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Dans Le Monde du 14-5-2018
"La laïcité, c’est d’abord la liberté de conscience"
Patrick Weil
vendredi 22 juin 2018
publié par Christian Maurel

Certes, on ne peut qu’adhérer à cette approche de la laïcité et à l’utilité toujours actuelle de la loi 1905. Mais ce faisant, on oublie deux questions. D’abord que croire ou ne pas croire ne relève pas uniquement de la seule liberté de conscience mais aussi de la liberté ou pas de faire, de faire faire, de se présenter, de se comporter de telle ou telle manière dans l’espace public. D’où toute les questions des signes, comportements, publications et édifices religieux. Où commencent et s’arrêtent les "pressions sur autrui soit pour le contraindre à pratiquer un culte, soit pour l’en empêcher" qui sont "passibles d’amendes, voire de prison" (article 31 de la loi) ? Autrement-dit, surtout à l’heure d’internet, que fait-on avec le prosélytisme qu’il soit "soft" (un tract que l’on me tend, des messages de toutes sortes, un coup de sonnette et une présence à ma porte pour me vanter les vertus de telle ou telle croyance) ou qu’il prenne une forme insistante, répétée, organisée, voire agressive, comme cela se passe quelques fois dans certains quartiers ?

D’autre part, il y a une autre forme de laïcité dont on parle peu. Car la laïcité ne concerne pas que le champ religieux, elle touche aussi au champ politique. Quand dans ses statuts, une association s’affirme laïque, c’est-à-dire respectueuse des convictions personnelles et s’interdit toute attache avec un parti ou une confession, cela signifie-il, soit qu’elle doit préserver la liberté des consciences sur les affaires de la cité, chacun pouvant penser le pire comme le meilleur, soit qu’elle peut et doit favoriser, voire organiser la confrontation des opinions sur les petites et/ou les grandes questions de société ? C’est la question qui se pose souvent aux associations d’éducation populaire formatrices de citoyens, face à des pouvoirs publics et des élus (et je peux en témoigner après plus de 40 années d’expérience) qui considèrent que le ou la politique doivent rester la chasse gardée des partis et des représentants élus. Selon moi, dans le champ politique, la laïcité est appelée à changer de sens et de manières de faire : il ne peut s’agir alors que d’une laïcité de confrontation permettant à chacun, par exemple par le débat contradictoire, voire conflictuel, de se faire une opinion plus instruite, plus responsable et plus consciente des réalités, éventuellement de changer de point vue ouvrant sur d’autres engagements, et pas seulement de protéger la liberté de conscience, en ne parlant de rien de ce qui concerne les citoyens ?

Ainsi plusieurs formes de laïcité peuvent cohabiter, celle de croire ou de ne pas croire qui, dans le domaine religieux notamment, a besoin de la protection et de l’encadrement de la loi, et celle de mettre en confrontation les opinions dans l’espace public dans le souci d’une plus grande participation démocratique. A titre d’éclairage, toutes les croyances et non-croyances religieuses sont respectables en ce qu’elles relèvent de l’intimité de l’espace privé et ne contreviennent pas à la loi ; en revanche la place du fait religieux dans nos sociétés actuelles (par exemple les phénomènes de radicalisation) est une question politique qui demande une réelle confrontation entre les citoyens. Or, peut-être encore plus que la laïcité touchant au religieux, cette laïcité de confrontation inventée par les grecs est réellement menacée parce que, notamment, à la différence de la première, elle ne fait, à notre connaissance, l’objet d’aucune loi qui puisse la protéger et l’encourager, comme si elle allait de soi. Or de nombreux discours et expériences indiquent que ce n’est pas le cas, et pas seulement dans les pays où la liberté d’expression est bafouée et la vie démocratique d’une très faible intensité.

Christian Maurel, co-rédacteur du site.

Patrick Weil : « La laïcité, c’est d’abord la liberté de conscience »

Dans une tribune au « Monde », l’historien estime que la liberté de conscience de chacun, au cœur de la loi de 1905, est, aujourd’hui encore, le meilleur moyen de lutter contre la radicalisation religieuse.

Tribune.

Ces dernières semaines, les affrontements sur la religion et la laïcité ont repris de plus belle. Le président de la République a demandé aux évêques de réveiller la flamme catholique, MM. Cazeneuve, Sarkozy, Valls, trois anciens ministres de l’intérieur – en charge des cultes –, ont pris la défense des juifs, un quatrième, M. Chevènement, celle des musulmans. Depuis plusieurs années déjà s’affrontent les partisans de la laïcité dite « ouverte » et ceux de la laïcité « tout court ». Tous sont cependant d’accord sur un point : l’important dans la laïcité, ce serait la séparation des Églises et de l’État, qui crée dans la République une distinction des espaces. Les uns disent : « Seul l’espace de l’État est neutre, on peut donc manifester ailleurs ses convictions spirituelles librement, tout va bien. » Les autres répliquent : « C’est exact, mais tout va mal, car cela laisse la place à la radicalisation religieuse. »

Eh bien, ces coupeurs de laïcité en deux, en trois ou en quatre ont tous tort et c’est dramatique. Nous vivons une époque où les hommes et les femmes de bonne volonté de ce pays, ne sachant plus comment conjurer les préjugés, les violences et les crimes qui se perpétuent sous le prétexte de la religion, appellent au secours et on ne leur offre que la différence, la séparation et la balkanisation. Or cette union de tous les Français, non-croyants et croyants, est urgente. Eh bien, elle est là, possible, à portée d’une lecture précise et informée de la loi de 1905, contre ses ignorants.

D’abord la loi a été pensée dès l’origine comme universelle, s’appliquant à la métropole et à l’Algérie, aux croyants de toutes confessions, chrétiens, juifs, musulmans, et bien sûr aux non-croyants. Ensuite, dans la laïcité, la séparation n’est qu’un instrument au service d’un principe fondateur, la liberté individuelle de conscience qui irrigue chacun des articles de la loi. Pour faire prévaloir partout cette liberté de conscience, l’article 31 de la loi dispose que toute personne qui exercerait des pressions sur autrui, soit pour le contraindre à pratiquer un culte, soit pour l’en empêcher, est passible d’amende, voire de prison. Ignoré par les autorités d’hier et d’aujourd’hui, cet article incarne pourtant, par sa vertu pédagogique, l’esprit libérateur et protecteur de la laïcité qui permettrait à tous les Français de se comprendre et de se rassembler.

Sanction pénale

Bien sûr, en 1905, quand l’État est séparé des Églises, c’est un moment de rupture, parfois un traumatisme. Mais s’il devient indépendant et neutre, c’est avec un objectif intemporel et universel, pour garantir notre liberté de conscience, pour que, ni dominé par une religion ou par l’antireligion, il ne puisse faire pression sur nous, citoyens. A ses côtés se tiennent les lieux de culte où les préceptes religieux prévalent, le domicile où chacun fait sa loi, l’espace public enfin, libre et divers et souvent objet de toutes les contestations, ainsi distingués pour assurer cette liberté.

Toutefois, afin de partout protéger cette liberté, la loi prévoit une sanction pénale contre toute personne qui, par des pressions, chantages, violences ou menaces, aura déterminé autrui « à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte ». Le culte, c’est la faculté pour chacun de manifester sa croyance de façon extérieure – c’est-à-dire visible d’autrui – par des actes comme le port de signes, des rites ou des cérémonies. Forcer à pratiquer un culte ou empêcher de le pratiquer, c’est porter atteinte à la liberté de conscience définie comme « la faculté pour chaque individu d’admettre ou de repousser, dans son for intérieur, telle ou telle croyance religieuse ».

Cet article, plus jamais appliqué, pourrait l’être : les pressions existent dans un sens ou dans l’autre et c’est le devoir de l’État de protéger les citoyens. Mais il a surtout immédiatement une vertu pédagogique. Quand il m’arrive d’aller parler à des élèves d’un collège ou d’un lycée, je peux leur dire : « Avant tout, vous avez une liberté de conscience. Vos parents vous ont transmis des valeurs, vous en avez hérité. Après, c’est à vous de faire votre chemin dans la liberté complète de votre conscience. Car la loi vous protège. Si une personne fait pression sur vous, elle peut avoir une forte amende, et même peut-être aller en prison. Comme vous-même, si vous faites pression sur quelqu’un d’autre. » Il faut que chaque enfant prenne conscience de son droit à une liberté intérieure par rapport à la vie, la mort, l’existence ou pas de Dieu et son appartenance ou non à une religion. Il peut comprendre immédiatement que cette liberté a pour contrepartie la liberté intérieure des autres.

Vertu éducative

De cette laïcité, non plus contrainte, mais proclamation d’une liberté individuelle, découlent au moins deux conséquences : d’abord, chaque jeune peut comprendre que, hors des espaces déjà régulés – l’Etat, le domicile ou le lieu de culte – dans l’espace public, sa sœur, son frère, ses copains ou ses voisins ne partageant pas toujours la même idée par rapport à la religion, il doit faire des compromis. Avant 1905, les cloches sonnaient l’appel de chaque messe. Les oreilles des athées souffraient. Dorénavant, elles sonnent le plus souvent les dimanches et les jours de fête et de cérémonie. Sur tous les sujets où chacun a le droit d’avoir une position différente – par exemple pour les repas dans les cantines scolaires –, il faut et on peut trouver des compromis dans le respect de chacun. « La garantie de la liberté de conscience implique que chacun se sente chez lui spontanément dans la communauté nationale »

Surtout, la garantie de la liberté de conscience implique que chacun se sente chez lui spontanément dans la communauté nationale. Sinon il n’y a pas de libre choix. Chaque Français se sent sans conteste citoyen de son pays, faisant pleinement partie de l’histoire de France. Après, il peut se rattacher à une religion ou pas, c’est son choix individuel. Or, certains compatriotes de culture juive, hindoue, mais surtout musulmane, sont trop souvent d’abord perçus dans un seul lien à la religion. On ne les voit pas d’abord comme des compatriotes, et donc aux yeux des autres ils n’ont pas cette liberté d’être simplement des citoyens.

C’est pourtant comme cela que les voyaient les parlementaires ayant voté la loi de 1905. Au Sénat, Paul Gérente, sénateur d’Alger, déclare : « Nous estimons, nous, Républicains algériens, qu’une loi d’un caractère si large, comportant des principes aussi graves, si elle est bonne pour la métropole, est bonne également pour nous. (…) La vérité et la justice républicaines devraient être les mêmes aussi bien d’un côté de la Méditerranée que de l’autre. » La loi s’applique donc à l’Algérie. Le gouvernement y suspend toutefois son exécution pour toutes les religions – et cette suspension est reconduite jusqu’à l’indépendance. Mais le Parlement, lui, n’avait pas fait d’exception ni pour l’islam ni pour l’Algérie. Il avait d’emblée adopté une loi à portée universelle et c’est ce message qu’il faut retenir et transmettre aujourd’hui.

A la radicalité religieuse, il faut donc sans doute moins répondre par l’apprentissage des sciences que par l’appartenance radicale de chaque citoyen à l’histoire de France et par la radicalité de la liberté de conscience. Un peu comme la non-assistance à personne en danger pénalement répréhensible est devenue, inversée, un réflexe éthique de chaque citoyen, le caractère pénal de toute atteinte à la liberté de conscience a surtout une vertu éducative et une fonction libératrice. Il permet d’enseigner la laïcité clairement et simplement, comme une liberté si importante que la République institue comme un droit naturel. Celui-ci doit devenir un soubassement commun à tous les citoyens, les croyants et les non-croyants ensemble et à égalité, quelque chose que l’on peut partager et facilement transmettre et expliquer aux enfants de nos écoles, mais aussi à nos voisins, collègues et cousins, pour redonner sens à la République et nous unir.

Patrick Weil , historien et politologue, directeur de recherche au CNRS.


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