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Dans Le Monde du 1-5-2018.
Le fascisme, "fils prodigue" de la Révolution Française ?
publication de Frédéric Le Moal.
mardi 1er mai 2018
publié par Christian Maurel

Le fascisme, " fils prodigue " de la Révolution française ?

Les historiens n’ont pas fini de redécouvrir l’histoire du fascisme. La synthèse que propose Frédéric Le Moal s’inscrit dans la lignée des travaux de Renzo De Felice (1929-1996), qui, dès les années 1960, avait établi un lien entre le mouvement fasciste et le socialisme, la Révolution française et certains aspects de la philosophie des Lumières. Mais il va plus loin : selon lui, le fascisme italien est le " fils prodigue " de la Révolution française, et Benito Mussolini n’a jamais cessé d’être socialiste. L’historien soutient que le fascisme italien n’a pas été une idéologie conservatrice, encore moins réactionnaire, mais une révolution sociale, politique, culturelle et surtout anthropologique. " L’antibolchévisme ne doit pas faire illusion et le rejeter dans la droite étroitement réactionnaire ", insiste l’historien.

Ainsi remet-il en cause, sans le dire, la thèse de Pierre Milza (1932-2018), pour qui le fascisme italien conserve, durant les quelque vingt années de dictature qui ont suivi la Marche sur Rome d’octobre 1922, le double visage de la " révolution " et de la " contre-révolution ", alternativement instrumentalisé par son chef, en fonction des impératifs de la politique intérieure et extérieure du régime.

Professeur au lycée militaire de Saint-Cyr et à l’Institut Albert le Grand, auteur de Victor Emmanuel III. Un roi face à Mussolini (Perrin, 2015), et des Divisions du pape. Le Vatican face aux dictatures 1917-1989 (Perrin, 2016), Frédéric Le Moal avance que le fascisme italien appartient à l’univers politique et culturel de la gauche révolutionnaire par son culte du progrès, sa tentation démiurgique, son aspiration à transformer l’homme, par son anticléricalisme et par son républicanisme.

Pour lui, Mussolini n’a pas opéré " de rupture ou de reniement opportuniste " avec le socialisme. Ni après qu’il a été exclu du Parti socialiste italien (PSI), le 29 novembre 1914, pour avoir défendu l’entrée en guerre de l’Italie : le quotidien Popolo d’Italia qu’il crée en 1915 bénéficie des subsides des socialistes français. Ni après la réunion de San Sepolcro, à Milan, le 23 mars 1919, lors de laquelle il fonde les Faisceaux de combat : cette réunion est, selon l’auteur, " celle d’un socialisme hostile à un PSI à jamais souillé par le parlementarisme et le défaitisme ". Ni après la prise du pouvoir en 1922 : le Duce, affirme Le Moal, continue de professer une conception de la révolution fidèle à sa doctrine, produit d’une culture politique composite mêlant le socialisme scientifique de Karl Marx, le patriotisme de Giuseppe Mazzini, mais aussi les pensées de Friedrich Nietzsche et de Georges Sorel.

L’historien affirme que, de la même manière, la Révolution française demeure une référence centrale même pour le Duce. Alors qu’il construit pas à pas un État totalitaire, Mussolini regrette que le philosophe allemand Oswald Spengler réduise le fascisme à une défense de l’ordre établi et qu’il ne l’associe pas " aux rêves jacobins de Robespierre, de Saint-Just (…), les purs de la Révolution militante ". Sans surprise, Frédéric Le Moal souscrit à la thèse de l’historien Emilio Gentile, selon laquelle la nature révolutionnaire du fascisme explique son caractère totalitaire.

Démonstration peu convaincante

Non sans arguments, l’auteur soutient que la vision de l’homme militarisé prônée par le Duce ne relève pas du monopole des courants nationalistes de la fin du XIXe siècle, mais trouve ses origines dans 1789. " La Révolution installa, gardons-le toujours à l’esprit, le culte de la nation, qui, une fois sacralisée, demandait à ses fidèles obéissance absolue et sacrifice ultime ", écrit-il. Mais ses partis pris créent vite un certain trouble. L’historien va jusqu’à voir dans le fascisme un prolongement de la Révolution : " 1789 avait marqué l’entrée fracassante des masses dans l’histoire, mais le refus de la personnification du pouvoir avait alors empêché l’émergence d’un guide. Le fascisme résolut cette contradiction en donnant un chef au peuple, en assumant son lien et même en l’institutionnalisant. "

De même, l’historien multiplie les parallèles incongrus entre l’histoire du fascisme et celle de la Révolution française : selon lui, la Marche sur Rome évoque celles des révolutionnaires français vers la Bastille ou Versailles ; la réforme constitutionnelle du Grand Conseil du fascisme de 1928 rappelle le système constitutionnel imaginé par l’abbé Sieyès en 1799 ; le fascisme éducateur est à rapprocher de la priorité donnée à l’éducation par Saint-Just, " l’archange de la Terreur " ; lorsque le Parti fasciste républicain (PFR) est confié à Alessandro Pavolini en 1943, celui-ci prend les traits d’un " Robespierre du fascisme "…

Finalement, cette démonstration est peu convaincante parce qu’elle conduit l’auteur à faire de la Révolution française la mère des tares du fascisme, de l’exaltation de la violence à la xénophobie en passant par la misogynie. Cette grille de lecture ne permet pas de saisir l’épaisseur et la complexité de l’héritage de la Révolution française. Surtout, en déplaçant systématiquement à gauche le fascisme, l’auteur finit par oblitérer les idées empruntées par le Duce et ses disciples à la droite, que ce soit à la pensée contre-révolutionnaire ou au césarisme.

Son parti pris de limiter l’histoire du fascisme à l’horizon italien l’amène également à réduire sa portée idéologique. L’auteur explique bien comment l’Italie fasciste exerce une influence sur l’Allemagne nazie, avant de se jeter dans ses bras, par peur. Mais son analyse des imitations et des contagions du fascisme en Europe dans l’entre-deux-guerres reste peu développée.

Antoine Flandrin.

Frédéric Le Moal, Histoire du fascisme, éditions Perrin.

© Le Monde


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Messages de forum :
Le fascisme, "fils prodigue" de la Révolution Française ?
mercredi 9 mai 2018

Bonjour Christian. Dans cette affaire comme dans toute analyse des phénomènes politiques, il ne faut pas confondre les références revendiquées, et la politique objectivement menée. La référence de Sarkozy à Gramsci ne fait pas du premier un communiste... Cet historien n’est pas le premier à laisser entendre que la Révolution française serait la matrice de tous les maux du vingtième et du vingt-et-unième siècle. Et puisque je pense Gramsci, je rappelle que celui-ci a produit une analyse du fascisme italien qui me semble autrement plus probante.Michel Bouillot




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