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MOBILISONS-NOUS !
Lettre ouverte à ceux qui refusent de se résigner.
Christian MAUREL.
mercredi 13 janvier 2016
publié par Christian Maurel

MOBILISONS-NOUS ! Lettre ouverte à ceux qui refusent de se résigner.

Cet écrit doit peu de choses à son auteur. Il est dans l’air du temps. Cet air vivifiant que respirent et exhalent ceux qui pensent que le monde ne peut continuer plus longtemps sa marche folle. Les raisons de se mobiliser sont nombreuses : redéploiement des inégalités, exploitation sans vergogne de l’homme par l’homme, réchauffement climatique, crise de la démocratie représentative délégataire, développement de l’individualisme de masse, montées de l’extrême-droite, de la xénophobie et du racisme, recrudescence des violences guerrières et du terrorisme… L’inventaire à la Prévert serait sans fin. Chacun, là où il vit, travaille, résiste, espère, subit, survit… aurait quelque chose à ajouter pour dire ce qui, ici et là-bas, remet en cause l’humanité de l’Homme.

Et pourtant un monde nouveau est en train de naitre dans l’ancien. Par petites touches, sans grand bruit, discrètement, comme de minuscules fleurs poussant dans les décombres quand la vie reprend ses droits. Nous sommes dans ce moment très particulier où, pour le dire avec les mots de Hegel (préface de La Phénoménologie de l’Esprit), l’ « émiettement continu qui n’altère pas la physionomie du tout [peut être] brusquement interrompu par le lever du soleil qui, dans un éclair, [dessinera] en une fois la forme du nouveau monde ».

Mais le soleil ne se lèvera pas seul, par la magie d’une mécanique céleste qui nous inviterait à attendre patiemment que la lumière jaillisse. Il faudra l’y aider. Cette lumière ne peut venir que de nous, de notre imagination et de notre esprit qui, comme le dit encore Hegel, « ne se trouve jamais en état de repos … désintègre, fragments par fragments, l’édifice de son monde précédent », tout particulièrement dans « ce temps de gestation et de transition à une nouvelle période [où] il est sur le point d’enfouir ce monde dans le passé ». Ce dont nous devons être sûrs, c’est que cette transition ne se fera pas sans heurts. Car, comme le disent P. Dardot et C. Laval (Commun. Essai sur la révolution au 21ème siècle), « s’ouvre devant nous une longue période de convulsions, d’affrontements et de bouleversements ». Il faut s’y préparer avec lucidité et détermination, si nous ne voulons pas connaitre le règne absolu et de plus en plus tyrannique d’une économie de marché qui, dans sa forme néolibérale, a gagné la quasi-totalité des activités humaines et a fait des institutions républicaines et des élus du peuple les rouages plus ou moins consentants de son expansion illimitée.

Contre le déclinisme et le défaitisme qui justifient l’impuissance.

Les propos déclinistes se vendent bien, font recette, occupent les grands médias, notamment télévisuels, à la recherche du sensationnel qui attire le chaland. « C’était mieux avant… Il faudrait y revenir… Faisons donc tourner la roue de l’Histoire à l’envers… ». Pour certains, dont nous tairons les noms, les périodes les plus noires de notre 20ème siècle ne seraient finalement pas aussi sombres qu’on veut bien le dire. Ainsi, la raison bien conduite nous conduirait à une vision du monde en déclin qui appellerait à un sursaut réhabilitant les anciennes valeurs, comme ce fut par exemple le cas au moment du gouvernement de Vichy. De son côté, le défaitisme relèverait du comportement le plus raisonnable. Changer le monde serait bien prétentieux et hardi. Même pas la peine d’y penser ! Nous ne sommes plus en mai 1968. La lutte des classes est un non sens. La meilleure preuve c’est qu’elle a abouti à la pire des barbaries : le stalinisme. Même si elles sont très différentes, ces deux postures convergent dans leurs effets : maintien des rapports sociaux en place, justification de l’impuissance à transformer un tant soit peu la réalité, résignation des individus et du corps social, repliement sur soi ou sur les proximités immédiates. Pourquoi alors se culpabiliser d’avoir fait le choix du chacun pour soi et pour les siens ? Je m’en sors finalement pas mal. Tant pis pour mon voisin, mon collègue et pour l’humanité…

Pendant ce temps, le monde court à sa perte. A notre perte. L’obscurité gagne. « L’accumulation de la camelote » et « l’imaginaire de l’expansion illimitée » (Castoriadis / entretien avec Mermet) nous divisent et épuisent la planète. Ceux qui sont du côté du manche n’en ont cure. Plutôt le renforcement de leur position dominante que la protection de la Terre et de ses habitants !

Nous ne sommes pas en démocratie. Créons-la !

L’utilisation du mot « démocratie » appliqué à nos institutions politiques est un abus de langage. Nous n’avons jamais été en démocratie. Seule la Commune de Paris de 1871 a pu s’en rapprocher. Comme le disait Sieyès en septembre 1789, « les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ». Nous sommes donc dans une aristocratie élective, un système représentatif qui n’est pas une démocratie et qui avec le temps a dérivé vers un forme d’oligarchie dans laquelle les citoyens se reconnaissent de moins en moins. Pourquoi alors ne pas confier sa destinée aux experts, aux plus riches, aux plus forts, aux plus intelligents, à ceux qui savent et sauront faire, à ceux qui tiennent un discours sécuritaire ? Nous prenons ainsi insidieusement le chemin du pouvoir autoritaire et d’un fascisme rampant qui refuse de dire son nom et qui voudrait nous faire croire que le pire ne se reproduira pas.

Il ne reste alors qu’une voie, celle de la démocratie réelle et radicale dans laquelle des citoyens autonomes créent et disent la loi, élaborent les politiques publiques, en contrôlent la mise en œuvre, choisissent ceux qui composent l’exécutif et auront à répondre de leurs engagements. Les modalités du choix apparaitront secondaires (élection avec ou non appel à candidatures, tirage au sort pour partie ou totalement…) puisque les conditions de révocation seront légalement définies. Nous devons donc changer – et, dans un premier temps, faire évoluer et transformer – les institutions républicaines en faisant l’expérience d’une vie démocratique authentique dans laquelle chacun sera amené, comme le pensait Aristote, à « gouverner et à être gouverné ».

Commencer par la proximité et mettre le pied dans la porte chaque fois qu’elle s’entrouvre.

Rien n’est totalement figé. Toute société est en mouvement permanent d’altération sous les coups de boutoirs des rapports de force, des innovations et de l’esprit critique. Jusqu’à ce que cette altération ne débouche sur l’altérité, sous la forme d’une société nouvelle qui était en gestation dans la précédente.

Au risque de nous répéter, nous y sommes. Des portes s’entrebâillent, des idées nouvelles font sens, des propositions alternatives émergent, jusqu’au cœur même des institutions et de la représentation politique en place. Ici, des pratiques coopératives qui prennent le relais d’organisations pyramidales et hiérarchisées qui ont échoué ; ailleurs ce « millions de révolutions tranquilles » (Bénédicte Manier) qui changent le monde par petites touches, ouvrent des perspectives économiques, sociales culturelles, éducatives, environnementales et politiques inédites ; plus prés de nous, des habitants revendiquant la mise en place de Conseils de citoyens prévus par les nouvelles dispositions de la Politique de la ville alors que les pouvoirs publics locaux rechignent souvent à les mettre en place au motif qu’il serait plus simple, plus "efficace" et plus reposant pour tout le monde de s’en passer…

Chaque fois qu’une porte s’entrebâille et laisse passer une lumière, mettons le pied pour qu’elle ne se referme pas. Il n’y a pas de petites victoires ni d’avancées inutiles, aussi modestes soient-elles, à condition que l’esprit et l’imagination restent en éveil, toujours prêts à proposer, à ouvrir de nouveaux chemins. Et pour cela, commencer par la proximité là où les gens vivent, travaillent, subissent, jouent des coudes pour donner un autre avenir à leur village, à leur quartier, à leurs enfants, aux idées, centres d’intérêts et activités qu’ils construisent et partagent avec d’autres. Un jour, demain peut-être, cette démocratie encore tâtonnante fera sens collectif, s’imposera comme nécessaire, bousculera des institutions à bout de souffle et réduites à un squelette sans vie.

Créer des institutions alternatives et démocratiques parallèles.

N’attendons-pas que notre système social et politique s’effondre ou ne réponde plus du tout aux attentes légitimes des populations dans leur diversité. Ce serait prendre un risque très grave, celui de la mise en place, comme ce fut le cas en Allemagne après la première guerre mondiale, d’un pouvoir autoritaire, liberticide et totalement anti-démocratique. Expérimentons, dès aujourd’hui, partout où les volontés existent, des formes institutionnelles alternatives, même si elles n’ont pas la reconnaissance des politiques publiques en place. La critique ne suffit pas. Il faut passer au stade de l’émancipation, de l’action collective et de la transformation de ce qui ne peut rester plus longtemps en l’état, quitte à se mettre en contradiction avec la loi.

Les forces existent : collectifs d’habitants, comités d’usagers, mouvements sociaux, réseaux de solidarités, syndicats, associations… Comment peuvent-elles s’organiser, mobiliser les habitants devenir des vecteurs de proposition, de contestation et d’interpellation ? On peut imaginer plusieurs dispositifs : des assemblées populaires mettant en discussion les programmes, ordres du jour et délibérations des conseils municipaux, intercommunaux, départementaux, régionaux et, pourquoi pas, de l’assemblée nationale et du sénat ; la mise en place de conseils économiques, sociaux et environnementaux locaux composés de représentants des forces vives organisées et de citoyens volontaires désignés par tirage au sort. Ces conseils se donneraient principalement pour missions d’impliquer les habitants dans la définition des politiques publiques et dans l’évaluation critique des services rendus.

Il est grand temps que les habitants retrouvent le chemin de la citoyenneté active et de la vie politique. Cela passe par des pratiques démocratiques à la fois attrayantes et exigeantes dans lesquelles chacun aurait le sentiment de peser sur les enjeux qui le concernent. Aucune étape du processus démocratique n’est à négliger : l’expression la plus libre possible ouvrant sur le débat contradictoire, l’analyse collective des situations vécues, la construction de propositions à mettre en délibération, l’arbitrage et la prise de décision sur ce qu’il parait bon de faire. Dans le cas contraire, ces institutions alternatives se condamneraient à singer les plus mauvais travers de la représentation délégataire, et perdraient tout crédit tant du coté des citoyens que des élus du suffrage universel.

Et si les partis politiques avaient fait leur temps ?

On a l’habitude de dire que les partis politiques, les syndicats et les associations sont les trois piliers de la République. Mais ce sont les partis politiques qui connaissent, à ce jour, le plus grand discrédit : programmes de plus en plus indigents, incapacité à animer le débat public autour de véritables enjeux, réduction à des appareils purement électoralistes, bureaucratisation pyramidale, adhérents et militants en constance diminution… Faut-il leur redonner vie et vigueur ? Les financements publics n’y ont pas réussi pas plus que la place qu’on leur donne dans des grands médias dominés par le marché et la course à l’audimat. Ou bien, faut-il considérer que les partis politiques ne constituent qu’une parenthèse, certes remarquable, de notre vie politique et que cette parenthèse est en passe de se refermer ?

Nous penchons pour la deuxième hypothèse. Non par choix mais en raison d’une vision lucide de la réalité. Il serait, là aussi, extrêmement dangereux d’attendre le complet discrédit des partis pour commencer à envisager une autre manière d’animer la vie politique. Le pouvoir a horreur du vide. Si nous n’y prenons garde, on peut craindre que demain ressemble au passé le plus sombre et que nos destinées soient confiées à un homme providentiel (plutôt qu’une femme ?), à un Léviathan liberticide, à un impérium impossible à contester.

Nous proposons de donner audience aux espaces d’engagement dans la vie publique que sont les associations citoyennes, les mouvements sociaux, les collectifs d’habitants, de travailleurs et de citoyens, et de ne plus en faire (notamment pour certaines associations) de simples opérateurs de la commande publique, voire des courroies de transmission des pouvoirs en place. Libérons les initiatives associatives de toute instrumentalisation pour quelles deviennent des ferments de la vie démocratique. Après tout, pourquoi une association ou un réseau associatif ne pourraient-ils pas mettre en débat des propositions politiques sans craindre de se mettre en danger ? Le mouvement associatif est riche d’un million deux-cent mille associations en activité, d’un million deux-cent mille salariés (en équivalent temps pleins), d’autant de militants et de bénévoles, et surtout de vingt millions d’adhérents et usagers. Quelle représentativité ! Et quelle force ! Le vivier citoyen est là, bien plus que dans les partis politiques.

Vers un nouvel imaginaire social instituant des manières de penser et de faire inédites.

Il n’y a de projet de société ni de communauté de destin possibles sans un imaginaire social partagé qui puisse s’incarner dans des institutions et des manières de penser, de sentir et de faire nouvelles. C’est à cette condition qu’une transformation sociale et politique réelle est possible. Seule, en effet, « une signification imaginaire peut cristalliser et donner sens à ce qui semblait jusqu’alors n’être que des actions et des prises de position dispersées, disparates, voire marginales » (P. Dardot et C. Laval, op. cit.). A la fin du siècle dernier, Cornélius Castoriadis nous alertait sur les dangers de « la montée de l’insignifiance » dans une société comme la nôtre devenue incapable de « maintenir ou de se forger une représentation d’elle-même qu’elle puisse affirmer ou valoriser, ni d’engendrer un projet de transformation sociale auquel elle puisse adhérer et pour lequel elle veuille lutter » (La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe IV). Le passage engagé de longue date (voir Karl Polanyi, La grande transformation, 1944) d’une « économie de marché » à une « société de marché » qui prend désormais une extension planétaire, sape chaque jour un peu plus l’imaginaire social qui s’était patiemment construit depuis les communes du Moyen-âge jusqu’à la Révolution Française en passant par la Renaissance, la Réforme, le rationalisme et le Siècle des Lumières. Un « social historique » (Castoriadis) s’était alors structuré autour de textes fondateurs (la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen), de valeurs fortes (Liberté, Égalité, Fraternité puis Laïcité), puis s’était incarné dans des institutions, des croyances, des manières de penser et de faire dont nous nous réclamons encore (la Constitution républicaine, la loi, le vote, la libre entreprise, l’École et tous les autres services publics…).

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Cet imaginaire social est contesté, déstabilisé, affaibli, d’un coté par cette fameuse « montée de l’insignifiance » du tout marchandise et d’un libéralisme conquérant qui gagne tous les secteurs d’activité (culture, loisirs, santé, enseignement…), et d’un autre côté par le développement d’imaginaires sociaux xénophobes, sectaires, nationalistes, fondamentalistes. Les deux mâchoires de cette prise en étau se renforcent mutuellement et menacent les fondements mêmes d’une société qui s’est construite sur des valeurs humanistes de progrès et de bien-être appelées à fédérer, dans un mouvement d’ensemble, toutes les intelligences, volontés et forces sociales (les sciences, les techniques, l’éducation, la production de biens de consommation utiles, la protection sanitaire et sociale…).

Que faire et comment faire ? Face à ce qui remet en cause ce qu’il est convenu d’appeler le « vivre ensemble », nous ne voyons pas d’autre solution que de construire un nouvel imaginaire social mettant en avant la coopération plutôt que la compétition, la solidarité contre l’exclusion, l’hospitalité contre le refus de l’autre, la construction de communs appropriables ni par le marché, ni par les États. Là aussi, nous ne partons pas de rien. Cet imaginaire social plonge ses racines dans un mouvement ouvrier se réclamant du mutuellisme, de l’associationnisme et de la démocratie des conseils de travailleurs, avant qu’il ne s’abîme dans la bureaucratie et dans le stalinisme. Nous pensons et espérons que cette parenthèse catastrophique s’est définitivement refermée. La voie est sans doute encore étroite. Mais elle est ouverte. Ça et là émergent ces « révolutions tranquilles » qui par petites touches modifient le paysage, changent progressivement le monde, font surgir des significations, des représentations et des modes de pensées et d’agir inédites dans tous les domaines d’activité : le travail, la consommation, la production de l’énergie, l’agriculture, l’habitat, les prises de décision… Une nouvelle pensée sociale et politique se nourrit de ce bouillonnement incessant d’idées et de pratiques, augmente sa cohérence d’ensemble, le met en perspective, ouvre ainsi des voies nouvelles sur l’au-delà du capitalisme. Nous pensons en particulier à Michael Hardt et à Antonio Negri (Multitude, Commonwealth) et à Pierre Dardot et Christian Laval (Commun. Essai sur la révolution au 21ème siècle). Mais ils ne sont pas les seuls.

Faire œuvre d’éducation populaire.

C’est en forgeant que l’on devient forgeron. De même, c’est en pratiquant la démocratie réelle que l’on devient réellement démocrate. Faudrait-il donc attendre d’être dans une démocratie réelle pour espérer devenir tous démocrates ? Cela supposerait un changement radical de notre constitution et de nos institutions, autrement dit, de sortir de la simple délégation de pouvoir et de donner aux citoyens la souveraineté inaliénable de faire et de dire le droit, et d’en contrôler l’application. Nous n’en sommes pas là. Les élus très attachés à leurs pouvoirs et à leurs prérogatives ne sont pas encore prêts à un tel changement, pas plus que bon nombre de citoyens, même si certains d’entre eux s’interrogent sur l’avenir de notre système politique.

Que faire en attendant ? Nous avons déjà avancé une hypothèse : faire l’expérience d’institutions alternatives démocratiques parallèles permettant l’expression, l’analyse critique et la délibération de citoyens qui deviendraient ainsi porteurs de propositions et co-élaborateurs des politiques publiques. Ces institutions, dont il convient de préciser les missions et les règles de fonctionnement, pourraient prendre la forme d’assemblées populaires de proximité et de Conseils Économiques, Sociaux et Environnementaux locaux représentatifs des habitants et des forces vives organisées (comités d’usagers, mouvements sociaux, syndicats, associations…).

Ces expériences peuvent, sans aucun doute, motiver l’engagement démocratique des citoyens, à condition, cependant, que ceux-ci veuillent bien s’y impliquer, en faire l’expérience et en titrer des enseignements. Une étape supplémentaire est nécessaire. Elle se situe en amont et doit constituer un premier apprentissage de la démocratie, à la fois en situation réelle et préparatoire à des engagements publics plus conséquents. Cet apprentissage est du ressort de l’éducation populaire permanente dans sa dimension politique. En effet, si on néglige cette étape, « banc d’essai du citoyen » comme certains le disaient déjà dans les années 1960, il y a fort à parier que seuls les initiés de longue date et les « experts » en prise de parole en public s’investiront dans ces espaces démocratiques… qui du coup perdraient de leur puissance démocratique.

Ce travail d’éducation populaire est à la fois décisif, complexe, on pourrait même dire, subtil, notamment dans la manière de le conduire. Il doit, tout à la fois, se préoccuper de la conscientisation des publics auxquels il s’adresse, de leur émancipation des contraintes qu’ils subissent, concourir à l’augmentation de la puissance individuelle et collective d’agir dont témoigne ce passage, toujours difficile, de la résignation à l’engagement et à la mobilisation sur des objectifs discutés et partagés. Le tout, en prenant bien soin de ne pas faire « à la place de » mais « avec ». En effet, la démocratie réelle et la citoyenneté active ne s’enseignent pas. Elles s’apprennent en situation et par diverses expériences : l’expression, l’analyse, la prise de parole, d’abord en petits groupes puis en public, le débat contradictoire, le faire ensemble, la formulation de propositions, la délibération, quelques fois la négociation qui conduisent à l’arbitrage et à la prise de décision. Tous ces « temps démocratiques » doivent pouvoir engager la responsabilité de chacun au regard de soi-même et des autres, et en faire ce que nous avons appelé ailleurs des « singularités agissantes ».

Les associations d’éducation populaire – tout particulièrement celles qui accueillent des publics de tous âges, conditions, cultures et nationalités dans des équipements de proximité (centres sociaux, maisons des jeunes et de la culture, maisons pour tous, maisons de quartiers, foyers ruraux…) – doivent, si ce n’est pas déjà le cas, s’engager dans cette éducation citoyenne et politique avec une grande liberté pédagogique mais toujours dans le respect des populations. Pour qu’il en soit ainsi, ces associations et ces équipements doivent pouvoir se dégager, en quelque sorte s’émanciper, des commandes politiques instrumentalisantes qui, au motif de les soutenir financièrement, les réduisent très souvent à n’être plus que des opérateurs et des agents de paix sociale. Car, en effet, comment être un réel vecteur d’émancipation, d’autonomie et d’engagement dans la vie publique si l’on ne réussit pas à s’émanciper des contraintes, que ce soient celles des pouvoirs en place ou du marché ? Là est le premier combat pour les mouvements, associations et institutions d’éducation populaire. Il est urgent. De son issue dépend en grande partie l’avenir d’une démocratie seule capable de construire un modèle de société nous permettant de sortir de cet affrontement destructeur entre l’imaginaire de la compétition et du « tout marchand » porté par le libéralisme économique, et les imaginaires xénophobes, nationalistes et fondamentalistes qui n’acceptent aucune discussion et ne connaissent très souvent que le langage de la force.

Révolutionner la révolution ?

Certains évènements de ces dernières années (révolutions arabes, occupation des places, Indignés en Espagne, mobilisation des grecs contre l’austérité…) montrent que le corps social est bien vivant et que les peuples ne sont pas sans voix. Dans le même temps, des initiatives moins spectaculaires et dans tous les domaines indiquent qu’un processus révolutionnaire est en cours, qui transforme la société en profondeur « sans prendre le pouvoir » (John Holloway), quelque chose comme la construction d’une autre logique avec d’autres mots, des valeurs nouvelles, des symboles différents, des pratiques alternatives qui rompent avec les manières de faire instituées de longue date.

C’est une autre manière de faire la révolution bien différente de celles que nous avons connues ces derniers siècles et qui consistait à s’emparer des appareils d’État par la mobilisation collective et souvent par la force armée. Cela signifie-t-il que les partis d’avant-garde et les leaders charismatiques guidant les « masses » vers un avenir radieux ne sont plus d’actualité et qu’ils auraient laissé la place à des pratiques mobilisatrices sans véritables chefs, sans mots d’ordres venant d’en haut, mais animées par une construction patiente et continue de savoirs, de représentations, de projets de société et de manières de vivre radicalement autres ? Il est peut-être encore trop tôt pour répondre sans équivoque à une telle question. Mais gageons qu’une certaine alliance entre la construction d’un nouvel imaginaire social s’incarnant dans des manières de pensée et de faire inédites, et le développement des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication favorisant un partage plus égalitaire des savoirs et modifiant les rapports à l’espace et au temps, n’est pas étrangère à cette transformation des manières de transformer la société. Aujourd’hui et plus que jamais, dire « Urbi et Orbi » ce que l’on pense, ce que l’on fait et ce qu’il conviendrait de faire à grande échelle, faire réseau à partir de tous les endroits de la planète et de toutes les expériences y compris celles qui peuvent apparaitre les plus modestes, voilà, sans aucun doute, des manières révolutionnaires de faire évènement et de transformer profondément la réalité. Bien plus que d’allumer des feux en pensant qu’ils vont embraser la planète.

Des États Généraux de la transformation sociale et politique : une prochaine étape ?

Il y a urgence de revenir au peuple, à ce qui affecte les gens là où ils vivent, à traduire les souffrances, contradictions et conflits en savoirs et propositions utiles pour l’action collective. Organisons des États Généraux de la transformation sociale et politique débouchant sur de nouveaux droits, constitutions et institutions ! Sortons de l’étouffement de la parole et de sa confiscation par une élite et par des médias nous imposant insidieusement ce qu’il faut penser et dire !

En France, depuis les cahiers de doléances et les états généraux de 1788-89, le peuple n’a jamais véritablement eu une parole « pleine » qui soit la sienne, lui permettant de construire une intelligence collective, mobilisatrice et porteuse de nouvelles aspirations. Sauf dans les moments de liberté et de combat que ce peuple s’est donné lui-même : 1848, la Commune de Paris, les grandes grèves de 1936, la Résistance et la Libération, 1968…). Et la plupart du temps, ces paroles ont peu ou prou été étouffées, récupérées par des pouvoirs autoritaires, hiérarchiquement institués, voire par la répression, quelques fois par des processus électoraux qui en dévoyaient le sens et la portée au nom d’une prétendue démocratie.

Qui prendra l’initiative de convoquer et d’organiser de tels États Généraux alors que tout indique leur urgente nécessité ? Pense-t-on en haut lieu que le peuple n’a pas encore atteint sa majorité politique, que son silence est préférable à son expression jugée comme incohérente et désordonnée, et que les institutions républicaines se chargeront pour le bien de tous de confier les affaires de la cité à ceux qui savent (les experts) et à ceux que le bulletin de vote a désigné comme les seuls capables de remplir cette tache ?

Ou faut-il que cela soit le peuple lui-même qui, dans sa grande sagesse et avec détermination, reprenne ses affaires en main, se projette dans l’avenir et se mette à nouveau à faire l’Histoire ? Doit-on attendre un évènement déclencheur, une injustice inacceptable, une étincelle qui allumera un foyer incontrôlable ? Demain, après-demain, bientôt peut-être. C’est précisément la veille de la révolution qu’on la sent la moins venir.

Christian MAUREL, sociologue, cofondateur du collectif national « Éducation populaire et transformation sociale ». Derniers ouvrages parus : Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010 ; Horizons incertains. D’un monde à l’autre, L’Officine, 2013 (roman).


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