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EXPRESSION
LE MALHEUR DES LOOSERS
par Serge GROSSVAK
lundi 18 mars 2019
publié par Marc Lacreuse

LE MALHEUR DES LOOSERS

par Serge GROSSVAK

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Direction les « urgences » psychiatriques, Hôpital public.

"C’est un copain que j’aime bien. C’est un gars qu’on sent tout de suite fragile derrière son sourire fraternel. C’est quelqu’un qui tout d’un coup se casse, souffre, appelle au secours.

« Allo ! Au secours, viens me chercher ». J’étais heureusement disponible. J’ai vu la peur, la terreur immense comme ça dans la rue, pour rien, pour tout, pour les téléphones portables. Comment vivre dans cette terreur ? Il faut rassurer l’ami pour trouver le chemin de l’hôpital, l’hôpital pour protéger et rendre le droit au sommeil. Mais l’Hôpital aussi est malade, malade de pas de fric et d’abandon. Hôpital public jeté en inhumanité.

La porte d’entrée c’est « l’urgence », ça se nomme « urgence ». 3 heures d’attentes, ça se nomme « urgence », un enfer en psychiatrie ! Aux JT sont invoquées les violences à l’Hôpital, jamais les ressors de ces violences. Il faut voir, il faut vivre ces « urgences ». On n’y vient jamais par hasard. Cette porte on y arrive lorsque le bout du supportable a été atteint, que la souffrance de l’âme envahit tout. Mal, mal, mal partout et attendre dans un hall oppressant. Attendre un temps infini. Le temps que revienne l’envie de se sauver, se sauver n’importe où, dans le délire, dans l’alcool, dans les stupéfiants. N’importe où, se sauver, hors de soi. 3 heures, c’est largement le temps pour que monte le besoin de hurler, d’invectiver, de menacer. Crier, menacer, ça s’est passé devant nous. La « sécurité » est arrivée : « tu es sage ou on appelle la Police. Elle te fout dehors de l’Hôpital. » Simple, carré, efficace, économique. Je l’ai su après, c’est ce qui était arrivé à mon ami 2 jours avant. Dehors et en cellule au Commissariat. La nuit à hurler et à se taper la tête contre la porte. Simple et efficace. Economique.

3 heures, 3 heures immenses. Les 2 premières à se creuser la tête pour trouver quoi dire pour soulager, à trouver les excuses pour retenir de partir. Et puis vient la 3e heure, terrible 3e heure, heure des mots de la morts. J’avais vu la terreur, je n’ai plus de mots pour ce stade de douleur. Une montagne de souffrance, les poings l’un contre l’autre si pressés que les mains sont blanches, les yeux ouverts sur un autre monde, les mâchoires... et la paire de ciseaux apparue en limite de la poche. Voilà qu’il me donne sa bague... un « souvenir » me dit il.... Et pas de réponse à l’accueil. Attendre encore. J’avais déjà déclaré à l’accueil que « la situation se dégrade », maintenant je leur dis qu’il y a danger. Signe de tête. Est-ce un hasard mais soudain l’accueil devient bien vide. Fuite ?

Enfin, enfin, le médecin est là. Il marche vite, trop vite pour établir un contact humain. Il nous attend. Bureau avec un ordinateur comme un rempart. Long silence, il faut en priorité remplir cet ordinateur, nom, prénom... « Qu’est-ce qu’il vous arrive ? ». Zéro empathie. Du coup le récit devient inusuellement déconstruit, un fatras d’infos, pas les paroles de l’âme. Le psychiatre passe à côté de l’immensité de la terreur, passe à côté du risque suicidaire. Pas méchant le médecin, juste l’air dépassé, absorbé par ses cases à côcher pour prescrire le médicament ad hoc. Il me remerciera d’être revenu lui dire pour les ciseaux et le danger.

Que voulez-vous ? Pour la société tout se sera bien terminé. Rien ne va défrayer les chroniques. Pas de sang, pas d’agression médiatisable. Sans doute un classement DSM avec ses petites cases pharmaceutiques. Une immense perte d’humanité où l’Hôpital se rabougri. Simplement, efficacement, économiquement.

Sale inhumaine époque. Loi du fric, Loi de l’ultra riche. "

Serge Grossvak

En l’an de l’acte 18 Gilets Jaunes, la veille de la flambée du Fouquet’s.


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