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Le numérique est-il bon pour la planète ?
Pascal BERIA.
samedi 22 septembre 2018
publié par Christian Maurel

Le numérique est-il bon pour la planète ?

Le numérique est souvent désigné comme une alternative intéressante pour les questions d’environnement. Sa désintermédiation, sa capacité à interconnecter les individus rendent inutiles les lourdes solutions logistiques et obsolètes la production industrielles consommatrice d’énergie fossile et productrice massive de gaz à effet de serre. Mais cette image du numérique est pourtant l’arbre qui cache une forêt bien moins verdoyante.

On a souvent associé la promesse écologique à celle portée par le numérique. Peut-être parce que les deux transitions dans lesquelles nous sommes engagées sont très concomitantes. Alors que l’une est porteuse d’enthousiasme et d’ubiquité, l’autre demeure, malgré tous les efforts, chargée de contraintes et de résignations. Pour le dire autrement, la transition numérique est devenue notre quotidien dans lequel nous nous vautrons alors que celle écologique est toujours remise à plus tard. Quand ça « ira mieux ».

Vers une société optimisée

Sur le papier, le numérique demeure porteur d’une promesse incontestable en matière d’impact de nos activités sur nos environnements. Empowerment, open-source et désintermédiation sont les arguments maintes fois repris pour nous donner à voir une société plus équilibrée, plus raisonnable et donc plus éco-responsable. Plus de transport, puisque télétravail ou visioconférence nous libèrent des contraintes de déplacement. Plus de gâchis puisque fablabs et analyses de données permettent désormais de produire au plus près de la demande et de réparer ce qui, hier, était promis au rebut. La production alimentaire se relocalise et retrouve les débouchées nécessaires grâce à l’intermédiation du net. Co-voiturage et réseaux de voisinage ouvrent la voie au partage, à la mutualisation et surtout à l’optimisation des usages en permettant de remplir les voitures ou de se répartir l’utilisation d’outils mis au rebut. Et que penser des promesses faites par la ville connectée et ses smart grids qui, associés aux big-datas et quelques avatars comme les compteurs électriques intelligents, nous laissent entrevoir une société urbaine fluide, à énergie positive et enfin durable.

Le mirage numérique

Miroir aux alouettes. Dans les faits, on n’a jamais été aussi nombreux dans les avions et l’affluence journalière du RER A continue à défier l’entendement. A Paris, un nouveau record d’embouteillages a été atteint au mois de Juin 2018 avec 588 km de bouchons recensés en Ile-de-France. En France, malgré la sensibilisation au gaspillage, chaque habitant produit aujourd’hui deux fois plus de déchets qu’il y a quarante ans. Des chiffres qui font désespérer. L’idéal digital aurait-il été légèrement survendu ? Nul besoin de rappeler les origines contestataires de la mouvance cybernétique qui puise son utopie dans celles communautaires et libertaires des années 60. Nul besoin, non plus, de démontrer combien ce chemin semé d’idéal a pu être dévoyé par la suite pour se transformer en paradigme d’un capitalisme mondialisé, acerbe et finalement peu sensible aux contingences écologiques. Le numérique porte, dans ses origines mêmes, une certaine part de responsabilité paradoxale dans la relation à notre environnement. « Le cyberspace est fait de transactions, de relations et de pensée, circulant en un flot ininterrompu sur nos canaux de communication. » prophétisait en 1996 le militant John Perry Barlow dans son désormais célèbre discours inaugural du forum de Davos. « Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il ne se trouve pas là où vivent les corps. » C’est bien par ce mythe de la désincarnation, en nous donnant l’illusion que nos actes n’ont que très peu de conséquences sur le réel dès lors qu’ils se réalisaient dans la sphère du digital, que se situe le mirage du numérique.

Une déresponsabilisation de la société numérique

Le simple fait d’utiliser son smartphone, d’aller sur Internet ou d’envoyer un mail nous fait participer à une forme de déresponsabilisation de nos actes. Faire du télétravail, organiser une visio-conférence ou télécharger un livre sur sa tablette nous donne l’illusion d’avoir moins d’impact sur notre environnement que lire sa version imprimée impliquant une consommation de papier, d’encre et de pétrole permettant de l’acheminer. Le numérique a ainsi tendance de contourner les problèmes écologiques auxquels nous nous confrontons par des solutions techniques. Jamais d’y substituer une solution durable. En d’autres termes, si l’application Waze nous permet de trouver le meilleur chemin pour éviter les bouchons dans les grandes villes, elle ne fournit pas une réponse pour résoudre la question de la consommation de pétrole ni celle du désengorgement de nos centre-villes.

La « virtualité » du cloud, sa symbolique même de « nuage », rend cet univers très proche de l’environnement, confiant en revanche le mauvais rôle à ceux qui continuent à développer une industrie consommatrice de matières premières polluantes. C’est, en substance, le reproche fait par les pays de l’hémisphère nord à ceux cherchant leurs voies de développement et le point de discorde entre les sociétés de services et celles encore fondées sur l’industrie, la production et la consommation d’énergies. Mais si la pollution émise par Internet est moins perceptible que celle d’une fumée de cheminée, elle n’en demeure pas moins nocive pour l’environnement…

Internet, plus polluant que l’automobile ?

A l’instar des ampoules basse consommation ou des véhicules électriques dont il faut penser la production et le recyclage des batteries dès leur conception, les industries numériques sont aujourd’hui confrontées à la nécessité de modéliser leur impact sur l’environnement sur l’ensemble de la chaîne. Plusieurs choses sont à prendre en compte. Le hardware, tout d’abord, c’est-à-dire tout ce qui correspond à la phase de production et de retraitement du matériel informatique. Entre batteries et matériaux semi-conducteurs, nos outils digitaux regorgent de déchets toxiques ou dangereux comme le cuivre, le plomb, l’arsenic, le mercure, le lithium ou même les plastiques qui peuvent avoir un impact considérable en matière de pollution des sols, de l’air et de l’eau dans le cas d’un mauvais recyclage ou d’un stockage à ciel ouvert. Un constat qui implique aujourd’hui une politique urgente en matière d’éco-conception, qui prenne en compte toutes les phases de vie de nos outils numériques.

En 2009, l’ONU soulignait déjà dans un rapport l’importance de mettre en place un processus régulé pour la gestion des déchets électroniques, notamment dans les pays connaissant une explosion de la consommation comme l’Inde, le Brésil, le Mexique ou la Chine, déjà deuxième producteur mondial de déchets électroniques, derrière les États-Unis, avec 2,3 millions de tonnes par an, sans avoir pris le temps de mettre en place des procédures de retraitement adéquats. Une tendance qui n’est pas prête à s’inverser, ce même rapport prévoyant une augmentation des déchets d’ordinateurs pouvant atteindre 500% en Inde d’ici 2020. Ces sources de pollution que l’on cache

Au-delà du matériel lui-même, il y a la pollution beaucoup plus perfide impliquée par le software et l’utilisation massive que nous faisons du numérique. Et en la matière, les chiffres pullulent aujourd’hui pour jeter l’opprobre sur les data-centers, ces fermes de serveurs dans lesquels les géants du net investissent massivement et qui recèlent l’ensemble de nos précieuses et très lucratives données numériques. Selon une étude du Think Tank Global e-Sustainability Initiative, les seuls centres de stockage et de traitement des données seraient à l’origine de 2% des émissions de CO2 dans le monde. Autant que le trafic aérien mondial. Ils sont également d’énormes consommateurs d’eau nécessaire à leur refroidissement, qui serait en partie responsable de l’assèchement progressif de la Californie, région qui concentre la plus grande densité de data-centers au monde. De quoi causer de sérieux dégâts à l’image vertueuse du digital. Si une requête faite sur Google est estimée à seulement 0,2g de CO2, son impact est à mettre dans le contexte d’une massification de ce type d’opération par les 3 Milliards de personnes qui ont aujourd’hui accès à Internet. Ainsi, selon l’Ademe, l’ensemble des requêtes web réalisée par les internautes français correspondrait à 287 600 tonnes d’émission de CO2 par an, soit plus d’1,5 millions de km parcourus en voiture. On imagine l’impact à l’échelle de la planète. Un impact que les géants du net se sont engagés à contenir en investissant massivement dans les énergies renouvelables, mais dont les efforts ne suffiront pas contrecarrer une courbe des usages qui continue de croître, dopée aux big-datas et autres objets connectés, et qui pourrait faire passer le taux d’émission de gaz à effet de serre à 4% en 2020.

De quoi espérer…

Alors, faut-il désespérer ? Penser que le numérique, cet univers de la « dernières chance » pour notre planète, ne serait finalement qu’une manière plus sophistiquée, plus désincarnée plus décentralisée d’éreinter nos ressources naturelles et notre environnement ? C’est oublier que, justement, le numérique est contemporain d’une conscience écologiste née dans les années 70 et pour laquelle les générations suivantes se sont construites sur les décombres de l’Amoco Cadiz, de Seveso, de Bhopal, de Tchernobyl ou de Fukushima. Cette génération a bien conscience que l’innovation ne peut désormais se faire au détriment de son environnement. On retrouve cette concomitance entre transformations digitale et environnementale qui se traduit par des initiatives dont l’une ne se fait pas sans l’autre. Le meilleur représentant de cette tendance est le truculent milliardaire Elon Musk, CEO de la firme d’automobiles électriques Tesla et président du conseil d’administration de la société de systèmes photovoltaïques Solar City. Certaines solutions sont aujourd’hui expérimentées permettant de redistribuer les serveurs des datacenters chez les particuliers pour utiliser la chaleur émise en guise de chauffage ou d’utiliser l’eau de pluie pour leur refroidissement. En Suède, un premier EcoDataCenter a énergie positive été conçu, alimenté exclusivement par des énergies renouvelables et refroidie par un système de végétalisation des toitures et d’aération par circulation d’air libre, la température naturelle régnant en Suède constituant un avantage certain sur celui de la Californie. Des initiatives encore insuffisantes pour résoudre le déficit énergétique du numérique, mais qui marquent une prise de conscience des industriels du web de penser à leurs impacts sur l’environnement et de ne pas tomber dans les mêmes travers que ceux qui ont conduit les activités traditionnelles tout au long du XXè siècle.

Le numérique est contemporain d’une conscience écologiste née dans les années 70 et pour laquelle les générations suivantes se sont construites sur les décombres de l’Amoco Cadiz, de Seveso, de Bhopal, de Tchernobyl ou de Fukushima.

Reste la question cruciale de la sensibilisation citoyenne. A l’instar de la grande consommation et de nos déchets industriels, les usages du digital se doivent désormais d’entrer dans une ère de la responsabilité. La question du traitement et du recyclage de nos données se pose de manière cruciale et leur résolution passera sans doute par notre capacité à comprendre l’impact de nos usages numériques sur l’environnement, à nous éduquer à un geste responsable, semblable à celui consistant à prendre notre vélo les jours de pic de pollution. A entrer dans une ère de sobriété numérique heureuse, pour un avenir digital durable.

Pascal Beria.


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