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RACISME
" LA PROCHAINE FOIS CE SERA LE FEU "
par JAMES BALDWIN *
mardi 29 octobre 2019
publié par Marc Lacreuse

LA PROCHAINE FOIS CE SERA LE FEU

par James Baldwin *

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« Il faut beaucoup de force et beaucoup de ruse pour monter constamment à l’assaut de la puissante et hautaine forteresse de la primauté blanche, comme les Noirs de ce pays le font depuis si longtemps. Il faut beaucoup de souplesse spirituelle pour ne pas haïr celui qui vous hait et dont le pied écrase votre nuque, et ne pas apprendre à vos enfants à le haïr exige une sensibilité et une charité encore plus miraculeuses.

Les petits garçons et les petites filles noirs qui aujourd’hui font face à ces foules hurlantes proviennent d’une longue lignée de paradoxaux aristocrates — les seuls véritables aristocrates que ce pays ait produits. Je dis ce pays parce que leur optique était absolument américaine.

C’est de la montagne de la suprématie blanche qu’ils ont à coups de pic détaché la pierre de leur personnalité. J’ai le plus grand respect pour cette humble armée d’hommes et de femmes noirs qui piétinait devant d’innombrables portes de service, disant « oui, Monsieur » et « non, Madame » afin d’acquérir un nouveau toit pour l’école, de nouveaux livres, un nouveau laboratoire de chimie, d’autres lits pour les dortoirs, d’autres dortoirs. Cela ne leur plaisait guère de dire « oui, Monsieur » et « non, Madame », mais le pays ne manifestait aucune hâte à éduquer ses Noirs, et ces hommes et ces femmes savaient qu’il fallait que cette besogne-là soit faite et ils mirent leur amour-propre dans leur poche afin de l’accomplir.

Il est bien difficile de croire qu’ils étaient en quoi que ce fût inférieurs aux Blancs qui ouvraient ces portes de service. Il est bien difficile de croire que ces hommes et ces femmes élevant leurs enfants, mangeant, jurant, pleurant, chantant, s’aimant du lever du soleil au coucher du soleil, valaient en aucune façon moins que ces Blancs qui se faufilaient jusqu’à eux pour partager ces splendeurs une fois la nuit tombée. Mais il importe que nous évitions de tomber dans l’erreur européenne. Il ne faut pas que nous nous imaginions que, parce que la condition, les mœurs, la sensibilité des gens de race noire étaient si radicalement différentes de celles des Blancs, ils leur étaient racialement supérieurs.

Je suis fier de ces gens non pas à cause de leur couleur mais à cause de leur intelligence, de leur force spirituelle et de leur beauté. La nation devrait partager cette fierté mais, hélas, rares sont ceux dans cette nation qui savent même qu’ils existent. Et cette ignorance s’explique par le fait que connaître le rôle que ces gens ont joué et jouent dans la vie américaine en apprendrait plus aux Américains sur leur propre pays qu’ils ne souhaitent en savoir.

Le Noir américain a le grand avantage de n’avoir jamais ajouté foi en la collection de mythes auxquels se cramponnent les Américains blancs : que leurs ancêtres étaient tous des héros et des martyrs de la liberté, qu’ils sont nés dans le plus grand pays du monde, que les Américains sont invincibles en temps de guerre et infaillibles en temps de paix, qu’ils ont traité honorablement les Mexicains, les Indiens et tous leurs autres voisins ou inférieurs, que les hommes américains sont les plus virils et les plus droits du monde, que les femmes américaines sont pures. Les Noirs en savent bien plus long que ça sur les Américains blancs ; on pourrait presque dire, en fait, qu’ils savent des Blancs américains ce que les parents — les mères en tout cas — savent de leurs enfants et que très souvent c’est de ce point de vue qu’ils les voient. Et c’est peut-être ce point de vue, qu’ils conservent en dépit de tout ce qu’ils savent et ont supporté, qui aide à comprendre pourquoi les Noirs, en général et jusque récemment, ne se sont que si rarement laissé aller à haïr…

La tendance a vraiment été de considérer les Blancs, dans toute la mesure du possible, comme les victimes un peu dérangées de leur propre lavage de cerveau. On observait le genre de vie qu’ils menaient. Il n’y avait pas à se tromper là-dessus. On observait les choses qu’ils faisaient et les excuses qu’ils se trouvaient, et si un Blanc avait vraiment des ennuis, des ennuis graves, c’est à la porte du Noir qu’il venait frapper. Et on se disait que si on avait eu les avantages matériels du Blanc jamais on n’aurait fini aussi ahuri, aussi morose et aussi futilement cruel que lui. Le Noir venait demander au Blanc un toit, cinq dollars ou une lettre au juge. C’est de l’amour que le Blanc venait demander au Noir. Mais c’est rarement qu’il était capable de donner ce qu’il était venu chercher. Le prix était trop élevé. Il avait trop à perdre. Et le Noir savait cela, aussi. Lorsqu’on sait cela d’un homme, il vous est impossible de le haïr mais, à moins qu’il ne devienne un homme, votre égal, il vous est également impossible de l’aimer.

Finalement on s’efforce de l’éviter, car la caractéristique universelle des enfants c’est de croire qu’eux seuls ont des malheurs et donc qu’eux seuls ont des droits sur vous. Demandez à n’importe quel Noir ce qu’il a appris au sujet des Blancs avec qui il travaille. Puis demandez aux Blancs avec qui il travaille ce qu’ils savent de lui. »

James Badwin *

La prochaine fois ce sera le feu (The Fire next Time, 1963)

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* James BALDWIN : écrivain américain , né à Harlem le 2 août 1924 . Auteur

de romans, poésies, nouvelles, pièces de théâtre et d’essais .

Mort en 1987 en France .

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