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Dans Le Monde du 4-4-2018.
Le phénomène dû au changement climatique et aux activités humaines va amplifier les migrations.
par Simon Roger.
mercredi 4 juillet 2018
publié par Christian Maurel

Une bifurcation de l’humanité, concept sur lequel nous travaillons actuellement, s’impose. Elle ne connait à notre sens qu’un précédent remarquable dont nous sommes encore en grande partie les héritiers, qui est celle du passage, au néolithique, des chasseurs-cueilleurs à l’agriculture et à l’élevage, il y a quelques 12000 ans.

Mais il y a une différence de taille et d’importance entre ces deux bifurcations. La seconde se caractérise par l’urgence alors que la première pouvait prendre son temps. La preuve en est qu’il y a toujours des chasseurs-cueilleurs, y compris dans nos sociétés occidentales dites "avancées". Décidément l’Histoire n’oublie rien... Et parmi les urgences - et c’est sans aucun doute l’urgence des urgences - la protection de notre planète et de nos écosystèmes apparait d’une urgente nécessité en même temps qu’une des plus grandes difficultés. Il s’agit de changer radicalement nos modes de production, nos manières de consommer et, pour parler comme Castoriadis, tout un "imaginaire social de l’expansion illimitée" (la fameuse "croissance" vue d’un point de vue strictement économique) qui est celle d’un libéralisme apparemment tout puissant (même s’il comporte des failles). Les prises de positions des États n’y suffiront pas, d’autant quelles peinent à se traduire concrètement dans les faits. Comment faire bien, dans l’urgence et pour longtemps (c’est la meilleure vision de ce que devrait être la bifurcation) sans que les femmes et les hommes s’emparent des questions de société là où ils sont vivent, quelques fois survivent ? Et avec une conscience plus claire qu’en produisant et consommant autrement, ils changent la face du monde et la "figure de l’homme" (Michel Foucault). Cela relève d’une éducation populaire politique permanente, ce que nous avons appelé ailleurs ("Éducation populaire et puissance d’agir....") une "anthropologie en actes" . Dans le cas contraire, et pour revenir à la question des migrations, l’humanité risque de retrouver dans une contradiction difficile à surmonter entre un afflux de réfugiés luttant pour leur survie et des États-nations qui leur fermeraient la porte. C’est déjà le cas.

Christian Maurel, co-rédacteur du site.

La moitié des terres dans le monde sont dégradées.Le phénomène dû au changement climatique et aux activités humaines va amplifier les migrations.

Au cours des vingt dernières années, les pressions sur les terres et les sols ont considérablement augmenté. Pour préserver notre planète pour les générations futures, nous devons de toute urgence changer la façon dont nous traitons ces précieuses ressources. " Tibor Navracsics, responsable du Centre commun de recherche (JRC), le service scientifique de la Commission européenne, a tiré le signal d’alarme lors de la présentation, le 21 juin, du travail coordonnée par les experts de l’Union européenne.

Le JRC rendait publique, ce jour-là, la troisième édition de l’Atlas mondial de la désertification – publié une première fois en 1992, au Sommet de la Terre de Rio. Chaque année, une surface équivalente à la moitié de la taille de l’Union européenne (UE) – soit plus de deux millions de kilomètres carrés – est dégradée, l’Afrique et l’Asie étant les deux continents les plus touchés. " On peut s’accorder à dire que plus de 50 % de la surface terrestre est aujourd’hui affectée par ce mécanisme lié aux variations climatiques et aux activités humaines, et que le phénomène va grandissant ", estime le géographe et principal auteur de l’ouvrage, Michael Cherlet.

Stress hydrique

S’il est difficile de quantifier ce phénomène, c’est d’abord parce que la dégradation des terres n’est pas un concept statique, mais un processus évolutif par -lequel les sols épuisent leur potentiel biologique et leur capacité à supporter ou à nourrir les populations. La qualité des sols est une notion variable selon ses -utilisateurs. Les experts du JRC ont donc élaboré une grille de lecture identifiant quatorze paramètres : des critères biophysiques comme l’aridité, le stress hydrique, l’érosion ou la perte de végétation, et des critères socio-économiques tels que la densité de population, l’urbanisation, les pratiques agricoles, le mode d’élevage ou le niveau de vie.

Forts de cette approche pluridisciplinaire, ils ont dressé un inventaire cartographique en s’appuyant sur les progrès réalisés dans le domaine de l’image satellitaire. Vingt satellites d’observation scrutaient la planète en 1992, ils sont près de cent aujourd’hui. Cet état des lieux de la dégradation mondiale, qui a nécessité trois ans de travail, s’inscrit également dans une dynamique politique.

Moins connue que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et que celle sur la diversité biologique, la Convention sur la lutte contre la désertification fait pourtant partie du triptyque imaginé au sommet de Rio. " Nous avons besoin d’outils comme cet atlas pour suivre le rythme de dégradation des terres à l’échelle globale et pour repérer des solutions pour y faire face ", réagit Monique Barbut, la secrétaire exécutive de la Convention désertification.

L’agence onusienne s’est elle-même livrée à l’exercice. Dans un rapport publié à l’automne 2017, elle alertait déjà sur l’empreinte excessive de l’homme sur les ressources naturelles. Parmi les chiffres significatifs, on retiendra que 1,7 milliard de personnes vivent aujourd’hui près de fleuves où la ressource en eau s’appauvrit. A l’horizon 2025, près des deux tiers de la population mondiale pourrait être confrontée à une situation de stress hydrique.

" L’accès à l’eau sera dans l’avenir l’un des enjeux les plus importants qui aggravera, ou atténuera, la dégradation des terres ", insiste Michael Cherlet. L’extension massive de l’agriculture dans le nord-est de la Chine, par exemple, fait déjà pression sur la qualité des sols et les ressources hydriques.

Les cartes élaborées sous l’égide du JRC démontrent aussi que l’appauvrissement des terres est à l’œuvre partout dans le monde, et pas uniquement dans les régions arides et semi-arides. " Pas besoin d’aller au bout du monde pour rencontrer des terres dégradées, confirme Robin Duponnois, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. Il suffit de traverser le sud de l’Espagne, ou la région d’Agadir au Maroc. Le maraîchage, combiné aux pratiques d’irrigation, y est si intense que les terres ne sont aujourd’hui plus utilisables et très salinisées. " Pour ce spécialiste de la désertification, la révolution verte, basée sur des monocultures à haut rendement et l’utilisation massive d’intrants, est l’une des causes majeures de ce mal planétaire.

La région du Gran Chaco, en Argentine, Bolivie et Paraguay – l’un des cas examiné par les auteurs –, illustre une autre facette de la dégradation. Deuxième plus vaste écosystème forestier d’Amérique du Sud derrière l’Amazonie, territoire unique par sa biodiversité, il a perdu en moins de trente ans 142 000 km2 de forêts (soit 20 % de sa superficie totale) au profit de l’agriculture et demeure l’une des régions du monde les plus menacées en raison de la demande croissante de denrées agricoles. Raisonnement en silo

" Ce n’est pas une révélation, mais l’Atlas le montre avec évidence, les grands pôles de la consommation mondiale ne sont pas ceux de la production mondiale ", explique M. Cherlet. En Amérique du Sud, on déforeste notamment pour satisfaire les besoins des consommateurs d’Amérique du Nord ou d’Europe.

Selon Peter Potapov, de l’université américaine du Maryland, au rythme actuel de l’expansion agricole, industrielle et minière, les forêts primaires auront, d’ici 2030, disparu au Paraguay, mais aussi au Laos ou en Guinée équatoriale. Les forêts de Centrafrique, du Nicaragua ou du Cambodge pourraient subir le même sort d’ici 2040.

Pour Monique Barbut, il n’est plus possible raisonner en solo, abordant d’un côté la question de l’usage de terre, de l’autre celle du changement climatique ou du déclin de la biodiversité. " Qui peut imaginer un instant réussir à freiner les émissions de gaz à effet sans recourir à la séquestration du carbone, donc aux techniques de réhabilitation des terres ? ", lance-t-elle.

De même, il serait temps d’assumer que " les migrants originaires d’Afrique subsaharienne viennent de zones rurales dégradées ", même si l’instabilité économique ou politique peut expliquer aussi leur départ. Quelque 700 millions de personnes pourraient être contraintes à l’exil, d’ici 2050, compte tenu de la raréfaction des terres cultivables, anticipe l’Atlas. L’augmentation attendue de la population mondiale, 9 milliards d’humains au milieu du siècle, rendra la pression sur les ressources naturelles quasi insupportable.

Simon Roger.

© Le Monde


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