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Tribune libre
Les gaulois à l’hôpital Avicenne de Bobigny (93)
Yves Le Bechennec
mardi 28 octobre 2008
publié par Fernand Estèves

Il n’est pas si fréquent que l’on puisse, par ces temps de « crise » se réjouir. Aussi nous sommes heureux d’annoncer une exposition d’archéologie. Bon, après tout, quoi de plus banal. Chaque année à coups de gravières, de TGV, ou de zones industrielles avec leurs parkings inutiles, on artificialise des millions de kilomètres carrés du territoire de l’Europe (en France moins d’un archéologue professionnel par an pour 3 hectares détruits). Quelques archéologues professionnels ou amateurs se battent et parviennent à arracher aux pelleteuses des vestiges de ceux qui nous ont précédés. Il n’y a donc pas de quoi s’étonner qu’on obtienne in fine de quoi faire des expositions.

Plus exactement, étonnons-nous. Etonnons-nous qu’il n’y ait pas plus de ces expositions ; pas les chics chocs et vides de sens « l’or des barbares », « les trésors des princes à bijoux » où on étale dans des vitrines des pièces tellement exceptionnelles que plus d’un visiteur (même l’archéologue) ne sait pourquoi elles sont exceptionnelles. Non de vraie exposition de ce que produit au quasi quotidien l’archéologie préventive. Cette archéologie avant la nouvelle construction. Cette archéologie faite par des professionnels, souvent avec le soutient de bénévoles.

Des expositions qui devraient dire la réalité du travail d’une science en cours à côté de chez vous (nous). Ces expositions issues d’une fouille préventive où dans la salle de classe de la Commune, on montre ce que la fouille a livré. Des expositions qui devraient permettre à chaque collégien de savoir qu’il n’est pas le premier nombril au monde. Ces expositions où l’on pourrait même croire que l’archéologue a demandé au professeur de lui relire son texte (un chercheur c’est un chercheur et un pédagogue un pédagogue, les deux ensembles cela pourrait faire un projet). Des expositions faites pour que le collégien comprenne de quoi on parle ; (et au passage que malgré la perte de technicité des milieux de la culture, il n’y ait pas trop de fautes de français). Des expositions où (sacrilège) le collégien pourrait même avoir été invité à mettre la main à la pâte pour la préparation, voire pour la fouille elle-même. Bobigny c’est plus de 900 stagiaires sur 15 ans, alors pas question de faire « l’or des gaulois à Bobigny » reste à inventer autre chose. Par exemple à la demande de la directrice de l’hôpital, planter l’expo dans le hall. La planter pour trois mois, comme on plante un chapiteau de cirque.

Trois mois à s’installer dans le passage des malades, des infirmiers, des électriciens, des camarades des syndicats, des radiologues, des pompiers qui viennent apporter des blessés, des agents de sécurité qui essayent de gérer la pénurie de places de stationnement, voir encore des médecins des élèves infirmiers, des anesthésistes bref de ce qui fait qu’un hôpital comme Avicenne est en soit une petite ville. On a essayé de leur faire une expo compréhensible, jolie, un peu innovante, dans un lieu qui à priori ne voit pas si souvent débarquer la Culture.

Reste à savoir comment une telle démarche va être perçue. L’exposition démarre le 23 à 16 heures par un traditionnel vernissage. En vrai, elle a déjà démarré. Les menuisiers de l’hôpital y travaillent depuis deux mois, les électriciens réfléchissent sur l’éclairage des vitrines, la chargée de communication se bat pour ouvrir des portes, des espaces pour coordonner tout cela et cela fait que l’expo existe déjà. Toutefois cette expo serait morte s’il n’y avait que des panneaux et des vitrines. Une exposition doit déranger pour entrainer un nouvel arrangement du monde. Cela veut dire que si nous voulons un nouvel arrangement du monde, un monde où par exemple on puisse dire qu’un million quatre d’habitants en Seine saint Denis ont droit à un musée d’archéologie, nous devons déranger. Tout le débat sur la démocratisation culturelle. Débat qui sent particulièrement mauvais et au prétexte d’un soit disant « échec » tente de ressortir les vieilles recettes, de refermer les portes et de reproduire une culture faussement réservée à une fausse élite est à dépasser. Si on veut démocratiser l’entrée au musée - et le Maccval, musée d’art contemporain du Val de Marne démontre avec brio que cela est possible - cela passe par la construction volontaire, obstinée, du public.

Nous ne nions pas par là que la démocratisation (de la culture entre autre) est un mouvement en panne. Force est de considérer que tout un chacun n’entre pas facilement dans un musée, un théâtre, ou une salle où sont exposées des œuvres d’art. Force également est de remarquer que le débat se mène à coup de chiffres anciens et d’enquêtes déclaratives ce qui n’est guère scientifique. Nous voulons simplement dire que le débat autour de ce soit disant « échec » sent mauvais. Il est remarquable que ceux qui le mènent ne rappelle jamais ce que serait à leurs yeux la « réussite ». Nous, marxistes, savons que la réussite est la fin de l’aliénation. Nous savons que cette aliénation est consubstantielle au salariat. La réussite de la « démocratisation culturelle » n’est donc simplement que la fin du salariat. Nous doutons sincèrement que se soit au cœur des objectifs du cabinet de la ministre de la culture.

Contentons-nous de dire en professionnels de l’archéologie qu’il nous arrive de regarder notre propre domaine avec des yeux innocents d’un spectateur. Or là, souvent, nous nous faisons peur. Notre langage disciplinaire est refermé sur lui-même. Nos dispositifs en direction du public ont souvent pour premier abord la dame de la caisse à qui aucun conservateur (mot ici à double sens) n’a pris le temps d’expliquer l’exposition qu’elle est pourtant censée « vendre ». Caricaturalement on réfléchit en réunion sur un projet « égalité des chances » mais on ne prend pas le temps de dire à la (ou au) secrétaire ce qu’a apporté à la Recherche, le travail du jour. En fait de démocratisation de la Culture, le plus souvent nous ne sommes mêmes pas capable de former correctement les agents qui à la base font le travail.

Combien de visites pour la Presse et combien de visites pour les agents d’entretien des lieux ? Or ce sont eux qui peuvent être les rouages vers cette majorité de la population que nous ne touchons pas. A contrario, un des faits majeurs de la Culture en France aujourd’hui est la création d’une foule de déclassés de la Culture à qui une fausse intelligentsia fait souvent savoir qu’ils (elles) ne sont pas là pour réfléchir ! De très nombreux ouvriers de fouilles de l’INRAP souvent avec de nombreuses années d’ancienneté et toute l’expertise que cela représente (sans parler des problèmes de santé) peuvent en témoigner.

Échec de la démocratisation culturelle. Panacée : le musée hors les murs dans un supermarché. On installe dans le sous-sol du monstre, une tente en jolie toile noire, on y met des œuvres et une petite dame à la porte. Comme on est en Banlieue, on rajoute des vigiles la nuit et un en plus le jour. L’échec relatif du dispositif désolera le responsable. Il glosera ensuite sur le fossé culturel infranchissable. Malheureusement cet exemple issu des opérations Beaubourg hors les murs est réel. Bien sur, nous savons qu’une expo de grandes images dans les escalators du même centre commercial aurait eu un résultat très différent. Après tout pourquoi quelqu’un entrerait dans un musée (une boite) s’il ne sait pas ce qu’il peut en espérer ?

Une élite crée par la sélection sociale et scolaire sait qu’elle peut entrer dans le musée et y trouver là de quoi nourrir sa réflexion. Le reste de la population en est tenu loin. Pas grave, allons nous mettre là où est cette autre partie : 2004 au centre du centre commercial, 2008 au milieu de l’hôpital. Soignons les dispositifs, grandes images, second degrés, présentation des questions et non des certitudes temporaires des chercheurs, osons présenter les vrais objets, expliquons pourquoi ce sont des indices fragiles. Surtout mettons des chercheurs au milieu. Pourquoi ? Pour qu’ils puissent expliquer aux passants. Pourquoi des chercheurs et pas des spécialistes de la médiation ? Car justement ce qui passionne les chercheurs ce sont les questions et non les savoirs. Et parce que nous considérons que ce dont à besoin chacun si il veut échapper un tant soit peu au piège de l’idéologie capitaliste, c’est justement de cette passion.

Or, disons-le, cette passion est communicative, dévastatrice, elle sait si on la laisse courir faire bouger les montagnes et pour qu’elle vive, elle a besoin d’être partagée.

Alors venez-nous voir, passez par le grand porche de l’hôpital, pas pour admirer l’architecture mauresque, mais pour faire un coucou fraternels aux différents locaux syndicaux qui sont un des cœurs de l’hôpital, on est au bout de l’allée dans le hall, jusqu’aux fêtes !