Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThmesMouvements sociaux
FAIRE DURER LES GREVES :
LES LECONS DE L’HISTOIRE
par Gaspard d’Allens ( Reporterre )
mercredi 22 janvier 2020
publié par Marc Lacreuse

FAIRE DURER LES GREVES :

LES LECONS DE L’HISTOIRE

par Gaspard d’Allens (Reporterre)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

" La grve contre le projet de rforme des retraites marque le pas aprs plus de quarante jours. La faute l’tranglement financier des militants, malgr les caisses de grve. Longtemps pourtant, dans l’histoire du mouvement ouvrier, l’autonomie alimentaire a permis d’arracher de grandes victoires sociales. l’allgresse des premiers jours succde la fatigue. Lundi 20 janvier, la grve a t suspendue la RATP sur une majorit de lignes de mtro. la SNCF, le taux de grvistes n’a jamais t aussi bas depuis plusieurs semaines. L’absence de dbouchs, les violences policires et l’obstination du gouvernement imposer sa rforme sont autant de raisons qui poussent au flchissement du mouvement. Aprs plus de quarante jours de grve, la prcarit ronge aussi les esprits. Elle bouche l’horizon. Dans les cortges et sur les piquets de grve, une question taraude : comment subvenir aux besoins lmentaires et continuer se nourrir, se chauffer et se loger sans salaire ? Comment payer les factures ?

Si la grve actuelle a entran un sursaut de solidarit, avec la multiplication des caisses de soutien, elle a galement rvl notre dpendance vis--vis du salariat, dans une socit de plus en plus urbaine et marchande. Coup du monde rural et enchan au crdit, il est devenu trs difficile de se librer du travail et de s’manciper. « Sans salaire la fin du mois, nous n’avons plus rien. Nous sommes dpossds de nos moyens de subsistance et avons perdu toute forme d’autonomie matrielle », dit Reporterre, le chercheur Franois Jarrige. Dans un entretien avec Libration, l’historien Grard Noiriel le reconnat aussi : « Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous permettre d’organiser des grves longues. » Les crdits la consommation et l’accs la proprit nous ont enferms dans un modle o nous vivons « sous perfusion ». Le mouvement social en est fragilis et l’exprience d’une vie, hors du rythme saccad de l’usine ou de l’entreprise, est rendue plus complexe.

« Les usines taient enchsses dans le milieu rural »

Il n’en a pas toujours t ainsi. Il fut un temps o les ouvriers avaient les moyens de tenir la grve. Grce, notamment, leur lien avec la campagne et les paysans. Leur enracinement leur offrait une meilleure capacit de rsistance. Les statistiques en tmoignent. De 16 jours jusqu’aux annes 1930, la dure moyenne des grves a chut 2,5 jours aprs la Seconde Guerre mondiale. Le chiffre n’a pas cess, depuis, de baisser. « Les conflits sociaux dans le secteur priv sont dsormais trs courts et les grves de plusieurs jours extrmement rares, constate l’historien Stphane Sirot. Elles ont laiss place d’autres pratiques plus ponctuelles, comme la journe d’action et le dbrayage, qui consiste bloquer seulement quelques heures, voire quelques minutes la chane. »

Dans le livre Construire l’autonomie, qui rassemble les articles de la revue libertaire Offensive, les auteurs remarquent que ces dernires dcennies, « nos vies se sont encombres d’objets ». La croissance de nos besoins a entran une forme d’alination. « Nombre d’employs endetts ont dj dpens leur paye peine vire sur leur compte : crdit maison, crdit auto, crdit canap, dcouvert bancaire, carte bleue dbit diffr… Qui aujourd’hui peut suspendre son activit salarie du jour au lendemain ? » se demandent-ils. L’tau nous enserre. « Le mode de vie petit-bourgeois a envahi nos imaginaires, estime Stphane Sirot. Nous avons gagn en confort mais perdu en conflictualit. Nous sommes plus fragiles et dpendants de la paye du patron. »

Au dbut du sicle, les ouvriers en lutte prenaient la cl des champs. La possession personnelle d’une parcelle de terre cultivable tait alors une formidable caisse de grve : elle fournissait de quoi vivre celles et ceux qui n’avaient plus de gagne-pain. Elle permettait d’chapper la menace du dnuement. Les ouvriers attendaient d’ailleurs l’t pour faire grve. « Ils calquaient le temps de la grve celui des rcoltes, raconte l’historien Franois Jarrige. Ils compensaient leur perte de salaire en surinvestissant davantage l’activit agricole. »

Reporterre vous propose de replonger dans cette histoire mconnue, inscrite dans les grands rcits de lutte. « Les historiens se sont beaucoup intresss aux discours mis lors les grves et aux raisons qui poussaient la mobilisation, moins leurs conditions pratiques et la possibilit de leur prennit », souligne Franois Jarrige. Une question pourtant essentielle et intrinsquement lie l’cologie. « Pour tre libre politiquement, il faut tre autonome matriellement. »

Cet enjeu avait t bien pris en compte par les ouvriers de l’poque. La souverainet alimentaire tait alors une « arme capitale de la lutte », comme l’affirmaient en 1905 les ouvriers de Longwy, en Lorraine. « Les repas pris en commun entretiennent l’enthousiasme et exaltent la solidarit ouvrire », crivait le thoricien du socialisme Paul Lafargue dans L’Humanit, le 6 juin 1908. En 1901, Montceau-les-Mines, en Sane-et-Loire, la grve a dur plus de quatre mois. Pour tenir, il fallait fournir 20.000 repas chaque jour aux grvistes privs de revenu. Des quipes partaient s’approvisionner la campagne. D’autres ngociaient des prix bas avec les commerants. Des collecteurs de denres allaient chez les agriculteurs avec une voiture bras pour recueillir des dons.

Jusqu’ la fin du XIXe sicle, « les usines taient enchsses dans le milieu rural, rappelle l’historienne Mathilde Larrre. La coupure entre les mondes ouvrier et paysan s’est opre trs lentement ». En Picardie, comme dans le Var ou le pays de Montbliard, des ouvriers continuaient habiter la campagne. Leur femme exploitait une petite ferme et les hommes se mettaient au travail agricole en revenant de l’usine.

Les maons de la Creuse, devenus clbres partir du milieu du XIXe sicle grce au dput Martin Nadaud, faisaient des allers-retours entre Paris et leurs villages. Ils revenaient pour les moissons ou pour battre les rcoltes. Dans son livre, Les luttes et les rves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel note aussi que « le tissage, l’industrie de la pipe ou l’industrie horlogre dans la montagne jurassienne ralisent l’association entre l’table et l’tabli ». La chercheuse raconte comment, dans le Var, les vignerons se faisaient embaucher l’arsenal de Toulon de 7 heures 17 heures avant d’aller tailler leurs vignes. Ils prenaient « des permissions congs » pour les vendanges. « Aujourd’hui, ce n’est pas Carrefour qui aiderait les grvistes » Les bassins miniers se trouvaient galement la campagne. Avant que le mtier se professionnalise et se transmette de pre en fils, les mineurs taient tous paysans. Ils compensaient le temps mort de l’activit agricole en allant chercher du charbon dans les entrailles de la terre. D’ailleurs, rien ne les prdestinait s’embaucher la mine. En fouillant les archives, Michelle Zancarini-Fournel a montr l’hostilit des premiers travailleurs descendre dans les profondeurs. Je n’avais pas du tout vocation pour cet trange mtier de mineur. Je tenais peut-tre de mon hrdit paysanne lgue par ma mre mon penchant pour la terre, alors qu’aucun atavisme ancestral ne me poussait aller chercher le charbon 400 mtres dans le sous-sol.

l’inverse du salariat, la polyactivit, la fin du XIXe sicle, apportait au petit peuple une plus grande libert. Une marge de manœuvre plus importante pour revendiquer. « La remarquable combativit des bouchonniers du Var, en 1869, s’explique en partie par les bnfices qu’ils tirent de la culture de parcelles de terre et de la possibilit pour eux d’œuvrer en tant que journaliers agricoles ou bcherons », analyse ainsi Stephane Sirot. Au cours de la lutte, une cuisine commune fournissait 300 repas par jour. La grve a dur plusieurs mois. En reportage Montceau-les-Mines, en 1901, Andr Bourgeois, l’envoy spcial des Cahiers de la quinzaine, une revue dirige alors par Charles Pguy, relevait aussi que les mineurs en grve « jouissaient de quelque aisance ». Ils possdaient la plupart leur maison et un jardin, « d’o ils tiraient lgumes et fruits, des lapins, une douzaine de poules, sept ou huit canards. Ils pouvaient tenir plusieurs mois sans paye », crivait-il.

D’autant plus, qu’ l’poque, se dveloppait sur tout le territoire une forte solidarit. Au XIXe sicle, peu de grves se dcrtaient nationalement, elles rpondaient d’abord des enjeux locaux. « Pour garder leur clientle, les petits commerants et les artisans devaient soutenir la grve, raconte Mathilde Larrre. Il y avait moins d’individualisme. Tout le monde se connaissait. Aujourd’hui, ce n’est pas Carrefour ou Intermarch qui aideraient les grvistes ! » Un premier tournant a nanmoins eu lieu la fin du XIXe sicle. « Le capitalisme industriel avait besoin de fixer sa main-d’œuvre. La polyactivit empchait de dvelopper des modes d’organisation rationalise et elle permettait aux classes populaires de fuir l’usine », explique Franois Jarrige.

Il a donc fallu l’tablir et briser des modes de vie autonomes pour mieux contrler la population. Paradoxalement, ce mouvement s’est fait en lien avec les tenants du marxisme, qui pensaient qu’une conscience de classe ouvrire tait ncessaire l’avnement du « Grand Soir ».

Pour ne pas tre compltement dpendants des patrons et pouvoir continuer revendiquer, les ouvriers ont cependant dvelopp, l’poque, des subterfuges. La fin du XIXe sicle marque l’apparition des « soupes communistes » : des restaurants collectifs se montent dans les villages et les usines en grve. On distribue de la nourriture dans les bourses du travail. Hasard tonnant, celle de Saint-Claude, dans le Jura, sert aujourd’hui une Amap. Paris, la fameuse cooprative La Bellevilloise aidait les soupes communistes de la capitale en vendant les denres prix cotant.

« Les ouvriers en grve vivaient la sobrit volontaire »

Gres par et pour les ouvriers, ces soupes dites « communistes » taient l’inverse « des soupes populaires », organises par l’glise ou l’tat par souci de charit. Elles avaient pour but l’mancipation des travailleurs. Il faut imaginer qu’ l’poque, le nombre de grvistes connaissait une forte pousse. On comptait, selon les statistiques de l’Office du travail, 222.700 grvistes en 1900, 271.000 en 1904, 430.000 en 1906.

Grce aux soupes communistes, « on mangeait bien et on mangeait bon, et surtout on mangeait chaud. Tout cela tait apprciable pour tenir jusqu’au bout. […] Les grvistes ne mouraient pas de faim », tmoignait en 1907 l’anarchiste Georges Yvetot, lors de la grve des travailleurs de la chaussure Fougres (Ille-et-Vilaine). 4.200 soupes taient servies chaque jour pendant plus de trois mois.

A Fougr’s, il existe

Les soupes communistes,

Nos patrons sont vexs

De les voir fonctionner

Ma foi, s’ils s’en dsolent,

Les ouvriers s’consolent

Qu’ils viennent tous y goter ;

Ils seront pats !

(Chanson d’un ouvrier cordonnier Fougres)

Les ouvriers pratiquaient aussi ce qu’ils appelaient « l’exode d’enfant ». Pour avoir moins de bouches nourrir en ville pendant les grves, ils envoyaient leur progniture la campagne chez des proches ou des soutiens politiques. Graulhet, dans le Tarn, en 1909, la grve des tanneurs a dur 147 jours. Des milliers d’enfants ont quitt la ville pour tre nourris chez des paysans. « Ils ont t accompagns en dfil la gare, c’tait toute une crmonie », relate Franois Jarrige.

Pour le chercheur, « les ouvriers en grve vivaient l’poque une forme de sobrit volontaire. Ils faisaient perdurer la grve grce un rseau de solidarit et d’entraide » qui rendait cette « parenthse de pauvret » moins pesante. Ces histoires font directement cho ce qui se vit aujourd’hui proximit de certains territoires en lutte comme Notre-Dame-des-Landes. Des opposants l’aroport utilisent dsormais les terres de la Zad pour fournir en lgumes les piquets de grve et alimenter les combats en ville. Rennes,des rseaux de ravitaillement ont galement vu le jour. Partout en France, des agriculteurs de la Confdration paysanne ont distribu, en dcembre 2019, des paniers aux grvistes. Une manire de faire revivre ces longues traditions de lutte.

« L’autonomie peut nous paratre lointaine et inaccessible mais il faut imaginer que c’tait le quotidien de milliers d’hommes et de femmes au dbut du XXe sicle, dit Franois Jarrige. Certains de nos acquis sociaux sont directement lis l’endurance des grvistes. « Le fait que ces batailles aient dj exist doit nous inspirer », estime-t-il. Il ne tient qu’ nous de faire rapparatre ces pratiques et de renouer avec l’autonomie. Nous devons reconnecter le mouvement social au milieu qui le nourrit. C’est, mon sens, le dfi de l’cologie politique. »

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°


Répondre à cet article