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20 Minutes
L’éducation populaire toujours recommencée...
article du 31 octobre 2007
vendredi 1er août 2008
publié par Fernand Estèves
Sur le Web 20minutes-blogs

« Éducation populaire »…expression surannée suspecte, même, de quelque volonté d’« "éduquer le peuple », voire de l’enrégimenter pour les uns et pour d’autres, une nécessité voire une urgence, comme ATTAC qui se revendique "mouvement d’éducation populaire".Mais au fait c’est quoi l’éducation populaire ?

Dès ses racines à la Révolution avec le rapport Condorcet, puis au XIXème siècle avec la Ligue de l’Enseignement, les cercles ouvriers, l’expression porte une ambigüité. S’agit-il, pour « ceux qui savent », d’"éduquer le peuple à la citoyenneté", ou d’une auto-éducation du peuple, par le brassage de l’intelligence et des cultures de chacun ? De "rendre la culture au peuple" ou de "rendre le peuple à la culture" ?

La controverse traverse trois siècles, et on n’en est pas sorti... C’est une fracture jamais vraiment réduite entre "instruction" et "éducation", entre "pédagogues" et "transmetteurs du savoir", entre "culture populaire" et "culture savante", entre "experts" et "citoyens", entre "amateurs" et "professionnels". Un clivage institutionnel qui se traduit par l’existence du ministère de la Culture, pour les professionnels, et un ministère bâtard de la Jeunesse et des Sports, chapeautant la vie associative et des pratiques artistiques amateurs vidées de leur contenu politique.

Finkielkraut versus Rancière. Pourtant, Molière aurait-il existé sans être nourri des farces et de la comedia dell’arte, formes éminemment populaires ? Faut -il tomber dans l’alternative stupide "emmener les jeunes de banlieue à l’Opéra, ou les encourager à faire du rap ?", comme si les pratiques étaient obligatoirement exclusives ? Ces clivages, il est plus que temps de les faire exploser. L’Éducation populaire, c’est comme la prose chez monsieur Jourdain. Beaucoup en font sans le savoir, sans en prononcer le nom, et ce dans de très nombreux domaines : l’action culturelle, les associations environnementales, les organismes militants où on se prend en charge et où on développe ensemble ses capacités d’expertises. En redevenant sujet, et non simple auditeur d’experts (ce qui n’empêche pas ces derniers d’en être partie prenante). "Act up" en est un bon exemple, comme le DAL, ou les associations de sans-papiers. Et sans mythifier ce qui n’est qu’un outil, Internet peut en être un formidable vecteur, dans la capacité à mettre des connaissances de tous à disposition de chacun.

À condition que l’on ne s’en contente pas, que la transmission des savoirs et des expériences passe des échanges virtuels à l’action dans le réel. Parce que l’enjeu de l’éducation populaire porte un très beau nom, tombé en désuétude : l’émancipation.

Pour aller plus loin : http://www.horschamp.org/rubrique.p...

Sur l’histoire : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89...

Concernant la naissance de l’éducation populaire et Condorcet son initiateur : http://www.oboulo.com/rapport+condorcet

Enfin un témoignage recueilli par Frank Lepage chargé de recherches à l’INJEP (http://www.injep.fr rubrique "publications") sur l’histoire de l’éducation populaire, de Christiane Faure (belle sœur d’Albert Camus) qui fut aux manettes de l’éducation populaire d’après-guerre.

« Ma prise de conscience date de 1942 et de la promulgation des lois juives par l’Etat Français. J’étais alors professeur de lettres au lycée de jeunes filles d’Oran, en Algérie. J’ai été totalement choquée par la tranquillité avec lesquelles ces lois antisémites ont été acceptées et mises en oeuvre par mes collègues. Sur un effectif d’enseignants tel que celui du grand lycée d’Oran, nous n’étions pas plus de trois professeurs à nous offusquer d’une telle mesure. Les noms des élèves juives ont été purement et simplement rayés des listes à l’encre rouge. Je reverrai toujours ces petites jeunes filles que je connaissais toutes descendre la colline en face du lycée avec leur tablier rose plié sous le bras. Mes amis et collègues me conseillaient de me faire plus discrète dans ma désapprobation, mais j’ai organisé comme j’ai pu des cours en dehors de l’école avec les élèves juifs pour les préparer au baccalauréat. Après le débarquement américain (fin 1942), je suis entrée tout de suite dans le Gouvernement provisoire d’Alger, dans un service de René Capitant, Ministre de l’Éducation Nationale, "le service des colonies", chargé de remettre sur des pieds républicains les textes officiels. Arrivée en France avec le gouvernement provisoire, (après une traversée homérique à feux éteints) Capitant nous a réunis pour nous annoncer que Jean Guéhenno (1) créait un service d’éducation des adultes : un "bureau de l’éducation populaire" et a demandé qui voulait s’en charger. J’ai levé la main à la surprise générale. Mon indignation et mon dégoût, ma déception devant la conduite du corps enseignant pendant la guerre étaient tels que je ne voulais plus travailler dans l’enseignement. Le corps enseignant, un corps "noble" !?! Où étaient la morale, où étaient l’éducation civique ? Je ne pouvais plus enseigner La Fontaine, Racine ou Molière, textes désormais sans rapport avec la situation, et ce qu’il aurait fallu faire face à ces lois.La "laïcité" (note : à prendre ici au sens de neutralité politique) imposée aux enseignants ne me convenait plus. elle empêchait tout contact direct avec les jeunes, toute explication franche, directe, c’est à dire politique avec la jeunesse. La laïcité devenait une religion qui isolait comme les autres. Dans un cadre d’éducation des adultes, il me semblait qu’on pourrait dire, tout ce qu’on voudrait : d’où mon choix pour l’éducation populaire : cadre neuf, cadre libre, ou pourrait se développer l’esprit critique. Blanzat, Faure, Basdevant, Guéhenno. Voilà l’équipe de départ. Une vraie saga protestante. »

Et comme elle ne voulait plus travailler avec des enseignants, Christiane Faure embarqua des artistes avec elle, qui eurent des descendants... Même si peu le disent, beaucoup d’artistes de théâtre n’auraient pas existé sans ce mouvement : Chéreau, Mnouchkine... Chris Marker fit partie de l’aventure. Le comédien Robin Renucci la prolonge chaque année aux rencontres de l’ARIA en Corse.

1. Guéhenno, écrivain, académicien français, qui a évoqué et revendiqué dans son œuvre ses origines populaires.