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Dans le Monde.fr du 10-4-2018.
"Le gouvernement doit redonner aux salariés des moyens d’expression légitimes et formels".
par Pierre-Cyrille Hautcoeur.
mardi 10 avril 2018
publié par Christian Maurel

"On ne peut pas avoir la République dans la société si on continue à avoir la monarchie dans l’entreprise" disait Marc Sangnier, responsable du Sillon, mouvement d’éducation populaire chrétien à la fin du 19ème siècle. Cela nous donne encore à réfléchir plus d’un siècle après.

Christian Maurel, corédacteur du site.

« Le gouvernement doit redonner aux salariés des moyens d’expression légitimes et formels »

L’économiste Pierre-Cyrille Hautcœur revient, dans cette chronique, sur les formes revêtues par le « mouvement social » depuis plus de deux siècles et constate que sa puissance ne s’exerce pas toujours là où on l’attendait.

Recherches. Le gouvernement s’apprête donc à affronter le « mouvement social ». Mais qu’est-ce aujourd’hui que le mouvement social ? Où sont, en 2018, les acteurs capables de remettre en cause les décisions gouvernementales, voire de faire basculer le pouvoir ? Les deux siècles précédents ont montré que la puissance sociale n’était pas toujours là où on le croyait.

En 1789, le roi sort de décennies d’affrontement avec les parlements du royaume, spécialement celui de Paris, et n’imagine pas qu’une révolution populaire puisse l’emporter. Pourtant, de 1789 à 1848, les révolutions ont lieu grâce à des mouvements des foules parisiennes, capables d’emporter (par la force ou la conviction) même l’armée.

Méfiantes, la Restauration et la monarchie de Juillet décentralisent les pouvoirs vers les provinces – les châteaux de l’aristocratie sous la Restauration –, et surtout vers les grandes villes, où les institutions régionales se multiplient : tribunaux, universités, chambres de commerce, caisses d’épargne, banques d’émission.

Abus de pouvoirs patronaux

Pourtant, en 1848, c’est encore la foule parisienne qui renverse le régime et l’ordre n’est pas rétabli conformément aux vœux des élites, parisiennes comme provinciales. Le pays profond vote Louis-Napoléon Bonaparte, en souvenir de son oncle qui, le premier, a forgé au creuset de ses armées, pendant près de vingt ans, les grandes masses de la population française, sortant les paysans de chez eux pour des campagnes militaires aussi absurdes qu’inoubliables. à Fourmies, en 1891, la troupe tire sur la foule du premier défilé du 1er mai

En 1871, les masses rurales donnent en revanche carte blanche à Thiers pour écraser la Commune, ce mouvement d’ouvriers parisiens d’élite qui se voient comme les pionniers d’une révolution sociale. Quelques années après, la République, solidement installée, est aux mains de la bourgeoisie libérale urbaine éclairée – celle-là même qu’incarne le gouvernement actuel !

Le mouvement social d’alors n’est pas fondé par les socialistes ni par les marxistes : il renaît par la base, dans des conflits concrets autour d’abus de pouvoir patronaux. A Fourmies en 1891, lorsque la troupe tire sur la foule du premier défilé du 1er mai ; à Carmaux, de 1892 à 1896, lorsque les conflits se multiplient et se popularisent grâce à la présence de Jaurès ; après la catastrophe minière de Courrières en 1906, lorsque les grèves secouent le pays ; en 1907, lorsque la masse des ouvriers agricoles du Languedoc s’insurge.

La paradoxale alliance de Mai 68

Ce mouvement social n’est pas exempt de tentations anarchistes et se trouve accusé de terrorisme par l’Etat. Mais il va vite être organisé par les syndicats et les partis radicaux et socialistes. La bourgeoisie libérale parvient, au prix de concessions significatives, à s’en faire un allié au sein de la gauche, principalement en usant de la menace de la réaction cléricale, nobiliaire, puis fasciste. Ce jeu fonctionne, avec ses hauts et ses bas, jusqu’aux années 1970, au point qu’il paraît si naturel et évident qu’on n’en imagine plus d’autre. Le gouvernement actuel profite du recul des mouvements syndicaux du monde ouvrier et de ces bureaucraties, fragilisés par le progrès technique

En 1968, ce n’est pourtant plus le mouvement ouvrier seul qui déstabilise le général de Gaulle, mais son alliance paradoxale avec les enfants des catégories dirigeantes. Depuis cette victoire en trompe-l’œil, l’électorat populaire de la gauche obtient cependant de moins en moins de gains symboliques et matériels à mesure que l’économie se libéralise et se mondialise. En 1981, ce sont moins les ouvriers qui gagnent avec François Mitterrand que les employés des grandes administrations bureaucratiques publiques et privées.

Le gouvernement actuel profite du recul des mouvements syndicaux du monde ouvrier et de ces bureaucraties, fragilisés par le progrès technique. Mais s’il ne redonne pas aux salariés des moyens d’expression légitimes et formels – par la représentation dans les conseils d’administration des entreprises, par des droits réels et protecteurs contre les violences et les abus de pouvoir, par la confiance dans les initiatives émanant du terrain –, ses réformes seront jugées illégitimes, même si elles sont techniquement parfaites et correspondent à une habile synthèse des avis d’experts.

Pierre-Cyrille Hautcoeur , directeur d’études à l’EHESS.


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