvrier qui ne travaille plus assez la culture, à mon avis, en lui donnant ce sens fort d’acte de participation et d’ouverture/engagement dans la cité (ce geste de lutte contre l’exclusion dynamique).

Je souhaiterais partager avec toi mes reflexions à partir de textes, power point écrit pour des formations de travailleurs sociaux ou article dans Alterantives Non Violente ou vie sociale

Je suis en train d’écrire un texte sur le travail social communautaire : le travail social sur "le commun". Je m’appui sur des concepts philos, les conception de la citoyenneté basée sur l’universelle vide, ou celui du commun construit sur l’acceptation et la promotion du singulier dans un cadre commun. je cherche aussi du côté de l’histoire de la construction républicaine et de la solidarité nationale et de l’intérêt général... puis sur l’approche du travail social de "proximité" le DSL promoteur de solidarité locale à qui il me semble opportun de donner un cadre "commun", c’est à dire acceptant le singulier que je nomme Contrat.

ce serait avec plaisir que je recevrais ton point de vue sur ces textes.

Peux-tu me passer ton mail...

à Bientôt j’espère

Laurent BIHEL





    L’éducation populaire : point aveugle des partis politiques ?
    dimanche 18 octobre 2009

    Laurent, il y a beaucoup de questions dans ton message. D’abord sur "Culture et Liberté" que je ne connait pas assez sinon à Marseille où leurs responsables gèrent quelques Maisons Pour Tous mises comme les autres en marché public, ce qui à l’évidence, ne facilite pas un travail d’éducation populaire.Mais je pense qu’à "Culture et Liberté" comme dans d’autres mouvements d’éducation populaire, on a été amené à abandonner au moins partiellement le courant de pensée principal qui les avait fondés à savoir le mouvement ouvrier et sa dimension culturelle.Comment retrouver aujourd’hui cet héritage perdu alors que la question sociale est devenue une question urbaine qui aurait trop tendance à nous faire oublier qu’elle reste principalement celle des rapports de travail ? Ainsi, sous l’emprise des politiques publiques, nous sommes contraints de traiter les symptômes sans travailler, avec les intéressés, les causes et les contradictions, ce qui émousse nos ambitions culturelles, d’éducation populaire et politiques. Pour reprendre pied, il faut renouer des alliances opérationnelles avec les mouvements sociaux dans une démarche d’émancipation. Il y a le risque d’entrer en conflit avec les pouvoirs publics surtout préoccupés de paix sociale mais le véritable enjeux est bien là, dans ces procédures de prise de parole, de construction des savoirs partagés de la souffrance et d’accession à une nouvelle puissance d’agir qui peut transformer les rapports sociaux et bousculer une démocratie formelle de pure représentation. La notion de commun est très intéressante mais difficile à manier. Elle n’est pas l’intérêt général qui est souvent utilisé pour nier les contradictions et imposer sa domination. Toni Négri met en selle cette notion dans un livre qu’il co-signe avec un chercheur américain, Michaêl Hardt : "La,multitude". Je m’en suis servi dans un de mes bouquins qui, j’espère, sortira bientôt si je trouve un éditeur. Mais je crois qu’il faut associer la production du commun non au simple contrat mais aux processus à la fois culturels, éducatifs et politiques de construction de ce que j’appelle les "subjectivités agissantes". Et c’est aussi ça faire réellement du travail de la culture et de l’éducation populaire qui est à l’opposé du travail social que l’on nous demande trop souvent de faire. Enfin, je serai très intéressé par tes écrits

    A bientôt

    Christian Maurel.

    .



    L’éducation populaire : point aveugle des partis politiques ?
    jeudi 13 mai 2010

    surtout pour toi, Laurent, il y loin de la lettre et de tes pratiques.