Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteExpressions
Les femmes aussi ont perdu une grande part des avancées considérables réalisées sous le communisme ?
APRES L’EFFONDREMENT...
lundi 18 novembre 2019
publié par Madeleine Abassade

Dans la période où est publié, sur notre site d’Education populaire, l’article de Jacques Pauwels qui énonce les conséquences de l’effondrement du Mur de Berlin pour celles et ceux qui vivaient à l’Est et y évoque la condition des femmes http://www.mille-et-une-vagues.org/...., Audrey Lebel envoyée spéciale en Russie du Monde Diplomatique, signe un long article sous l’intitulé : En Russie, le fléau des violences domestiques. Plus de huit mille trois cents femmes tuées chaque année. [1].

Quels rapports entre cet épouvantable constat, et ce qu’écrit Jacques Pauwels : « Les femmes aussi ont perdu une grande part des avancées considérables réalisées sous le communisme, par exemple en ce qui concerne les opportunités d’emploi, l’indépendance économique et des gardes d’enfants accessibles. » ?

Le droit des femmes dans la période qui suit la Révolution bolchevique

Dans son article En Russie, le fléau des violences domestiques, Audrey Lebel précise que « l’absence actuelle de législation spécifique concernant les violences dont sont victimes des milliers de femmes, s’explique en partie par l’héritage ambivalent du droit soviétique » Elle rappelle que dès 1917, les bolcheviks avaient octroyé le droit de vote aux femmes ; elles pouvaient demander le divorce ; en 1920, la Russie soviétique fut le premier État à légaliser l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), et que l’ensemble de ces mesures, ainsi que l’organisation de blanchisseries, de crèches et de cantines, furent mises en place, pour bonne partie, sous l’impulsion d’Alexandra Kollontaï première femme ministre de l’histoire contemporaine.

Au cours de conférences destinées aux femmes en particulier, quelque soit leur classe sociale d’origine, Kollontaï revendiquait la possibilité pour une femme d’avoir les relations amoureuses avec l’homme qui lui plaisait, et que l’enfant qui naitrait de cette relation puisse être intégré au couple légitime que par la suite elle formerait en se mariant avec un autre : « l’Union Soviétique prendrait en charge tous les enfants légitimes ou non » [2]. L’objectif d’alors était de détruire la famille en tant qu’institution bourgeoise. Les femmes prolétaires se trouvaient ainsi à l’égal des hommes, face au devoir de reconstruire un pays exsangue et d’entrer dans le monde du travail en étant fières de servir la collectivité : elles étaient libérées des tâches ménagères qu’oblige la garde des enfants, mais pas seulement.

Après la mort de Vladimir Ilitch Oulionov dit Lénine, à partir de 1930, Joseph Staline à la tête de l’URSS, revient sur ces avancées. Alexandra Kollontaï devenue ambassadrice est éloignée de l’Union Soviétique. Six ans plus tard, l’IVG est interdite et la procédure de divorce est alourdie. Si après la mort de Staline en 1953, le droit d’avorter est rétabli, le pouvoir reste obnubilé par la question démographique et les couples sans enfants obtiennent plus facilement le divorce.

La condition des femmes en Union soviétique au début des années 1960.

Dans un article de 1961, publié sur le site du Monde Diplomatique, Michel Tatu présente le livre écrit par André Pierre qui étant allé à Moscou, observe les conditions de la vie des femmes :

« Il ne suffit pas de constater, comme tout un chacun peut le faire à son arrivée à Moscou, le trop grand nombre de femmes occupées aux travaux les plus pénibles dans les rues et les usines de la capitale. Il faut aussi, pour comprendre sinon justifier cet état de choses, savoir que les femmes sont dans l’U.R.S.S. d’aujourd’hui 20 millions de plus que les hommes, et que la disproportion entre les sexes atteint pour les couches d’âge les plus actives, de trente-cinq à cinquante-cinq ans par exemple, la valeur inconnue dans tout autre pays de 616 femmes pour 384 hommes ! De là la part considérable que la femme joue et continuera de jouer pendant longtemps encore dans la vie de la nation : 31 % de femmes dans le bâtiment, 40 % dans la magistrature, 67 % dans l’enseignement, 76 % dans la médecine, tels sont quelques-uns des chiffres cités par l’auteur [André Pierre], et qui posent d’emblée les données du « problème féminin » en U.R.S.S.

A cela s’ajoute que leur lot est le moins enviable, confrontées qu’elles sont avec les difficultés de tâches domestiques qui viennent s’ajouter à leurs obligations professionnelles : Les queues, l’attente, telles sont les plaies de l’existence quotidienne des citoyens soviétiques dans les villes, et il n’est pas superflu de rappeler que ce sont les femmes qui les subissent surtout. De fait, plus encore que le spectacle des cantonnières balayant les rues glacées, c’est l’inépuisable patience des ménagères agglutinées à l’entrée des magasins. […] Parmi les deux cent cinquante-cinq membres et suppléants que compte Le Comité central, on ne relève guère qu’une dizaine de femmes, chiffre qui ne correspond même pas à la proportion, elle-même relativement faible, des femmes parmi les membres du parti : 20 % environ. Il est vrai que le cas de Catherine Fourtseva, qui est entrée en 1957 dans le tout-puissant présidium du parti, a constitué déjà une grande innovation. » [3]

La police et l’État

Les violences faites aux femmes exercées par le conjoint, n’étaient pas attribuées à une domination masculine structurelle, mais, rappelle Audrey Lebel, aux « mauvais soviétiques qui s’alcoolisaient » [4]. L’Etat et la police considéraient que les affaires domestiques étaient d’ordre privé. Ils n’intervenaient pas pour protéger les femmes considérant plus important de sauvegarder la famille quand il y avait des enfants. Si « la législation soviétique était très avancée en matière d’égalité civile entre les femmes et les hommes », manifestement, cette égalité s’arrêtait à la porte du foyer.

Un an après l’effondrement du mur de Berlin, précise encore Audrey Lebel, en Russie les organisations féministes se multiplient. Vingt-ans plus tard, « les violences conjugales sont toujours considérées comme des différends au sein du couple, et les réactions des policiers oscillent entre déni et moquerie, dérision et inaction. » Elle rappelle qu’« à sa naissance l’URSS se positionne à l’avant-garde en matière de droit des femmes », laissant supposer que peu de temps après 1922, année de la fondation de l’URSS, puis deux ans plus tard quand meurt Lénine, ce positionnement d’avant-garde n’existait déjà plus. Ainsi, les bolcheviks une fois au pouvoir, sous Lénine et Kollontaï, "l’accès au divorce facilité" avait permis aux femmes de rompre avec un conjoint violent, et l’amour libre était concevable. La Révolution bolchevique qui devait conduire à la société socialiste, après un passage par le communisme, avait pris en considération l’émancipation des femmes.

Dès lors, ne peut-on considérer le recul voire l’arrêt de ces mesures en leur faveur, à partir du moment où Staline arriva au pouvoir, comme marquant très tôt dans l’histoire de la Russie l’arrêt brutal du communisme ? Après avoir considéré les spécificités de l’URSS rappelées par Jacques Pauwels, est-ce que l’effondrement de l’idéal communiste ne remonterait pas près de soixante- dix ans avant celui du mur de Berlin ? Cet idéal communiste voulu par Lénine, qui dénonça, jusqu’au soir de sa vie en 1924, et que reprendra à son tour et en vain Trotsky : le développement croissant et inouï d’un appareil bureaucratique ?

Ce n’est pas une utopie.

« Des millions d’hommes et de femmes de par le monde, ont vu l’annonce du refus du système capitaliste existant, incarnée par l’Histoire dans la figure de Lénine, qu’ils pouvaient rompre avec leur destin d’exploité.es et d’opprimé.es. Présenter cette aspiration comme « utopique » écrit Jean-Jacques Marie, c’est tenter de persuader ces femmes et ces hommes que leur aspiration, soit- disant illusoire, ne peut être satisfaite. La transformation du capitalisme industriel en capital financier, fut décrite par Lénine dès 1916 comme la cause première des crises économiques […] Il avait tenté de briser ce diktat et décidé, pour la première, et unique fois, au monde, de ne pas rembourser la dette ruineuse sur laquelle les banques prospèrent et de mettre fin à la propriété privée des moyens de production. » [5].

Quant à l’émancipation des femmes, comme celle des hommes, elle devait passer par une réforme profonde de la société, autant sur le plan culturel, éducatif, qu’économique. Le pouvoir central se chargeant d’organiser le regroupement de la population en coopératives favorable au socialisme pour « le travail pacifique d’éducation culturelle. Afin de rendre notre population civilisée. » [6]. C’est ce que feront, hors de l’URSS, les mouvements “d’éducation populaire pour le peuple et par lui”, sans la lourdeur du parti Ceux qui ont pris le pouvoir en URSS, après Lénine, n’ont pas réussi, voire n’ont pas souhaité cette émancipation éducative autonome. Certes, il resta à l’Est, de l’autre côté du Mur, ce qui avait été initié sous l’impulsion de Kollontaï : les blanchisseries, les crèches, les écoles publiques et le plein emploi, pour les femmes, comme si leur condition ne devait être ramenée qu’à celle d’être mère. Ce qui était important c’était leur indépendance financière, de ne pas dépendre financièrement de leur conjoint, ce que la pénétration du capitalisme après la chute du Mur de Berlin, par l’arrivée du chômage comme le rappelle J. Pauwels, a certainement fragilisé.

Combien de femmes, dans le monde, meurent toutes les heures sous les coups de leur conjoint ? Pour les communistes de la Révolution bolchevique qui s’éteignit en 1924, le communisme se devait d’être international. D’autres résistèrent et relayèrent, parfois sous le manteau, ce que le présent des luttes citoyennes semble dire aujourd’hui entre les lignes. La transformation sociale, initiée par l’avant-garde en 1917, n’est pas une utopie, pas plus que n’est une utopie la lutte présente et à venir contre les violences faites aux femmes.

Madeleine Abassade, pour Éducation populaire & Transformation Sociale !

Post Scriptum :

Textes consultables sur Internet :

Condition des femmes en URSS de 1917 à 1944 : https://wikirouge.net/Condition_des...

Femmes en Russie : une inégalité qui ne dit pas son nom Anna Lebedev. https://www.cairn.info/revue-apres-...

La Conférence Internationale des Femmes Communistes en 1921 à Moscou https://www.marxists.org/francais/s...

En 1958, attitude nouvelle en U.R.S.S. à l’égard de la contraception H B Population Année 1958 13-2 pp. 90-91 https://www.persee.fr/doc/pop_0032-...

[1] Le Monde diplomatique, Novembre 2019, p.17

[2] Alexandra Kollontaï, La révolution, le féminisme, l’amour et la liberté. Textes choisis et présentés par Patricia Latour. Le Temps des Cerises, 2017, p. 251 à 258

[3] https://www.monde-diplomatique.fr/1...

[4] Francoise Daucé et Amandine Regamey, « Les violences contre les femmes en Russie : des difficultés du chiffrage à la singularité de la prise en charge, Cultures et conflits, n° 85-86, Paris 2012

[5] Jean-Jacques Marie, Lénine. La révolution permanente. Paris, Tallandier, 2018, p. 573 à 574

[6] Jean-Jacques Marie, op.cit., p. 540


Répondre à cet article