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L’urgente nécessité d’une éducation populaire permanente et politique.
Christian Maurel.
mardi 4 juillet 2017
publié par Christian Maurel

L’urgente nécessité d’une éducation populaire permanente et politique.

Ne restons pas à la surface des choses. Les campagnes électorales que nous venons de vivre et leurs résultats ne confirment pas uniquement ce que l’on sentait venir depuis longtemps, notamment le dépérissement des partis politiques qui ont fait notre histoire depuis la deuxième partie du 19ème siècle et une volonté de renouvellement de la représentation républicaine. Ce qui vient de se passer met en évidence et confirme l’existence de phénomènes bien plus profonds et porteurs de bouleversements particulièrement déroutants pour ceux qui continuent à penser que nous sommes à la fin de l’Histoire et que l’Humanité ne connaitra rien de meilleur que le libéralisme économique et politique qui s’étend progressivement sur une planète gagnée par la globalisation des échanges.

Ces phénomènes profonds sont principalement au nombre de deux et ils entretiennent des liens très forts entre eux. D’abord une crise profonde et durable de ce que l’on persiste à nommer à tort « démocratie » en raison de la liberté qui nous est laissée de choisir nos représentants, mais qui n’est, en fait, qu’une aristocratie élective qui a dérivé vers une aristocratie d’héritiers, ce que l’élection massive de candidats de La République en Marche vient de sociologiquement confirmer. Ensuite, l’affaiblissement de notre imaginaire social républicain pris en étau entre, d’une part, ce que Castoriadis appelait la « montée de l’insignifiance » et « l’imaginaire de l’expansion illimitée » d’un libéralisme économique qui s’est à nouveau totalement « désencastré » (Karl Polanyi) de la société et continue sa course folle, et, d’autre part, la montée de forces xénophobes, ségrégationnistes, nationalistes et fondamentalistes qui, en réaction à cette liberté sans contrôle du marché, ne connaissent que l’aliénation des consciences, la contrainte des corps et la violence destructrice.

Cet affaiblissement idéologique et institutionnel de la représentation républicaine est tel que demain, en raison du développement de l’abstention électorale qui en est l’effet le plus spectaculaire, un pouvoir fort, totalement opposé à ce qu’il nous reste de démocratie et contraire aux droits de l’Homme et du citoyen, peut s’installer « démocratiquement » et « légalement » avec moins de 20 % du corps électoral et prétendre gouverner seul « au nom de l’intérêt du peuple ». L’Histoire ne se répète pas. Mais elle peut dangereusement bégayer. Si chaos et barbarie il ya, ce ne sera pas parce que nous aurons abandonné les grands principes et institutions républicains et libéraux, mais bien parce que ces derniers auront, en toute légalité, ouvert la porte à ce qui peut advenir de pire et, de plus, avec la légitimité du suffrage universel, revoyant ainsi aux citoyens toute la responsabilité des maux et calamités qui les accableront.

Soyons un peu « machiavéliens » (et non machiavéliques). Que conseiller à ceux qui nous gouvernent et à qui, en toute confiance ou à contre cœur, nous avons confié nos destinées ? Deux choses qui elles aussi vont de pair. Il s’agit d’abord de libérer les aspirations, les forces et les espaces d’une démocratie réelle, radicale, impliquant les citoyens dans la co-construction des politiques publiques, dans le contrôle de nos représentants et dans la fabrication des lois et de la règle, et ainsi d’amplifier les capacités de proposition mais aussi d’empêchement de tout un chacun. Des méthodes existent : les conseils de citoyens réfléchissant et agissant au plus près des gens et de leurs préoccupations, des assemblées tirées au sort épaulant et interpellant les élus du suffrage universel (pourquoi notre Sénat ne serait-il-pas, ou moins pour partie, composé de citoyens tirés au sort ?), le développement des « budgets participatifs », la mise en place de Conseils Économiques, Sociaux et Environnementaux attachés à toutes les instances délibérantes, une réelle reconnaissance « politique » (au sens de mettre en débat les grandes questions de société et d’y apporter des réponses concrètes) des organisations que les citoyens se sont données, par exemple les associations, leurs fédérations, unions et coordinations. La société civile tant invoquée et revendiquée dans la période électorale que nous venons de vivre ne se limite pas aux entrepreneurs privés, aux professions libérales ou encore aux communicants. C’est d’abord et avant tout ce million deux cent mille associations qui rassemblent plusieurs millions de bénévoles, d’élus, de salariés et prés de la moitié de la population française. Ce sont elles qui font de la politique tous les jours, souvent sans bruit et sans véritable reconnaissance.

Si nous insistons tant sur ce secteur trop négligé dans le débat politique et dans les instances gouvernementales (pourquoi n’y-t-il pas un ministère ou un secrétariat d’État à la vie associative ?), c’est parce que c’est lui qui permet à tout un chacun de rentrer le plus facilement dans la vie collective et dans la construction de communs. Ce sont les associations qui luttent contre les inégalités et se dressent contre les dérives et les errances d’une société guidée par l’enrichissement d’une minorité nullement soucieuse des effets socialement et écologiquement destructeurs de ce qui devrait être notre bien être commun. Ce sont les associations qui, au quotidien et dans tous les espaces sociaux et géographiques, tissent le lien social que d’autres forces, souvent sans en avoir conscience, détricotent. Ce sont également les associations qui s’opposent aux diktats des pouvoirs totalitaires et liberticides dont l’une de leurs premières mesures est de les affaiblir et de les interdire chaque fois qu’ils ne sont pas parvenus à les instrumentaliser à leurs funestes fins.

La deuxième proposition est intimement liée à la précédente. Elle est d’une urgente nécessité dans un monde marqué par des bouleversements difficiles à appréhender, par une révolution technologique sans précédent, par un redéploiement des inégalités et par une dégradation des écosystèmes. Ce qui se passe sous nos yeux ne pourra encore longtemps continuer en l’état. Les femmes et les hommes ont besoin de comprendre, de reprendre individuellement et collectivement leur destin en main et de ne pas se laisser dicter la loi par une minorité. Il y a un immense besoin d’une éducation populaire, permanente et politique sans laquelle rien de positif ne sera possible. L’École doit largement y contribuer. Encore faudrait-il qu’elle se dégage des contraintes d’un marché qui la conduit de plus en plus à ne former qu’une force de travail adaptée à la production d’objets et de services consommables, compétitifs et rentables. Elle doit trouver ou retrouver sa mission politique d’institution d’un citoyen soucieux des affaires de la cité et de la marche du monde.

Mais cette éducation populaire ne peut se limiter aux premiers âges de la vie. Elle doit être populaire et permanente au sens où elle doit concerner tous les âges et toutes les catégories sociales, également au sens où elle doit être mutuelle, coopérative, et faire de chacun, par la parole et par l’expérience, l’auteur et l’acteur d’une compréhension et d’une transformation débattues et partagées du monde. Cela doit être la mission de la multitude d’associations, de mouvements, de fédérations de jeunesse et d’éducation populaire, à condition que cette mission leur soit reconnue et quelle devienne une véritable politique publique à laquelle aucun niveau de décision ne pourrait se soustraire.

On a peu entendu parler d’éducation populaire pendant les campagnes électorales récentes, sinon au détour d’écrits ou de discours. Et il y a fort à craindre que ceux qui l’ont évoquée n’en avaient pas réellement pensé l’intérêt et la portée politique et ne la réduise à une éducation, voire à une simple instruction du peuple, pire des seuls pauvres pour qu’ils rentrent dans le rang, soient dociles et respectueux des logiques sociales en place. Or l’éducation populaire doit permettre, par des méthodes actives et mobilisatrices, de repolitiser les questions de société au sens de les mettre en débat public d’une manière éclairante et argumentée, de travailler à l’émancipation et à l’augmentation de la capacité d’agir de ceux que les rapports sociaux et les conditions de vie ont condamnés à la privation et à la résignation, et de transformer collectivement et démocratiquement une société permettant à tout un chacun de faire l’Histoire et de construire un nouveau devenir.

Les forces et structures de proximité (Centres sociaux, MJC, Foyers ruraux, Universités populaires…) n’attendent qu’une parole forte, un peu de reconnaissance et quelques moyens supplémentaires leur permettant de voir l’avenir avec plus de sérénité pour s’engager plus avant dans cette éducation populaire permanente et politique indispensable à l’implication des citoyens dans une démocratie réelle qui ne consisterait pas à aliéner leur souveraineté. Certes, les citoyens sont par leurs suffrages au fondement du pouvoir. C’est un acquis que nous devons à la Révolution Française, à la Révolution de 1848, au droit de vote donné aux femmes à la Libération… Mais pour autant, les citoyens - et à fortiori le immigrés qui pour nombre d’entre eux n’ont aucun statut politique - n’exercent pas ce pouvoir ou si peu. Il y a encore un long chemin à parcourir pour que tout un chacun, là où il travaille, consomme, se forme, s’engage, vit, puisse exercer démocratiquement ce pouvoir qui est le meilleur rempart contre la montée des populismes ségrégationnistes et des dérives liberticides et totalitaires qui nous menacent. Mais cela ne se fera pas sans une éducation politique éclairante, émancipatrice et libératrice dans laquelle chacun contribuerait, dans le débat voire dans le conflit verbalisé, à la construction d’intelligences collectives des réalités vécues et d’un imaginaire social largement partagé et porteur de nouvelles institutions politiques.

Nous sommes sans aucun doute à un nouveau point de bifurcation de l’Histoire. Cette bifurcation est nécessaire. Elle est peut-être déjà engagée. Mais elle peut prendre des directions contradictoires, les pires comme les meilleures. Le temps des pouvoirs personnalisés, délégataires et centralisés arrive à son terme. Nos élus politiques en ont-ils conscience ? Ont-ils conscience du vide qu’ils peuvent laisser en cas d’un nouvel échec ? Peuvent-ils accéder à une hauteur de vue et à une probité indispensables à la préparation d’un nouvel avenir ? A moins que cela soit le peuple, les populations, les habitants, les citoyens, tout simplement les gens qui, comme à d’autres moments de l’Histoire, donnent sens à leur colère et forme à leurs aspirations, se prennent en main et écrivent un nouveau grand récit. C’est la veille de la révolution qu’on la sent le moins venir. Faisons tout pour éviter qu’elle ait le goût du sang.

Christian Maurel, sociologue. Dernier ouvrage paru : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, Edilivre, 2017.


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