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Encyclopédie du Changement de Cap.
Le pass culture : abandon de la politique culturelle.
Maurice Merchier.
mardi 10 décembre 2019
publié par Christian Maurel

Le pass Culture, abandon de la politique culturelle.

Le Pass culture a été présenté lors de la campagne électorale comme le « chantier prioritaire » de la politique culturelle du quinquennat Macron. Pour le ministre de la culture, Franck Riester, c’est « une clé vers la liberté pour les jeunes ». Ce dispositif, accompagné d’un crédit de 500 euros, est pour le moment l’objet d’une expérimentation dans 14 départements auprès de 10000 jeunes de 18 ans volontaires, et, à terme, est voué à s’étendre à tous les jeunes de cet âge, puis – sans que des crédits publics soient prévus– à l’ensemble de la population. Il est donc logique d’en inférer la conception de la culture de nos gouvernants, et singulièrement notre Président.

Pour être direct, cette affaire est scandaleuse. Et cela d’un double point de vue. Sur le premier il n’est guère utile de s’attarder : cela a été l’occasion de conflits d’intérêts, et de « folles rémunérations », pour les responsables du dispositif, malgré l’échec patent dans la mission confiée, selon un article de Mediapart (1), ce qui a entraîné la démission et le remplacement avec réduction de rémunération de son président. Notons que cela suffit à montrer à quel point cette innovation « culturelle » s’inscrit d’emblée dans le contexte du néolibéralisme ambiant.

Elle est scandaleuse surtout, par la conception de la culture qu’elle dévoile ; ou, pour être plus exact, sur l’abandon d’une vraie politique culturelle. Il n’est pas possible ici de développer ce que, depuis la création du ministère de la culture en 1959 pour André Malraux, on entend par « culture », et l’ambition humaine et sociale que doit porter une politique culturelle. Nous renvoyons pour cela à la revue Projet d’octobre 2019, « la culture c’est pas du luxe » dont l’eccap a reproduit l’éditorial « la culture, un bien fou ». On y montre l’admirable travail d’ATD et de son fondateur, Joseph Wresinski, qui considérait la culture comme un bien premier, offrant aux démunis des livres avant même de leur dispenser l’aide alimentaire. Ces articles soulignent qu’elle offre des trésors de première importance, comme la musique ou la poésie. Elle donne les outils intellectuels de l’émancipation individuelle, ouvrant aux plus humbles de nouveaux horizons, et par là accéder véritablement à l’existence. Elle est en même temps l’occasion d’expériences collectives, d’émotions partagées, qui sont autant de façon de tisser du lien social.

Le pass culture est aux antipodes de tels élans. Son fonctionnement s’inscrit dans le cadre d’une logique commerciale dont il faudrait justement se libérer. Dans l’élan du management typique de notre capitalisme high tech, une entreprise privée, (donc dotée de l’ « agilité » requise), promue pour cela « start-up d’État » est chargée de mettre en œuvre le concept. Juridiquement, il s’agit d’une SAS (société par actions simplifiées), structure publique (pour 70% de l’État, et 30% de la Caisse des dépôts). Dans la perspective générale du repli des financements publics, c’est le privé qui est sollicité pour financer l’expérience. Il est spécifié qu’il faut « envisager le développement d’activités commerciales permettant d’assurer une partie significative de son financement ». En plein régime, les 400 millions d’euros requis devraient être obtenus à 80% de fonds privés.

En guise d’ouverture d’esprit vers d’autres horizons, l’expérience débouche sur le consumérisme ordinaire ; c’est la culture en libre-service : toutes sortes de biens et services sont offerts, des livres, des abonnements à des journaux, à de la musique (quelle qu’elle soit), des jeux vidéos. Comme le montre l’enquête de Mediapart, « le livre arrive en tête des dépenses du pass mais se dirige surtout vers les classiques programmés dans le cadre scolaire, suivi de la musique, dont les trois quarts vont vers la plateforme de streaming Deezer ». Faut-il s’en consoler en regardant l’Italie, où, dans une expérience analogue, le « bonus cultura », les livres offerts sont revendus au marché noir.

Alors que l’on pourrait penser qu’une politique culturelle cherche à éloigner les jeunes de l’emprise des nouvelles technologies de la communication, et des tendances à l’addiction, le smartphone est au contraire incontournable : une application est censée guider les jeunes dans leurs choix culturels. La logique du dispositif aboutit à les rendre encore plus captifs des opérateurs du numérique ; en effet, pour suppléer l’absence de financement conséquent, ils sont sollicités pour offrir des abonnements gratuits, qui, comme chacun sait, se transforment de façon plus ou moins automatique en abonnements payants, pour le plus grand profit de ces offreurs.

On aurait pu espérer que la politique culturelle dépayse les jeunes par rapport à l’univers des réseaux sociaux ; au contraire, c’est en fait la culture qu’on y adapte : il faut cliquer selon ses goûts sur des propositions telles que « applaudir », « écouter », « jouer », « lire », « pratiquer », « regarder », « rencontrer »… on ne s’éloigne donc pas trop du « like »… Or, il est clairement établi que l’internet tend à replier ses utilisateurs sur une bulle cognitive, dans laquelle seules passent les informations désirées provoquant plaisir, surprise ou émotion, à l’exclusion de toute autre susceptible de développer l’esprit critique. Mais rassurons-nous, puisque l’algorithme est conçu pour « éloigner le jeune de sa zone de confort et de son horizon habituel »… En l’occurrence, il ne sera jamais très éloigné de son écran. Au lieu qu’elle permette l’ouverture sur les autres, il est largement admis au contraire que cela favorise la tendance croissante à la clôture sur soi-même, à la fermeture aux autres, à l’inaptitude à un véritable dialogue.

Dernière antinomie entre ce dispositif et la véritable culture, le peu de place laissé à la création. Tout au plus peut-on imaginer qu’on y trouve des liens vers des groupes locaux ou des ateliers la pratiquant, mais ce n’est pas de ce côté que s’orientent les financements, ainsi que le regrette Patrick Bazin, ancien directeur de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, dans un article du Monde[1].

C’est un cas typique d’application de l’idéologie néolibérale, à savoir l’application de la logique de marché à des domaines où elle n’a pas sa place. Tous les éléments d’un marché de concurrence (presque) parfaite y sont ; un grand nombre d’offreurs est mis en relation avec un grand nombre de demandeurs, et grâce au numérique ceux-ci bénéficient d’une bonne information sur ces offres. Mais justement, la théorie des marchés postule que les consommateurs sont déjà dotés de préférences ; or, dans le cas présent, il n’en est pas d’autres, pour la plupart des jeunes, que celles que leur ont inculquées les industries culturelles, avec leurs produits de masses. Faut-il rappeler qu’un bien culturel n’est pas un bien comme un autre ? L’accès à une culture plus exigeante passe nécessairement par la construction d’une appétence, ce qui passe par l’éducation, et de façon générale par les relations humaines, que ne pourra jamais suppléer la communication numérique.

Maurice Merchier.

(1) "Le pass Culture procure surtout des passe-droits", Mediapart , 1er novembre 2019. Patrick Bazin :" Le Pass culture aurait pu constituer une preuve de confiance dans la capacité d’expression de la jeunesse », Le Monde du 19 novembre 2019.


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