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Dans Le Monde.fr / Idées du 26-1-2018.
La troisième nuit des idées.
article de Catherine Portevin.
vendredi 26 janvier 2018
publié par Christian Maurel

On ne peut que se réjouir que de voir que le débat public retrouve une nouvelle jeunesse et qu’un certain nombre d’intellectuels y engagent leur savoir. Mais c’est en même temps oublier que depuis longtemps, dans l’ombre, de nombreuses associations et mouvements sociaux le font vivre, quelques fois à leurs risques et périls. Obtenir une salle dans une commune qui considère que le débat politique est du simple ressort des partis et des élus est souvent une gageure. Les structures d’éducation populaires en savent quelque chose. On a connu des MJC supprimées, sans subvention du jour au lendemain, voire rasées à coup de bulldozer pour avoir franchi la ligne jaune en s’aventurant sur le terrain de questions de société particulièrement sensibles. Tant que l’on se limite à faire une conférence-débat sur la démocratie athénienne, il y a peu de risques. Mais quand on met en discussion avec les citoyens et les habitants les choix politiques de la municipalité et ses pratiques démocratiques, il faut se préparer au combat. Car dans ce cas, "penser, c’est être dans le monde pour le transformer" dit quelque part Antonio Negri. Et les pouvoirs en place ont généralement horreur que l’on transforme sans eux et contre eux.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Conversations, déambulations, horaires décalés, lieux surprenants… Autour de « l’imagination au pouvoir », ­la troisième Nuit des idées, organisée par l’Institut français dans le monde ­entier, jeudi 25 janvier, a témoigné ­d’un renouveau des formes du débat public.

Ce fut une belle nuit, qui s’est achevée ce matin du 26 janvier. Une nuit de paroles, de débats, de conférences, de palabres, de déambulations, depuis la Rotonde de ­Stalingrad jusqu’au Quai d’Orsay à Paris, du Théâtre national de Bretagne, à Rennes, au MuCEM, à Marseille, mais aussi à New York, Hongkong, Moscou, Buenos Aires, Caracas, Dakar, Tunis, Ramallah, Alexandrie, Londres… De 18 heures à 3 heures (heure de Paris), avec un bon millier d’intellectuels mobilisés dans cent vingt-sept villes et cinquante-huit pays, La Nuit des idées, lancée par l’Institut français pour la troisième année, a fait carton plein. Sur le thème « L’imagination au pouvoir », le bruissement des pensées et des savoirs a construit, cinquante ans après Mai 68, les ­petits matins des possibles plutôt que l’attente des grands soirs.

Le succès de la manifestation révèle de façon spectaculaire un regain d’appétit pour les idées autant qu’un renouveau des formes du débat public, de ses lieux, de ses acteurs et de ses thèmes. Ce sont toutes ces nouvelles expériences que La Nuit des idées a su capter. Car outre les festivals pionniers, comme CitéPhilo à Lille, feu Mode d’emploi avec la Villa Gillet, à Lyon (redimensionné sous le titre « La Chose publique ») ou les Rendez-vous de l’histoire de Blois, fleurissent depuis quelques années des festivals consacrés aux sciences humaines – Philosophia, à Saint-Emilion (Gironde), La Manufacture d’idées, à Hurigny (Saône-et-Loire), ­L’Histoire à venir, à Toulouse, Nous autres à Nantes… – ou au débat d’idées (voir le succès du Monde Festival). Des agoras hybrides s’ouvrent, à la fois galeries, bars, salles de spectacle, maisons de quartier, telle La Colonie, à Paris, fondée par l’artiste Kader Attia et devenue en quelques années le lieu phare des ­études post-coloniales. Partout, artistes et chercheurs multiplient les approches, les idées ­descendent des estrades, montent sur les planches, s’exposent au musée, se discutent dans les rues, s’invitent la nuit dans les bars.

Les grandes institutions culturelles – théâtres, musées, galeries et centres d’art… – se ­dotent d’universités populaires (Musée du quai Branly, à Paris), organisent des performances de parole : une prochaine « Académie de la marche », au centre d’art Le Magasin de Grenoble ; un festival des Mondes possibles, imaginé par le metteur en scène Joël Pommerat au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Les universités et grandes écoles s’y mettent avec le Festival des idées de la Sorbonne en novembre, Les Nuits du savoir de l’Ecole normale ­supérieure en juin. Partout, artistes et chercheurs multiplient les approches, les idées ­descendent des estrades, montent sur les planches, s’exposent au musée, se discutent dans les rues, s’invitent la nuit dans les bars. Que se passe-t-il exactement ?

D’abord, une révolution des formes, sous l’influence croisée des savoir-faire de la scène, des arts sonores et visuels, et des pratiques collaboratives du Web. « Les espaces institutionnels du débat d’idées que sont l’université et l’édition sont traversés de très fortes crises, c’est pourquoi celui-ci s’est déplacé dans les lieux artistiques et culturels », diagnostique Lionel Ruffel, professeur de littérature à l’université Paris-VIII où il a fondé un master de création littéraire. Fini la conférence ex cathedra, exit les débats d’opinion tranchés entre quelques figures médiatiques : on réorchestre la circulation des savoirs et la conversation in vivo. A la cathédrale, on préfère le bazar, ou ce que Lionel Ruffel a nommé « brouhaha » (Brouhaha. Les mondes du contemporain, ­Verdier, 2016). Brouhaha est ici une notion ­positive qui désigne la reconnaissance du ­divers, laquelle crée une dynamique nouvelle : « Une dynamique de décentrement, de débordement, de décadrage. »

« Une activité à part entière »

La conférence, forme type de la transmission des connaissances, n’en finit pas d’être ainsi détournée, reformatée, travaillée, jusqu’à devenir ce que les clubs de geeks théorisent en « non-conférence », comme on souhaite les non-anniversaires chez Lewis Carroll. Celle-ci, comme tout bazar, exige d’être hautement codifiée pour être jouable sans pour autant dévorer le contenu : « Une bonne conférence old school vaudra toujours mieux qu’un mauvais dispositif », modère Lionel Ruffel en dessinant une nouvelle pièce maîtresse du jeu : le curateur d’idées. Celui-ci n’est pas un simple programmateur qui ­repère ses invités selon l’agenda éditorial et les « quelques septuagénaires qui dominent l’opinion depuis trente ans », il est « un théoricien en actes, qui mène conversation avec les penseurs de son temps, saisit les enjeux de l’époque, crée des lignes de dialogue, est capable d’une invention dramaturgique à la hauteur de ce que le public attend ». Il est très nourri de l’exemple de la fameuse Maison des cultures du monde de Berlin, immense paquebot consacré aux arts et à la théorie, capable de tenir des programmes réflexifs de plusieurs années, par exemple sur l’anthropocène, en y conviant le prestigieux Institut Max-Planck et tous les plus grands intellectuels mondiaux. La publicisation des idées a, en Allemagne, ses professionnels et son ­économie : le public paye, les intellectuels ­invités sont très bien rémunérés, les curateurs aussi. « En France, nous sommes encore loin de ­reconnaître la vie publique des idées comme une activité à part entière, conclut Lionel Ruffel. Il faudra un jour considérer la parole publique à l’égal d’une publication, c’est-à-dire une œuvre. Un curateur fait acte d’auteur en signant sa programmation. L’intellectuel aussi, en produisant une intervention. »

Nous sommes le 21 novembre 2015 au Musée de l’homme, tandis que se déroule la conférence de Paris sur le climat (COP21). La plate-forme artistique Council a convié soixante-quinze chercheurs, experts et intellectuels pour un « Black Market for Usefull Knowledge and Non-Knowledge » autour du thème « Devenirs Terriens ». Chacun est assis à une petite table. Sur la chaise libre en face de lui, un spectateur viendra s’asseoir pour une conversation d’une demi-heure façon speed-dating. Le reste du public peut écouter les échanges en circulant avec un Audioguide entre les tables.

Le débat se scénarise

L’événement fait date. Au Magasin, centre d’art de Grenoble, la directrice, Béatrice Josse, réadapte le dispositif pour La Nuit des idées 2017. Sur le thème « J’ai décidé de rêver », elle a réuni soixante-dix « savants et sachants », faisant se rencontrer savoirs académiques et vernaculaires, chercheurs, militants, associatifs, au cours de cent vingt discussions « intimes » suivies par huit cents personnes. Même inspiration chez la dramaturge et philosophe ­Camille Louis qui, avec le collectif Kom.post qu’elle a cofondé en 2009, est devenue l’une des actrices majeures de cette recréation de l’espace public par la parole. Marquée par les « mouvements des places », et souvent leurs échecs, elle a élaboré un dispositif sophistiqué de « conversation performative », nommé ­Fabrique du commun, qu’elle a produit aussi bien à Montréal qu’en Colombie et à Paris.

Ailleurs, le débat se scénarise en fiction de procès, comme le (faux) procès de Blade Runner sur l’intelligence artificielle monté lors du Monde Festival en septembre dernier, et surtout, plus gigantesque, le « procès de la fiction » qui s’est tenu sept heures durant dans la salle du conseil de la Mairie de Paris lors de La Nuit blanche en octobre 2017. Avec tout le ­décorum et la solennité requis, philosophes, historiens, écrivains, journalistes ont instruit de façon aussi savante qu’originale la cause du réel, de l’écriture de l’histoire, de la liberté de création, de la responsabilité de l’écrivain, de la post-vérité et des « fake news ».

Le « procès de la fiction » aura demandé dix ans de travail au collectif Le Peuple qui manque. « Il n’y a pas beaucoup de rendez-vous intellectuels qui vous tiennent ainsi éveillés », a déclaré l’écrivain Vincent Message. Ce fut « l’événement de parole de 2017 », renchérit Jean-Max Colard. Cet ancien critique d’art et curateur a pris justement la tête, en 2016, du service dit « de la parole », au Centre Georges-Pompidou, à Paris, avec la mission d’y faire revenir le débat de société. « Rénover la ­notion de Parlement »

Depuis une bonne décennie, il a observé l’engouement pour les idées dans les milieux de l’art contemporain : la parole y est devenue un médium au même titre que la Toile, la vidéo ou l’installation. « Beaucoup de ­collectifs se sont créés, explique-t-il, réunissant ­artistes et penseurs, dans l’horizon politique et créatif non atteint d’une démocratie participative. Tous, au fond, cherchent à rénover la ­notion de Parlement. »

Une des figures d’inspiration majeure de ce mouvement est le philosophe et sociologue Bruno Latour, qui a mis en actes une nouvelle vision cosmopolitique avec son« Parlement des choses », dans lequel devraient être représentés humains et non-humains, territoires et objets. Il a fondé, en 2010, le Programme ­d’expérimentation en arts politiques (Speap) au Théâtre des Amandiers de Nanterre où il a produit un « Théâtre des négociations » en 2015. Très proche des milieux de l’art et de la danse contemporaine, il a également conçu plusieurs expositions performances (la dernière « Reset Modernity ! », à Karlsruhe, en ­Allemagne en 2016).

Car, évidemment, « ce renouveau du débat d’idées ne serait pas possible, insiste Jean-Max Colard, sans un paysage intellectuel qui le suscite. Nous avons aujourd’hui de plus en plus de chercheurs et intellectuels prêts à l’innovation, qui s’affranchissent des formats traditionnels, et ne veulent rejouer ni les formes du débat journalistique, ni celles du colloque savant ». L’historien Philippe Artières est l’un d’eux, qui fut l’« ami intellectuel » du Centre Pompidou en 2017. Durant toute l’année, à heures fixes, il a tenu la permanence d’un « bureau des archives » fictif. Il s’installait, avec sa blouse d’archiviste, ses boîtes de documents, dans le forum, ou même sur la place, pour collecter auprès des visiteurs leurs souvenirs sensibles de Beaubourg. Il y avait conçu deux ans plus tôt un jeu de cartes historique auquel il avait convié quelques-uns de ses collègues dans des parties publiques mémorables à la Bibliothèque publique d’information (BPI). Raconter le comment

Sylvain Venayre, qui vient de publier le premier tome de L’Histoire dessinée de la France (Les Origines, avec le dessinateur Etienne Davodeau, La Découverte, 2017), était l’un d’eux, avec lequel il a fondé un drolatique Comité d’histoire expérimentale (le CHE !). « Nous ne voulons pas être des experts qui vérifient la taille des coffres et la couleur des costumes sur les films historiques, confirme-t-il. S’adresser à un large public, ce n’est pas seulement diffuser le savoir et répéter sous une forme plus accessible ce que l’on dit en cours. Ecrire une BD ou un roman, monter sur scène, intervenir dans une performance, nous oblige à comprendre autrement nos propres objets de recherche. Par exemple, raconter comment on enquête avec les trous dans la documentation, expliquer la part d’imagination de l’historien sans céder sur la scientificité, ces questions passionnent les gens. »

Raconter le comment, c’était précisément l’ambition du Live Magazine fondé en 2014 par Thomas Baumgartner et Florence Martin-Kessler, et réalisé plusieurs fois avec Emmanuel Laurentin, producteur de « La Fabrique de l’histoire » sur France Culture. A diverses reprises, il a convié, en marge des très massifs « Rendez-vous de l’histoire de Blois », des chercheurs à raconter sur scène une histoire, en un temps court imparti : leur découverte d’une archive, leur relation personnelle à un événement, pourquoi ils ont choisi d’étudier tel personnage ou telle époque, bref, « tout ce qu’ils disent hors micro à la sortie du studio », confie Emmanuel Laurentin.

Les chercheurs eux-mêmes le savent bien : le meilleur d’un colloque se passe souvent lors des pauses-café. Comment faire pour n’avoir que les pauses-café ? « En engageant l’historien dans son sujet, en remettant du “je” et du “jeu”, en passant derrière le rideau, répond Emmanuel Laurentin. C’est au fond une démarche ­démocratique : ouvrir les coulisses, montrer le travail, le processus plus que le résultat, c’est le meilleur moyen de déjouer le complotisme qui préfère croire que tout se trame derrière. » Les happy few qui ont assisté à ces séances éphémères, non enregistrées, se souviennent de Christian Ingrao se mettant dans la tête d’un génocidaire nazi en Ukraine ou de Marie-Pierre Rey racontant pourquoi elle est sûre que le tsar Alexandre Ier n’est pas mort en 1925 mais bien plus tard dans un ermitage sibérien. Ou bien sûr, de Patrick Boucheron se prêtant à l’exercice en 2014.

« Réengager le savoir »

Car s’il y a une seconde figure intellectuelle majeure au cœur de ce réinvestissement ­public des idées, c’est bien le professeur au Collège de France, et toute une génération d’historiens, d’écrivains, de philosophes et de chercheurs en sciences sociales avec lui. Capable d’aller parler à 2 heures du matin dans un happening de La Nuit des idées, dans une ­association en banlieue, devant une classe de collège au lendemain des attentats de Nice, Patrick Boucheron a un agenda autant qu’une disponibilité impressionnants : il est au Théâtre de Bretagne, au festival Hors-Pistes de Beaubourg, à la Manufacture des idées dans les vignes du Mâconnais, au Banquet de ­Lagrasse dans l’Aube ; il est le commissaire scientifique du festival Nous Autres au Grand T à Nantes, l’un des premiers soutiens du tout nouveau festival Histoire à venir, à Toulouse, dont le projet sonne comme un écho au cri de ralliement de L’Histoire mondiale de la France : « Réengager le savoir, mettre la recherche en ­lumière, renouer le dialogue citoyen avec le passé, renforcer le pacte entre la démocratie et la connaissance. »

Les historiens, remarque Sylvain Venayre, sont souvent requis de répliquer aux utilisations politiques de leur discipline. « Ils créaient des comités de vigilance, signaient des tribunes. En 2007, après le discours de ­Dakar de Nicolas Sarkozy déniant à “l’homme africain” d’être “entré dans l’histoire”, trois collectifs savants ont été publiés pour protester, qui n’ont convaincu que les convaincus. Et puis François-Xavier Fauvelle a publié Le Rhinocéros d’or, qui prouvait en actes que l’on pouvait raconter l’histoire africaine. L’Histoire mondiale de la France, c’était ça : on ne prend pas la position du vieux savant qui dit “c’est plus compliqué”, on y va, on raconte ce que l’on sait en tenant compte de la recherche la plus ­récente. Nous sommes en train, en nous détachant des cadres nationaux, de vivre une véritable révolution historiographique parce que notre discipline s’est constituée comme telle au XIXe siècle précisément avec l’écriture de ce ­récit national. Ce n’est pas forcément facile à accepter pour le public. Les conflits d’interprétation, les gens les repèrent très bien, mais ce qui les intrigue, c’est pourquoi ça change, comment, à un moment, les émotions deviennent un objet d’histoire aussi important que la ­diplomatie, et la bataille de Poitiers en 732 un fait moins établi qu’on l’a cru. » En juin, Sylvain Venayre lancera un nouveau festival d’histoire dans les rues de Paris. Le thème : « Paris, théâtre des opérations » ou les traces de la guerre dans la ville. Il y aura… Patrick Boucheron, et François-Xavier Fauvelle, et Pierre ­Singaravélou, et les autres.

Et Jean-Max Colard de conclure dans l’enthousiasme : « On dit souvent que la grande époque de la pensée française a été le structuralisme et la French Theory des années 1960-1970, avec Bourdieu, Foucault, Deleuze… Les années 1980 ont été dominées par l’essor des “nouveaux philosophes” et intellectuels médiatiques. Je crois que nous vivons aujourd’hui un moment théorique bien plus intéressant. Nous avons de grandes figures intellectuelles mondiales, suivies par une génération montante et un essaim de collectifs très créatifs, de quoi se plaint-on ? » De rien.

Catherine Portevin.


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