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Dans Le Monde du 28-4-2018.
Le charme toxique des autocrates.
par Alain Frachon.
samedi 28 avril 2018
publié par Christian Maurel

Le charme toxique des autocrates.

Xi Jinping, Poutine, Orban… Face à la montée des " hommes forts ", il importe de rappeler que la démocratie libérale, en recul dans le monde, n’a jamais relevé de la génération spontanée.

Analyse .

Longtemps, la gauche européenne a aimé les hommes forts. Mao a bénéficié d’une cote solide jusqu’à sa mort, en 1976 – particulièrement à Paris. Staline n’a pas démérité, célébré des années durant en chef de guerre ou en accoucheur, après Lénine, de la patrie du socialisme. N’oublions pas Trotski, qui séduisit des générations de militants. Dans l’Europe de la consommation et de la Gay Pride, le Cubain Castro connut la gloire. Le Vénézuélien Maduro a toujours des fidèles en France.

La droite n’a pas été en reste, qui cultivait ses hommes forts. Après tout, elle aussi a des sentiments. Ce pouvait être une grosse tendresse pour l’Espagnol Francisco Franco, le Portugais Antonio de Oliveira Salazar, ou une immense faiblesse pour nombre de despotes sud-américains et asiatiques, dès lors qu’ils étaient anticommunistes. Cela pour dire que la démocratie libérale – le vote, la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse, l’élargissement continu des droits individuels et l’émancipation des minorités – n’a pas relevé de la génération spontanée.

Tropismes despotiques

Le régime que la plupart des pays occidentaux connaissent aujourd’hui est le produit d’une longue et lente évolution. Depuis quelque temps, tout le monde faisait plus ou moins semblant d’y adhérer. Dans les années 1990, post guerre froide, plus personne ne vantait ou ne défendait la légitimité du modèle " grand leadeur ", ni ne justifiait, au nom de l’efficacité et de la stabilité, les présidences à vie et autres mascarades autoritaristes. On semblait vaccinés.

Erreur. La démocratie libérale est, ces temps-ci, en voie de régression. L’homme fort, cette espèce que l’on croyait au bord de l’extinction, fait sa réapparition. Le monde vit une phase de récession de la démocratie. A la " une " du New York Times daté 7-8 avril, Madeleine Albright, ex-secrétaire d’État de Bill -Clinton, s’interroge : " Va-t-on arrêter Trump avant qu’il ne soit trop tard ? "

Née tchécoslovaque dans une famille deux fois exilée – fuyant le nazisme en 1945, puis le communisme dix ans plus tard –, Albright pointe le mouvement actuel de retrait de la démocratie – y compris dans l’ensemble occidental. Freedom House, ONG américaine qui tient les comptes, assure : il y a aujourd’hui une trentaine de démocraties de moins qu’il n’y en avait dans le monde au début des années 1990. Toutes remplacées par des régimes autoritaires. The Economist a mis au point son " index de la démocratie ". Fin janvier, l’index était toujours en forme de courbe à sens unique : " La démocratie poursuit son inquiétant mouvement de recul ", dit l’hebdomadaire britannique.

La " une " des magazines se couvre de portraits d’autocrates, de Xi Jinping à Vladimir Poutine – alternant, d’une année sur l’autre, pour le titre d’" homme le plus puissant du monde ". L’Europe n’est pas épargnée, loin de là, avec le Hongrois Viktor Orban, récemment élu pour un troisième mandat, et le Polonais Jaroslaw Kaczynski, chef du parti au pouvoir à Varsovie. Ces deux-là, contempteurs de la démocratie libérale, ont inventé un nouveau régime : la version illibérale de la démocratie. En principe vestale en chef du régime libéral, le nouveau président américain Donald Trump a rarement un mot pour défendre les valeurs de la démocratie. Le républicain cache mal des tropismes despotiques et manifeste fréquemment un brin d’affection pour les autocrates de l’heure.

Que s’est-il passé ? Une crise d’hubris et de naïveté d’abord, pas mal d’hypocrisie ensuite. Quand s’effondre le mur de Berlin, en 1989, l’Occident proclame qu’il a " gagné " la guerre froide. Il s’ensuit que le capitalisme a vaincu le socialisme et que la démocratie libérale à l’occidentale a triomphé du régime dictatorial à la soviétique. On croyait vivre une césure historique dans l’histoire de l’humanité. L’économie de marché et le libre-échange allaient s’universaliser en tant que systèmes les plus performants pour produire et distribuer des richesses. La démocratie libérale devait s’imposer, à plus ou moins long terme, comme le régime politique le plus humain et le plus efficace.

C’était oublier que l’URSS s’est défaite elle-même, de l’intérieur, minée par la médiocrité économique, la misère sociétale et la dictature d’une caste dirigeante incompétente. C’était négliger que le camp occidental avait, au nom de la lutte contre le communisme, frayé avec certains des pires autocrates de l’époque. C’était commodément ignorer que le capitalisme s’accommodait fort bien des régimes politiques les plus brutaux.

Hélas, la démocratie libérale n’a pas tenu sa promesse post-guerre froide : elle ne s’est pas imposée comme l’horizon politique indépassable de notre temps. Elle y a mis du sien, mais elle a lourdement fauté. Elle a été infidèle à ses principes. En 2003, son représentant le plus puissant, les États-Unis, a perdu une bonne part de sa crédibilité dans les sables d’Irak. En 2008, le capitalisme financier à l’anglo-saxonne, livré à lui-même, a fait perdre leur logement et leur travail à des dizaines de millions de personnes. 2003, 2008, pas de sanction, mais deux dates-clés dans les malheurs actuels de la démocratie libérale.

Un ennemi en pâture

La mondialisation a considérablement réduit les écarts entre pays, entre le Nord et le Sud, mais généré partout un niveau d’inégalités domestiques qui met à mal la démocratie. Les grands marqueurs de l’époque – bouleversements technologiques, flux migratoires incontrôlables, environnement médiatique subversif, etc. – rendent l’art de la gouvernance démocratique plus difficile, même si plus nécessaire que jamais. Planchant à Abou Dhabi, dans les Émirats arabes unis, Nicolas Sarkozy s’interrogeait début mars : " Comment peut-on avoir une vision à dix, quinze ou vingt ans et en même temps, - comme - aux États-Unis, avoir un rythme électoral tous les quatre ans ? " Et l’ancien président de célébrer les mérites des " grands leadeurs ", pas ceux de la démocratie.

Sous le discours de la défense des oubliés de la mondialisation, la tentation autoritaire fleurit. Voulue ou non, l’internationalisation des modes de vie relance le nationalisme. Celui-ci a besoin d’un ennemi qu’on jette en pâture à l’opinion : " Bruxelles ", les immigrés, la déliquescence des mœurs. Tel est le modèle de " démocratie illibérale " que pratiquent la Hongrie et la Pologne d’aujourd’hui. Élections libres, certes, mais le vainqueur devient propriétaire de l’État, sape la séparation des pouvoirs, dispose du judiciaire et de l’essentiel des médias. On casse la machinerie fragile et compliquée du jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs institutionnels qui définit la démocratie libérale.

On croyait, à la chute du mur de Berlin, en avoir fini avec les grandes batailles idéologiques. On s’est trompé. La superpuissance de demain, la Chine, sûre d’elle et conquérante, investit et prête à tout-va en dehors de ses frontières. Pour la première fois depuis les années 1970, elle vante son " modèle " à l’extérieur. A l’intérieur, le président Xi mène bataille contre " les idées occidentales ". Relativisme culturel débridé : Moscou et Pékin nient toute universalité à l’interprétation occidentale des droits de l’homme. Réaffirmation du principe de souveraineté des États : Chinois et Russes veulent légitimer l’autocratie.

Pour se remonter le moral, on lira deux démocrates libéraux conséquents, Guy Sorman (Journal d ailleurs. 2015-2017, Grasset, 372 pages, 20,90 euros) et Pascal Bruckner (revue Commentaire , hiver 2017-2018 et printemps 2018). Attentifs aux échecs de la démocratie libérale, ils en rappellent aussi l’essentiel, qu’on oublie trop souvent : c’est par l’exemplarité qu’elle relève les défis.

Alain Frachon.

© Le Monde


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