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Dans Le Monde du 8-4-2018.
Liberté, égalité, sororité.
par Laurent Carpentier.
dimanche 8 avril 2018
publié par Christian Maurel

Liberté, égalité, sororité.

Le Deuxième Regard, Shesaid.so, Les Filles de la photo, MEMO, Les Vagues… Dans l’industrie culturelle, les collectifs féministes fleurissent, ferments d’une révolution dont l’affaire Weinstein serait la Bastille symbolique. Leur mot d’ordre : l’entraide.

Elles se sont donné rendez-vous au Café du Commerce, du côté de Barbès, à Paris. Comme chaque lundi, histoire de battre le fer tant qu’il est chaud et " parce que, quand on est une nana dans l’industrie musicale, on doit parler plus fort pour se faire entendre ", soupire Claire Morel en commandant un demi. A peine un an après sa création, l’antenne française de -Shesaid.so – " réseau mondial de femmes travaillant dans l’industrie musicale " – compte près de 2 000 adhérentes sur Facebook. Et à travers le monde, depuis 2014, ses bureaux se multiplient, de Los Angeles à Johannesburg, de Londres à New Delhi.

Le réseau. Les femmes l’ont vite compris : pour accéder au pouvoir, il fallait s’organiser. Prises de contact, échanges de bons plans, séances collectives de média training avec une coach : " Il y a un besoin de prendre confiance face au plafond de verre – celui qui existe et celui que l’on se met nous-mêmes. Le collectif permet d’apprendre à dire : “On est là, on est légitimes” ", explique Yael Chiara, brand manager (promotion des produits) chez Pias et fondatrice de la section française de Shesaid.so. D’apéros où l’on confronteles expériences en plongées studieuses dans des conventions collectives (et leurs grilles salariales) que personne n’applique ni même ne connaît dans ce milieu ultralibéral qu’est paradoxalement l’industrie culturelle, le groupe pratique le club au sens anglo-saxon du terme : business et networking.

Rachel Graham, cheveux raides sous son bonnet vert, lunettes double foyer et piercing sur la langue, a quitté le Kentucky pour l’Ecosse à 19 ans. Glasgow, Londres, Paris… vingt ans plus tard, elle est aujourd’hui ici responsable de l’édition musicale chez InFiné. " Mon milieu, c’est l’électro, raconte-t-elle. A Londres, quand j’ai arrêté de boire, j’ai quitté les pubs et avec eux les réseaux masculins. C’est là que s’est fait le déclic. "" Les mecs, ils se retrouvent au café, au golf, au foot… Ça marche comme ça ", confirme Yael Chiara.

A Claire Morel (Universal) les régions, à Marika Dony (attachée de presse indépendante) les réseaux sociaux, à Rachel Graham (InFiné) le visuel, età Sarah Carrier (Kitsune) l’organisation des événements ; Marine De Bruyn (Bureau export) est chargée des partenariats, et Yael Chiara (Pias) conduit l’ensemble. " Je ne sais pas s’il y a de plus en plus de femmes dans nos métiers, mais nous sommes de plus en plus visibles ", explique cette dernière. " Et ça, c’est parce qu’on commence à avoir un historique, poursuit Rachel Graham. Hormis les artistes, les seules nanas que tu croisais autrefois dans les bureaux de Motown, c’étaient des secrétaires. Il n’y a pas longtemps que ce n’est plus le cas. Et de fait, nous avons acquis une légitimité, grâce à notre expertise. "

Ainsi voit-on aujourd’hui, dans tous les domaines de la culture, les femmes s’organiser pour prendre en main leur destin : Le Deuxième Regard au cinéma, MEMO en architecture, Les Filles de la photo, les Matermittentes… " Parce que, même dans des milieux comme les nôtres, qui sont censés être ouverts, féministes, tolérants, on est confrontées à une forme de dévalorisation, de “disqualification”. Du coup, on doit se re-qualifier nous-mêmes en trouvant de la force dans une expérience collective ", témoigne Isabelle Alfonsi, du collectif Les Vagues, qui, depuis trois ans, réunit curatrices, enseignantes en écoles d’art, plasticiennes…

Codirectrice de la galerie Marcelle Alix sur les hauteurs de Belleville, elle explique : " C’est d’abord un lieu de parole. “J’ai vécu ça. Et toi ? Moi aussi.” Raconté, l’événement cesse d’être une aventure privée pour devenir une expérience politique. Mais pour ça, il était important que le groupe soit pensé comme un espace privé, même si on organise des événements publics. Car rien que ça – échanger –, c’est déjà énorme dans une société qui pousse plus à la compétition qu’à l’entraide. " " Les quotas : pas un but, un moyen "

De la parole à la " conscientisation ", la voix des femmes monte ainsi par capillarité ces dernières années, un peu partout en dehors des grandes organisations féministes. Pas de discours enflammés sur Bertrand Cantat, Roman Polanski ou Woody Allen ici (" On ne “bash” pas. C’est fini les victimes, on construit ", insiste Yael Chiara). L’histoire de ces collectifs est antérieure à l’affaire Weinstein, et leur objectif va au-delà de la lutte contre le harcèlement. Au point qu’on est en droit de penser que, à l’instar de la Révolution française prenant acte d’une prise de pouvoir de la bourgeoise déjà advenue, ou de Mai 68 comme levier d’une génération bloquée dans ses ambitions, le #metoo n’est que la Bastille symbolique d’une génération qui attendait une étincelle pour faire exploser le plafond de verre.

Au début était le rapport Reine Prat. En 2006, cette inspectrice générale en poste au ministère décrivait une situation d’inégalités entre hommes et femmes dans la culture que personne n’imaginait aussi dégradée. " Le rapport a fait l’effet d’une bombe ", témoigne Anne Grumet, qui participa à la fondation, en 2009, de l’association H/F, l’un des premiers groupes de lutte pour l’égalité dans la culture.

" A la sortie des écoles d’enseignement artistique, toutes thématiques confondues, on compte 60 % de femmes. Et puis cela s’évapore. Dans le spectacle vivant, elles arrivent très rarement au sommet – plus généralement elles sont N - 1, secrétaires générales des établissements –, et quand elles dirigent, c’est avec moins de moyens : 53 % des dirigeantes gèrent un budget de moins de 500 000 euros, 78 % des hommes un budget de plus de 10 millions d’euros…, explique cette " ingénieure culturelle ", qui siège aujourd’hui au Haut Conseil pour l’égalité créé, en 2013, par François Hollande. Et puis, il y a les murs de verre : on va retrouver les femmes dans les milieux administratifs quand 70 % des métiers techniques restent l’apanage des hommes. Or, on ne pourra changer de paradigme que si on agit sur les financements, en conditionnant les aides publiques au degré d’égalité. " C’est sur le rapport de H/F que la ministre de la culture, Françoise Nyssen, a appuyé, le 1er mars, ses propositions pour tendre vers la parité.

Un cabinet d’architecture, place du Guignier, rue des Pyrénées, à Paris. Ne travaillent ici que des femmes Elles sont quatre. " Ce n’est pas un choix ", glisse l’une -d’elles, c’est juste logique : alors qu’il y a trente ans on comptait moins de 8 % de femmes dans la profession, aujourd’hui, la moitié des architectes de moins de 34 ans sont des femmes.

Trente-quatre ans, c’est l’âge de Lucie -Rosier, l’une des fondatrices, en mai 2016, de MEMO (mouvement pour l’équité dans la maîtrise d’œuvre) : " Au-delà de la culture du maître, au-delà de la culture des “charrettes”, peu propices pour s’occuper d’un enfant – des pratiques ancestrales que l’on reproduit par mimétisme –, l’architecture est un métier où le droit du travail n’est pas respecté, dénonce-t-elle. Stagiaires non rémunérés, salariés finissant à l’hôpital, burn-out… "

La jeune femme, mère célibataire d’une petite fille de 6 ans, nous guide vers la cave aménagée, qui sert de lieu de réunion, d’accueil des clients et, accessoirement, de salle de répétition. Car Lucie est aussi guitariste. Une guitare manouche véloce et expérimentée. C’est d’ailleurs la musique, avant l’architecture, qui l’a fait se révolter : " Je joue depuis que j’ai 6 ans, je crois que je ne suis pas mauvaise, mais, même parmi mes copains, il y a toujours un regard très critique sur mon jeu. Un mec qui joue depuis un an ou deux, on l’invitera sur scène, et moi, non. " Elle grimace un sourire. " Mon quotidien en architecture, c’est aussi ça : douze hommes autour d’une table. Et moi. "

" L’architecture est un bien public à partager, explique-t-elle. Or, les territoires, les bâtiments, sont uniquement construits par des hommes. C’est l’homme blanc qui conçoit le monde. Prenez un truc aussi bête que les toilettes : on va prendre le même espace pour toutes sans même se poser la question de savoir pourquoi il y a toujours la queue chez les femmes et pas chez les hommes. Au mieux, ceux-ci ont tendance à penser que les femmes sont des hommes comme les autres.J’ai été sur cette ligne-là, qui est celle de l’universalisme de la Révolution française. Je n’y crois plus. Je pense que, si les femmes avaient plus accès aux marchés publics, l’architecture en serait renouvelée. Or, de ce point de vue, la parité en politique a eu un impact réel. Plus d’élus femmes, c’est plus de commanditaires femmes… La question des quotas n’est pas un but en soi, c’est un moyen. "

" Vieux mâles de plus de 60 ans "

Bérénice Vincent ne dit pas autre chose : " Quand la vision du monde est déléguée à des vieux mâles de plus de 60 ans, c’est toujours la même vision du monde qui se reproduit. " En 2009, elles sont trois femmes à travailler chez Celluloïd Dreams, une société de distribution et de production de cinéma : Delphyne Besse, Julie Billy et Bérénice Vincent. " En discutant, on avait été frappées par le fait que, bien que féministes dans notre vie, on citait très peu de réalisatrices et on allait voir peu de films réalisés par des femmes, raconte cette dernière. Alors on a cherché à comprendre. " En 2013, elles fondent Le Deuxième Regard. Critiques de films, tables rondes, avant-premières, interviews autour de la question du genre… 200 membres, 3 500 " amis " sur Facebook. Depuis 2017, deuxième étage de la fusée, Le Deuxième -Regard a créé un collectif, 5050x2020, pour faire office de lobby politique.

C’est toujours le même scénario : avec, au départ, une poignée de femmes bien décidées. Le collectif les Matermittentes est né ainsi. En 2010, dans l’attente de son deuxième enfant, la documentariste Hélène Crouzillat partageait avec d’autres des difficultés pour l’accès à ses droits sociaux. " Chez les intermittents, très peu de gens prennent leurs arrêts maladie. C’est le monde de la débrouille et des solidarités. Corollaire dans ces organisations fonctionnant sur les liens affectifs et l’informel, l’absence de protection sociale…Du coup, on a fait un travail d’accompagnement auprès des gens qui nous contactaient ", raconte-t-elle… à l’imparfait. Car devant une telle tâche (sans compter l’élargissement du domaine de la lutte aux discriminations dans le travail, aux vacataires et intérimaires), on s’épuise. Hélène Crouzillat a fini par raccrocher les gants.

Elles réinventent sans y prendre garde le syndicalisme mais mettent d’abord en avant les vertus de la sororité. Consciente que le monde de la photo était dispersé, éclaté entre divers métiers qui ne se connaissaient pas, " et très masculin ", Marion Hislen – 45 ans, quatre filles, trois sœurs, une mère féministe MLF dans les années 1970 – commence par inviter ses copines – et au-delà – pour l’apéro. Organisatrice depuis huit ans du festival Circulation(s) sur la jeune photographie européenne (jusqu’au 6 mai au Centquatre), elle appelle ça : Les Filles de la photo. Vingt à quarante personnes à chaque fois, rarement les mêmes. Au point qu’autour d’elle on la pousse à officialiser l’association.

" La question du féminisme est arrivée très vite, clivante, d’autant plus clivante quand elle est portée par les femmes. J’ai été étonnée de voir que, pour beaucoup d’entre elles, être féministe était encore être hystérique, décérébrée et pourquoi pas un peu homosexuelle, raconte celle qui, en février, a été nommée déléguée à la photographie au ministère de la culture, laissant du coup les rênes de l’association à Florence Moll et Chantal Nedjib. Au fond, le débat se divise entre celles qui -pensent que la femme a une identité propre et celles pour qui la réelle parité c’est ne pas être différentes des hommes. Pour couper court, on a décidé de ne pas en faire une question centrale. Parce que, pour nous, le principal objectif, c’était l’entraide. "

On y revient. Zéro moyen, désir de rassembler au plus large, de mettre en réseau (" C’est un club, un laboratoire d’idées en mode convivial – notre ciment ", rappelle Florence Moll), présidence collégiale (" Une manière de gouverner au féminin ? ", souligne Chantal Nedjib). On retrouve chez Les Filles de la photo le même modus operandi qu’ailleurs, chez les filles de la culture.

Avec ici une spécificité : si partout ce sont essentiellement les chevilles ouvrières qui sont à la manœuvre (distributrices de films, chefs de produit musique, galeristes…), chez Les Filles de la photo c’est sciemment que les artistes ont été purement et simplement écartés. Pas de photographes ! " Cela fausserait le jeu entre nous ", plaident les invisibles de la production culturelle, qui, si elles s’attachent à redonner une place aux artistes – " Laisser le choix final libre mais faire en sorte qu’au minimum, le travail des femmes soit présenté dans les appels d’offres ", suggère Florence Moll, en prenant pour exemple l’opération américaine Free the Bid – aimeraient repenser tout le système. Les femmes ont les postes, mais pas les titres ; les responsabilités, mais pas les salaires. Ainsi naissent les révolutions.

Laurent Carpentier.

© Le Monde


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