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contribution de JEAN-LOUIS SAGOT-DUVAUROUX
MONDIALITE CULTURELLE : URGENCE POLITIQUE, CLEF D’UN NOUVEAU MONDE ?
PENSER L’EMANCIPATION / DECALCIFIER LES PERSPECTIVES
lundi 7 mai 2018
publié par Marc Lacreuse

JEAN-LOUIS SAGOT-DUVAUROUX

(PENSER L’EMANCIPATION , DECALCIFIER LES PERSPECTIVES)

" MONDIALITE CULTURELLE : URGENCE POLITIQUE

ET CLEF D’UN NOUVEAU MONDE ? "

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MONDIALITE CULTURELLE –

Urgence politique, clef d’un nouveau monde

1 – Un point de détail ?

Quels liens entre les politiques culturelles publiques et l’avénement d’une mondialité débarrassée de la domination occidentale ? Les questions posées par cet enjeu sont souvent jugées périphériques. Mon expérience artistique entre France et Mali m’a convaincu qu’elles sont centrales et que l’urgente refondation des politiques culturelles publiques en dépend pour une grande part.

- 1933. Télégramme d’Albert Dalimier, ministre des Colonies dans le gouvernement de la République française, pour le cinquantième anniversaire de la colonie du Soudan français : « Nulle part ailleurs les vertus de notre race n’ont trouvé davantage l’occasion de s’épanouir et de se faire valoir ». 1960. Indépendance de la colonie du Soudan français qui devient République du Mali. Espérance de vie à la naissance : 28 ans. Taux de scolarisation : 8 %. Voies goudronnées : 450 km (le Mali est deux fois et demi plus grand que la France). Le premier Soudanais à obtenir le baccalauréat, c’est en 1949. Conclusion : les vertus de la race du citoyen Dalimier ne se sont pas déployées dans le domaine de l’instruction, ni dans celui de la santé, ni dans le génie civil. Elles se sont déployées où alors, ces vertus de sa race ? (Tiens, « vertus de sa race », ça sonne comme une insulte de gamin).

- 7 octobre 1802

« Voici mon opinion sur ce pays (la colonie de Saint-Domingue, future Haïti). Il faut détruire tous les Nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille. »

Ces propos génocidaires sont tirés d’une lettre envoyée à Napoléon Bonaparte, Premier Consul de la République française, par le général Charles Victoire Emmanuel Leclerc, son beau-frère.

Leclerc a été dépêché dans l’île des Caraïbes à la tête de 30 000 hommes pour y rétablir l’esclavage, aboli sous la pression conjuguée de l’insurrection conduite sur l’île par Toussaint Louverture et de la ferveur révolutionnaire de la Convention à Paris.

Charles Victoire Emmanuel Leclerc est natif de Pontoise. Le site internet de cette ville d’Ile de France présente ainsi ce qui lui semble utile d’être rapporté sur ce « Pontoisien illustre » :

« Le Général sous le Premier Empire épousa en 1797 la princesse Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Bonaparte.

“C’est le futur empereur lui-même qui proposa la main de sa sœur au Général Leclerc !

« Les deux hommes étaient devenus très amis quatre ans plus tôt lors du siège de Toulon, à tel point que Napoléon Bonaparte avait demandé au Général Leclerc d’annoncer au Directoire la signature du Traité de paix de Loeben”, souligne Pascal Gaillard, le responsable des Archives Municipales.

« Une statue à Pontoise, surplombant la rue Thiers, honore également la mémoire de ce Pontoisien illustre. Le militaire y est représenté en uniforme, son épée au fourreau touchant terre. »

Sur l’action de l’illustre en Haïti, l’i-rédacteur a peut-être l’info. Ce n’est pas sûr. En 1797, ce n’est pas la soeur de l’empereur qu’il épouse, mais celle d’un général de la République engagé dans la campagne d’Italie. Et Leclerc meurt en 1802, bien avant la proclamation de l’Empire. Quoi qu’il en soit, volontairement ou non, cet historien approximatif ne juge pas nécessaire de ternir la gloire du notable pontoisien avec une histoire dont son silence nous révèle qu’il la juge anecdotique, si même il la connaît, ce qui revient presqu’au même. En tout cas, programmer l’assassinat de masse de « tous les nègres des montagnes, hommes ou femmes » ne mérite pas pour lui d’ôter à la dévotion des Pontoisiens et à l’éclat de la ville le souvenir du beau-frère de l’empereur. Pas pour ce « point de détail de l’histoire ».

Evoquant parfois, dans des conversations fortuites et avec une prudence de chat, l’étonnante prolifération des distinctions honorifiques accordées à des acteurs directs du ravage des civilisations américaines, de la traite des Africains, de l’esclavage et de l’occupation coloniale – noms de rues, monuments, cartes postales, promo numériques… -, j’ai souvent reçu en retour des regards vaguement apitoyés, légèrement agacés, accompagnés de réactions qui disaient en substance : « D’accord, d’accord, mais pourquoi tu vas chercher la petite bête ? » Et qui sous-entendaient : « Tu commences à franchement nous agacer avec ta négrophilie obsessionnelle ». Souvent mais pas toujours. Parmi mes interlocuteurs, certains sont les descendants de la dévoration à laquelle la « petite bête » se livra durant cinq siècles. Ça ne les amuse pas particulièrement de constater les honneurs accordés aux bourreaux de leurs ancêtres et surtout le peu de cas qui est fait de ces crimes, comme s’ils avaient reçu en héritage mémoriel l’assignation de leur « race » à l’état de détail.

L’appareil culturel n’échappe pas à la détaillification de la guerre de cinq cents ans par laquelle une poignée de nations s’empara du monde et entrepris la rétrogradation des « autres » sur l’échelle de l’humanité. Pourquoi d’ailleurs cet appareil en serait-il exempt ? Il est étroitement conformé à la représentation concentrique, pyramidale, vectorielle (virile ?) imprimée par l’histoire de la modernité impériale à l’ensemble de ses dispositifs de gouvernement et se prête de ce fait à sa reproduction. La perspective professionnelle des chefs des institutions théâtrales consiste contractuellement à maintenir au chausse-pied la « ligne » de la modernité : faire avancer le chmilbliksur une échelle unique, qui légitime la hiérarchie des lieux, des programmateurs et de leurs salaires : théâtre nationaux, CDN, scène nationales, théâtres conventionnés, autres… Leur réelle compétence (le plus souvent) s’y applique avec succès : beaucoup de très beaux spectacles dans ces lieux. Elle les qualifie à juger de la virtuosité et du professionnalisme des oeuvres sélectionnées. Elle fonctionne par auto-référencement : en quoi ma programmation signale l’apport novateur de tel ou telle par rapport à ce qu’on a déjà vu ? Elle est dressée à préserver l’autonomie du champ qui lui a été confié et à se méfier des salissures que des urgences surgies du réel social ou des aléas de la politique peuvent infliger à la libre création. Disons sans ambages que ces fonctions comptent et contribuent indiscutablement à la qualité de la proposition artistique qu’on peut voir en France. Mais elles portent en même temps ce qu’on pourrait nommer un académisme de la modernité, modernité que son épuisement historique condamne de plus en plus souvent à la chorégraphie impeccable de coûteux exercices de style à l’importance discutable.

Une pincée de « diversité », un zeste de créations tropicales (pour autant qu’elles aient le bon goût de se mouler dans les TDR du « bon goût », le leur), un « focus Afrique » ici et là, quelques institutions dédiées, oui, pourquoi pas ? Mais de grâce, n’entrons pas dans la parano des soi-disant racisés, leur pénible narcissisme et leur propension obstinée à plomber les débats de haut vol avec leurs idées fixes.

Est-ce un hasard si ce qui provient des « marges » de l’empire (les quatre cinquièmes du monde et une bonne partie du peuple souverain de la République française) reste traité comme marginal ? Pourtant, seule une prise en compte à la hauteur de l’enjeu peut permettre la création d’un imaginaire commun partageable et engager notre siècle dans un de ses chantiers les plus urgents et les plus riches : le dépassement de cette histoire planétaire de domination. La rage et la violence brute s’engouffrent aisément dans le défaut d’art.

Paradoxe : la haute culture aime friser l’universel (friser, mais pas au point de la rendre crépue) et elle le revendique. Soit. Alors revenons sur le « détail » de l’affaire. Entre le ravage de l’humanité « non-blanche » et le vote de la déclaration des droits de l’homme par une assemblée qui va un peu plus tard réserver la pleine citoyenneté aux mâles blancs pouvant témoigner de revenus conséquents, qui est détail ?

La question, qui reste en suspens, n’est pas ici posée pour dévaloriser la bouleversante inspiration qui anime le texte des révolutionnaires français, voeu d’égalité et de liberté aux si puissants échos et à la vaste postérité. Seulement pour la remettre à sa place. Seulement pour rappeler qu’elle est imbibée de contingences historiques, philosophiques, politiques, culturelles, patriarcales, racistes, antiracistes, biographiques, linguistiques, qui n’anéantissent pas sa grandeur, mais qui la singularisent, la relativisent, la rapportent à un temps et à un lieu, ce qui est le destin de toutes choses humaines. Inspiration durable ? On l’espère parce qu’en matière de liberté, d’égalité, de fraternité, on est encore loin du compte. Inspiration universelle ? Tiens, en voilà un mot pompeux. Il est statistiquement plus qu’improbable que dans cet immense univers où tournent des milliards de planètes, il n’y en aient pas quelques unes (vraisemblablement des millions) qui portent des formes de vie dotées comme les humains d’une conscience réfléchie. Les députés à perruques de Lons-le-Saulnier, Issoudun, Hénin-Liétard ou Perpignan auraient-ils parlé au nom de leurs co-universiens des galaxies lointaines, dont rien n’interdit de penser qu’ils puissent être gélatineux et ovoïdes, se reproduire par scissiparité, communiquer par ondes radio-magnétiques et vivre dans l’eau ? Ils en penseraient quoi, ces êtres lointains, si l’écho de notre Universal-isme leur parvenait ? Attention, peut-être qu’ils connaissent l’usage de l’ironie et du rire ! De l’autre côté du débat, côté crépu, on use plutôt du terme de mondialité. C’est solide quand même, mondialité, mais plus modeste, plus concret. Et ce mot « monde » qui en français désigne à la fois notre monde, la Terre, et ceux qui la peuplent – tout le monde -, la façon dont il pulse, quelle riche invitation ! En français, mais aussi en créole. Ti moun / Petit monde / Enfant. Bonne piste ?

Détail

- « Point de détail de l’histoire ». L’expression désinvolte et convaincue est de Jean-Marie Le Pen donnant son point de vue sur les chambres à gaz où les nazis massacrèrent des millions de personnes. Elle a provoqué le scandale et disqualifié l’homme au sein même de son propre parti. Cette disqualification est une très bonne nouvelle, parce qu’elle signale la conscience que l’horreur de l’antisémitisme nazi n’était pas périphérique mais dans l’axe de cette apocalypse. Cette montée de conscience laisse aussi penser qu’elle pourrait, à l’avantage de tous, s’appliquer un jour aux cinq cents ans de guerre planétaire, de violence répressive, de cruautés en tout genre conduites au nom d’une petite partie de l’humanité – quelques pays d’Europe occidentale – contre tous les « autres » et dont l’objectif et l’aboutissement ne furent rien moins que la conquête du monde et l’assujettissement multiséculaire des races décrétées inférieures.

Le nazisme peut être interprété comme l’hystérisation paroxystique de ces cinq cents ans de violences raciales. L’Allemagne vaincue et frustrée n’imagine pas alors le retour de sa grandeur autrement qu’en se moulant dans le rêve impérial et raciste de ses vainqueurs, l’Anglais, le Français, l’Américain, le Russe (d’un peu plus loin). Plus de nègres à soumettre – toute la mine d’où on les extrait est exploitée avec titres de propriété en bonne et due forme -, qu’importe, on s’en invente sur place : les juifs. Plus d’empire lointain possible. Qu’à cela ne tienne, on recycle la légitimité des races supérieures à occuper le territoire des autres en exhumant la théorie de l’espace vital, en établissant une hiérarchisation délirante entre vrais Blancs – les grands dolichocéphales blonds aux yeux bleus – et sous-Blancs, les latins, les slaves, même les anglo-saxons, courtisés néanmoins pour leur côté saxon.

Le « détail » de Jean-Marie Le Pen est doublement symptomatique. Il met en lumière la pensée-réflexe héritée d’une histoire tordue qui a tordu les consciences. Il montre aussi la capacité de dépassement que provoque la prise de conscience de cette torsion. Pour un Français Blanc, le fait d’être éloigné de l’humain de plein exercice que serait l’aryen blond d’Outre-Rhin provoque plus facilement la distance critique que le doute posé sur la pleine humanité des Iroquois ou des Zoulous. La prise de conscience de cette torsion n’est pas à la périphérie des transformations positives que peut espérer notre famille humaine. Elle est au centre.

Derrière le détaillisme se profile la menace d’une fragmentation de l’Europe en petites nations ethniques hargneuses et désespérées, réfugiées derrière la pitoyable nostalgie du versant hideux de leur passé, incapables de faire aimer et de partager les splendeurs et les grâces nées sur leur sol, notre héritage.

Il n’est pas déraisonnable de penser que la structuration actuelle des dispositifs culturels publics répond mal à ce vertigineux défi de civilisation.

2 – Humanisme, progressisme, racisme…

Paradoxe des « temps modernes » : l’humanisme et le progressisme qui les caractérisent ont structurellement besoin d’un troisième pied pour tenir en équilibre. Ce troisième pied est le racisme. Exploration de cet apparent paradoxe et ses effets dans le champ culturel.

Parmi les splendeurs et les grâces de notre Europe, il y a la grande galerie du Louvre consacrée aux « primitifs italiens » où se déploie, dans des images qu’on peut voir cent fois sans en épuiser l’attrait, une des plus puissantes aventures de l’esprit : l’avènement de l’humanisme occidental, entre le 15e et le 16e siècles. En ouverture, la Maestà de Cimabue, monumentale icône dont tous les signes rappellent la prééminence du divin sur l’humain. Le trône de la mère de Dieu trace une perspective inversée par rapport à celle que perçoit l’œil humain. Au lieu de converger vers un point de fuite, elle ouvre sur l’objectif religieux qui est l’infini. Le ciel n’est pas bleu, lumière trop humaine, mais or, pour signifier la gloire de Dieu. Les anges, créatures subalternes, sont peints dans une échelle inférieure à celle du Fils et de la Vierge-mère. Sur les visages hiératiques des divins personnages, les contingences émotionnelles sont gommées. Pas tout à fait. C’est dans un certain modelé des joues, dans une certaine tendresse des regards que Cimabue commence à se distinguer des purs canons byzantins et est reconnu comme un premier pas dans la conversion de la peinture occidentale à un univers de représentation dont l’échelle n’est plus le dogme religieux, mais l’œil humain. (Ci-dessous, détail)

Suivez les auréoles

Lorsque la perspective optique remplace cette vision théogonique, que faire de l’auréole ? Au début, chez Giotto par exemple, un des premiers convertis au nouvel espace humaniste, elle est maintenue telle quelle – à plat, en arrière plan des visages – ce qui pose de solides problèmes iconographique. Un personnage placé dans la « boite » de la perspective optique peut être peint de dos. Il a alors le nez plongé dans la sainte soucoupe.

Jusqu’au stupéfiant blasphème de la Création d’Adam peinte par Michel Ange au plafond de la chapelle Sixtine, où un éphèbe nu semble faire sortir de son doigt magique l’univers de ses fantasmes : un athlétique vieillard enlaçant une jeune femme aux yeux brillants de désir, soutenu par un adolescent callipyge environné d’enfants farceurs… Dieu ?

La puissance émancipatrice de ce livre d’images, la façon dont il ouvre grand la liberté de l’esprit humain et le magnifie à l’égal d’un dieu manifestent avec éclat la part de lumière, l’apport propre de l’histoire de l’Europe à notre butin d’humanités. Cette centralité donnée à la figure de l’homme, de l’humain – humanisme – s’établit de façon chronologique et vectorielle – progressisme -. Chaque figure qui surgit sur le vecteur se doit d’être nouvelle, de faire avancer l’histoire : modernisme.

Cette exaltante aventure de l’esprit est exactement concomitante avec les premières expéditions européennes vers l’Amérique, les premières déportation de captifs africains. Il n’y a pas de lien direct entre l’art des peintres florentins et l’entrée en guerre de quelques nations d’Europe contre le reste du monde. Leurs images en sont pures. La confiance nouvelle accordée à la raison scientifique, autre face de la révolution humaniste, joue elle un rôle, d’abord involontaire mais assez direct, dans le projet impérial. Les thèses de Copernic et les découvertes de Galilée hantent les expéditions transatlantiques. Ce sont néanmoins des histoires autonomes et ni la science, ni ceux qui la font n’en sortent disqualifiés ou complices.

Cette simultanéité entre une impétueuse histoire d’émancipation spirituelle et l’assujettissement du monde pose néanmoins un solide problème théorique. Comment gérer l’affirmation de la grandeur et de la centralité de l’humain, le projet politique de liberté et d’égalité qui peu à peu l’accompagne, avec la cruauté de la conquête et de l’esclavage. L’invention du racisme va venir résoudre la contradiction : il y a homme et il y a sous-homme. Théories du racisme. Et comme l’humanité s’entête à habiter les sous-hommes, comme elle se montre en eux et se voit, la théorie s’accompagne d’une entreprise d’active déshumanisation qui, d’Hernan Cortès, à Adolf Hitler prend la forme de cruautés sans nom.

Etayée par la rapide victoire militaire qui manifeste la supériorité des armes du vainqueur, la pensée humaniste va tout de suite admettre ou laisser dire qu’elle se distribue en des êtres plus ou moins humains. Les femmes, on sait qu’elles le sont moins que les mâles, c’est confirmé par les textes sacrés que la tension rationaliste n’ira pas chicaner sur ce point. Pas tout de suite. Et pour les Africains, les peuples des Amériques, plus tard les habitants de l’Inde, les Arabes, les Papous, tout le monde ? Ceux qui dessinent le vecteur de la modernité n’ont pas de mal à les placer à la traîne. Amener ces « moins humains » à servir les humains de plein exercice, au mieux se donner la mission de les acheminer vers la pleine humanité ? Côté vrais vrais humains, Blancs, ce sera clairement dit et répété jusqu’à la nausée. La terminologie de cette échelle graduée est ancrée, prolixe, comme naturelle : peuples primitifs, arts premiers, tradition contre modernité, pays sous-développés, en voie de développement, etc. Les plus hautes instances mondiales de gouvernement parlent jusqu’à présent sans y penser de pays « avancés » et de pays « moins avancés », voire « les moins avancés » ? Qui décide des signes indiquant qu’un humain, qu’un peuple sont « moins avancés », sur quels critères, pourquoi ce cadrage de critères, d’où vient-il ? Questions indiscrètes. Dieu ou la Nature n’ont-ils pas pris la précaution de teinter différemment les prés-humains, de rapprocher leurs cheveux de la laine des moutons ou de brider leurs yeux comme si la lumière n’était pas faite pour eux ? La capacité à l’accumulation sans fin, sans frein de richesses marchande n’est-elle pas une preuve de supériorité dans l’échelle de l’humain ? Invention de la race blanche et du PIB.

Humanisme et progressisme ne suffisent pas à composer le cocktail qui va constituer le projet de la modernité. Pour y comprendre quelque chose, pour pouvoir penser en même temps l’universalité du modèle humain proposé et l’exclusion d’une majorité de la descendance d’Adam et Eve, il faut impérativement, structurellement y injecter le racisme. Modernité impériale.

Globalement et en dépit de belles expériences contraires, le système français de coopération culturelle avec les anciennes terres soumises poursuit, désormais sans grands moyens et sans beaucoup de lustre, la perspective de la modernité impériale : on va vous apprendre les bonnes pratiques qui sont les nôtres. En France même, l’appareil culturel d’Etat est conformé de telle sorte qu’il ne peut échapper à ce pli qu’à la marge. Elever la « diversité » à la dévotion due à la haute culture et aux rites à travers lesquels les hautes classes se l’approprient ; faire comprendre aux publics qu’il nomme « éloignés » comment se rapprocher du « centre », à la façon des Parisiens demandant aux banlieusards qui ont l’imprudence de les inviter chez eux pourquoi ils habitent si « loin ». Introniser les peuples lointains aux paradigmes produits à la pointe du vecteur : art, artiste, oeuvre, excellence, professionnalisme, propriété intellectuelle… – hors de quoi, point de salut. Le détaillisme est inscrit dans la structuration même du système et dans son GPS paradigmatique.

Fureur et fécondité de la singularité américaine

Les Etats Unis d’Amérique tiennent une place à part dans cette histoire. Les sous-humains de l’Amérique blanche sont tout près, là, en face, avec des regards, des mots, des chants, une humanité qui même refoulée par l’auto-dépréciation dont s’accompagne toute défaite s’obstine, se voit, provoque la fureur, déchaine la cruauté.

camernews-Lynchage-des-Noirs-1170x480Ce n’est pas le cas en Europe. Les lois de la France blanche établissent depuis le temps de la monarchie une discrimination légale de plomb entre les races : code noir, code de l’indigénat. Mais ses sous-humains vivent dans des colonies lointaines et la terre des Lumières se paye le luxe d’une certaine égalité juridique sur son sol même, égalité que vient souligner un aimable trait de la civilisation française, son indulgence pour la passion d’amour, qui se traduit ça et là par des unions, des enfants, parfois des mariages, fantaisies que les Etats-Unis ségrégationniste ne peuvent pas se permettre, sans risquer l’écroulement de l’édifice. Sur place.

Pour les citoyens de la République de la liberté et de l’égalité, la ségrégation à l’américaine a souvent provoqué une réprobation scandalisée. Cet « humanisme » français est beaucoup moins sourcilleux vis-à-vis de l’assujettissement des sujets coloniaux. Certes, aux USA, le face à face entre les humains de plein exercice et les autres révèle la brutalité de la hiérarchisation raciste. Mais des discriminations de même nature, parfois pires, mettent moins les cœurs en émoi quand les discriminés sont à des milliers de kilomètres. Que l’écrasante majorité des jeunes sujets français des colonies d’Afrique ne bénéficient pas de l’école gratuite, inégalité discriminatoire et massive entre personnes administrées par le même Etat, scandalise moins l’imaginaire humaniste et universaliste de la race française que les bus réservés aux Blancs et les écoles monocolores du Mississipi ou d’Alabama. Pourtant, les deux histoires sont contemporaines et suivent même à peu près le même timing. Le Civil Rights Act qui abolit la ségrégation au moins dans les textes est promulgué par Lyndon Johnson en 1964. C’est seulement deux ans après la fin du régime colonial en Algérie.

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Ce rappel ne dissout pas la forte singularité de l’expression brutale, directe, sans fard, non plus lointaine mais interne à la société américaine, et massive, du racisme structurel sans lequel la modernité humaniste, progressiste et impériale ne pourrait pas se penser. Impossible dans ce vis-à-vis de se cacher la faille qui traverse de part en part le projet de l’humanisme moderne et mâtine ses principes « universels » d’un bricolage idéologique qui les vide de leur substance pour une grande majorité des humains. Impossible également d’évacuer la mise en cause sur place de ce racisme structurel par l’obstination des personnes ainsi déshumanisées à revendiquer en acte leur pleine humanité. La sauvagerie de la répression qui tente de les contraindre à leur condition de sous-humains – lynchages, viols, assassinats, emprisonnements de masse… – témoigne a contrario de la fragilité croissante des paradigmes et des institutions de la modernité impériale. Mille indices quotidiens annoncent que ça ne pourra pas tenir. Ni théoriquement. Ni socialement. Mais ça se débat néanmoins, et jusqu’à présent, comme en témoigne la stupéfiante séquence politique que sont en train de vivre les Etats-Unis : un président que les canons de la modernité impériale et l’état civil américain classent dans la race noire est élu et réélu, occurrence impensable seulement quelques années plus tôt ; puis vient une figure grotesque du suprématisme blanc qui sera peut-être considérée plus tard comme ayant été à son corps défendant un des plus efficaces fossoyeurs de la domination occidentale, de l’influence américaine en tout cas.

C’est dans cette Amérique où la confrontation entre Blancs et Noirs est frontale et peut-être parce qu’elle y est frontale, qu’émerge un événement culturel qui va prendre une importance mondiale, toucher toutes les classes, tous les cantons des sociétés humaines, annoncer en grand la fin du mythe de l’histoire unique. Cet événement culturel prend naissance dans les champs de coton, sous le fouet des esclavagistes : gospels, blues, jazz…

Au déni d’humanité qui leur est quotidiennement opposé par leurs oppresseurs, les Africains déportés et leur descendance américaine répondent (entre autre) par le chant, par une histoire musicale qui leur est propre et pourtant touche peu à peu tous les coeurs, histoire à qui nul aujourd’hui ne dénie sa pleine américanité. Ce chant invoque souvent la foi dans une existence humaine appelée à sortir spirituellement de la captivité en se donnant une perspective sans limite, la foi en Dieu. Les gospels réinversent la perspective par laquelle les peintres de la Renaissance avait fait de l’humain la mesure de toute chose, humanisme rapidement monopolisé par l’homme blanc. Re-naissance ici aussi, à symbolique renversée. Nouvelle naissance. Born again. Renaissance d’humanité dans le corps-marchandise, dans le corps-bête-de somme. Transfiguration. Les grandes figures baptismales de la Bible sont convoquées : traversée libératoire de la Mer Rouge par les esclaves hébreux conduits par Moïse ; traversée du supplice de la croix par le Christ ressuscité. La croix, supplice effroyable inventé par l’empire pour terroriser ses esclaves.

L’inspiration humaniste de la Renaissance n’en est pas abolie, ni remplacée, mais rectifiée, mise en conversation. Le blues y ajoute une histoire qui lui est hétérogène, mais qui par cette hétérogénéïté même offre une issue à l’aporie d’un humanisme réservé aux Blancs. Cet humanisme anémié par le racisme dispose désormais d’un interlocuteur à qui il peut maintenant dire sans se perdre : voici comment j’ai construit mon sentiment de la grandeur humaine, et toi, tu as fait comment ? Alors une autre voix répond, une voix qui raconte une autre histoire, et les deux voix conversent, comprennent à travers cet échange que la grandeur humaine a plusieurs généalogies, qu’elle prend plusieurs formes et que la conversation les réunit non dans l’alignement de l’une sur l’autre, mais dans l’échange des points de vue. Mondialité culturelle.

Cette figure de la mondialité naît aux USA, une société centrale dans le dispositif de la domination blanche. Non pas dans des « marges » éloignées des centres de commandement et de prospérité, mais au cœur de la chaudière. La cruauté du vis-à-vis racial qui singularise cette colonie devenue métropole se fait alors tremplin et porte-voix. Plus compliqué pour les constructions culturelles qui résistent dans les lointains embrumés des colonies. Les cérémonies et la musique des confréries donso dans les bois sacrés du Manden occupé par l’Europe portent elles aussi une renaissance d’humanité face au laminoir colonial. Mais la distance permet d’en étouffer la contemporanéïté et de les rétrograder sans peine au rang subalterne de traditions folkloriques. Indice : ce patrimoine n’est pas resté contenu par les frontières de « l’Afrique noire » ; par des voies qu’on ne peut s’empêcher de rapprocher de l’histoire des Africains-Américains, un surgeon de cette musique a poussé au Maroc, chez les Gnawas, descendants des captifs déportés par la traite arabe, surgeon aujourd’hui reconnu comme un des joyaux culturels du royaume chérifien ; donsos et gnawas sont désormais les hôtes réguliers de festivals internationaux données dans les pays du Nord, même s’ils restent rangés sous la dénomination suspecte de « musique du monde », en clair « musique non-blanche ». Ce qui, par la puissance de leur naissance américaine, n’est pas le cas du gospel, du blues, du jazz. Musiques tout court.

Galop d’essai d’une vraie post-modernité ?

L’histoire musicale qui naît de la résistance des Africains-Américains à leur déshumanisation par la dépréciation raciste, la façon dont ils resymbolisent ainsi leur humanité constituent une franche et sans doute une première grande rupture réussie avec les paradigmes culturels de la modernité impériale et son mythe de l’histoire unique. Cette aventure de l’esprit n’a pas le souci d’effacer l’histoire musicale de ceux qui se sont fait « autres » et se croient la locomotive du monde, les Blancs au sens idéologique de cette qualification. On ne peut pas placer le blues, le jazz sur le vecteur progressiste qui permet de dire que dans l’émancipation de l’harmonie, Berg est allé plus loin que Wagner, Wagner plus loin que Beethoven, Beethoven plus loin que Bach (aïe !), Bach plus loin que Monteverdi, Monteverdi plus loin que Palestrina, Palestrina plus loin que le chant grégorien… Ni devant, ni derrière. Ailleurs. Cet ailleurs, sa concomitance avec les innombrables ici de la planète Terre, n’est nullement étanche. Il entre volontiers, efficacement en conversation avec d’autres lignées, les contamine et s’en contamine.

Il ne se drape pas dans les liturgies de la pure création. Il ne se sent pas sali par la boue du Mississipi et les urgences sociales des descendants d’esclaves. Il les revendique. Il n’attend pas la consécration des instances officielles de l’art, mais nait de l’urgence, sous les coups. Et quand vient la consécration symbolique et matérielle, il prend. D’ailleurs il prend tout ce qu’il peut, tout ce qui se présente et qui peut ajouter à sa vérité. Ses premiers instruments sont des pioches, des pelles, des cris de travail et des chœurs d’église. Le saxophone, l’orchestre symphonique ou l’ordinateur viennent s’y ajouter. Bravo ! Les portes des institutions chics conçues pour célébrer l’art pur s’ouvrent à lui. Bravo ! Cela empêche-t-il que son histoire terreuse l’accompagne ? Non, personne n’oublie que même portée par des artistes de toute race (artistes déracialisés ?), même enchâssée dans la boite noire d’une scène nationale, cette histoire plonge ses racines dans la violence raciale inhérente au vieux monde de la modernité impériale. Sa mondialité est indéniable. Elle ne naît pas de l’universalisme, grand castrateur, mais d’une constellation de créations singulières aptes à se mettre en conversation avec qui le souhaite. Ça marche. Peu de secteur de la musique « populaire » ou « savante » évitent la conversation mondialisée avec l’histoire du jazz.

Les dispositifs et les paradigmes occidentaux de la vie culturelle sont entrés dans une phase de tâtonnements. La rupture avec les vieux temps modernes est admise. Le mot choisi pour désigner la suite est « contemporain », notion creuse, heureusement creuse, notion dont le projet est en creux, sans contenu prédéterminé, contrairement à la modernité qui en est tellement alourdie. « Contemporain » est apte à indiquer la simultanéité dans le temps d’événements sans rapport de causalité, sans hiérarchisation chronologique, ni sociale, ni civilisationnelle. Mais son usage reste très paradoxal. Les institutions et les pouvoirs culturels de la modernité décrépie savent comment l’annexer. Exemple : dans l’expression « danse contemporaine », il perd presque entièrement sa potentielle hospitalité, sa capacité post-moderne à la juxtaposition hétéroclite d’objets libres et sert le plus souvent à désigner une étape nouvelle et imprécise de l’histoire unique, moderne, dans le petit canton de la danse occidentale : danse classique, danse moderne, danse contemporaine… Les contemporains de cette contemporanéïté-là sont conviés à s’y mouler s’ils veulent bénéficier de la reconnaissance des appareils culturels du « centre » où les richesses se sont suffisamment accumulées pour que le travail des danseurs et des chorégraphes soit rémunérée (mal) sous la forme canonique de professions salariées. Le métier des programmateurs patentés est sauf.

Dès le XVIIe siècle, Blaise Pascal dit de l’univers que son centre est partout et sa circonférence nulle part, belle évocation d’un monde en réseau capable de suppporter la simultanéité d’événements non alignés, non hiérarchisés. Il écrit aussi : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Alors surgit une comète musicale née de l’obscure galaxie d’une humanité à peau sombre. Le « silence éternel » est rompu. La frayeur de Blaise Pascal et les mauvais démons de la modernité peuvent commencer à s’évaporer. Post-modernité : fin du projet de l’histoire unique. Contemporain : pluriel simultané.

Aujourd’hui, l’aventure déjà longue de la lignée musicale américaine qui s’enracine dans la déportation des captifs africains n’est plus seule à tracer son chemin hors des balises. Dans ce monde où déjà l’Occident ne règne plus sans partage, on voit germer entre les dalles érodées de l’ancien monde un verdoiement dont la culture occidentale elle-même, si elle en trouve encore la force, tirera sa régénérescence.

Dans un prochain texte, j’essaierai de faire un état des lieux des pannes, des bugs et des rhumatismes des dispositifs culturels publics français, avant un autre texte ou j’exposerai quelques propositions concrètes pour une refondation des politiques publiques de la culture, refondation capable de prendre en compte les bouleversements de la mondialité culturelle et de leur donner la voie.

3 – Concrètement, on en est où ?

Les cinq siècles de modernité impériale (15e-20e siècles, prise de pouvoir militaire, politique, économique, culturelle de l’Occident sur l’ensemble de la planète) ont conformé les institutions qui en sont nés, y compris les institutions culturelles. En France, leurs pannes et leurs bugs sont de plus en plus fréquents. Pour ceux qui croient à la conversation des sociétés et des cultures, qui croient qu’il s’agit là d’un enjeu non pas périphérique mais axial, la refondation est une urgence.

Des événements lointains – lointains dans le temps, lointains dans l’espace – ont été placés en ouverture de cette réflexion sur la mondialité culturelle dont un des objectifs est de penser la refondation des politiques culturelles publiques telles que l’histoire politique de la France les a instituées. Cet appel à nos lointains n’est ni un détail, ni un détour, ni une fantaisie de l’esprit. Le virus d’une mondialité assujettie à l’empire occidental a étouffé (tenté d’étouffer, cru étouffer) les voix du monde. Il a déposé en nous et dans nos institutions des pathologies qui fragilisent beaucoup la capacité des communautés humaines a faire ensemble société, maintenant qu’il y a urgence et que la vieille modernité impériale est entrée dans les convulsions. Parlons donc sans détour de l’interaction entre la mondialité post-moderne qui s’amorce, le concret des dispositifs de politique culturelle mis en place dans le cycle historique précédent et ce qui reste à inventer pour tirer le meilleur profit de l’héritage sans nous entraver les chevilles.

- Cette réflexion s’adosse à deux thèses :

1 – L’effritement sans remède de la domination occidentale place le monde et la France devant un défi culturel historique : abandonner la croyance impériale dans une histoire de l’humanité unique et progressive ; construire une mondialité de la conversation entre histoires singulières d’égale légitimité.

2 – L’appareil culturel public français a été construit avec des matériaux et des outils ramassés sur les chantiers de l’histoire unique. Il est structurellement inapte à se mettre réellement en conversation avec les contenus, les formes, les règles du jeu qui naissent en dehors des termes de références imposés par la modernité impériale.

Cette double thèse est ici exprimée à la serpe. La naissance du blues (voir épisode précédent), mais aussi mille germes déjà là d’une post-modernité décoloniale la relativisent et témoignent que le bouleversement est possible, souhaitable, à l’œuvre. Cependant, ces germes sont encore enfouis sous la broussaille et c’est toujours la broussaille qui donne le ton au paysage.

Allons au but. Si cette thèse est juste, c’est une tâche politique et culturelle de grande envergure qui se présente à nous. Quelles politiques et dispositifs publics pour donner voix à la nouvelle configuration du monde ?

Mes analyses sont marquées par le fait que, dans cette affaire, je suis placé à différents postes de vigie :

- Je suis engagé depuis près de vingt-cinq ans dans la vie artistique du Mali (théâtre, cinéma, danse, action culturelle). Je sais ce qui se vit et se joue dans la prise de parole artistique de l’Afrique, si longtemps, si profondément marginalisée. - Je suis dramaturge et représente en France la compagnie théâtrale BlonBa, créée à Bamako en 1998 avec mon ami Alioune Ifra Ndiaye. Je sais ce que signifie aller frapper aux portes des pouvoirs culturels pour diffuser ses œuvres et concrétiser ses projets. - Je dirige depuis neuf ans le théâtre de l’Arlequin, à Morsang-sur-Orge, confié à l’antenne française de BlonBa par l’agglomération du Cœur d’Essonne. Nos petits moyens ne permettent pas de nous comparer aux institutions publiques qui tiennent le haut du pavé. Mais par la place que j’y occupe, je me trouve régulièrement placé non plus dans la situation du solliciteur, mais dans celle du sollicité. Je sais ce que produit dans les comportements et les représentations le fait de disposer de ce type de pouvoir.

Quelle communauté produisons-nous ?

L’antique fonction des arts du jeu, du récit joué, des mises en formes publiques de nos corps, de nos mots, de nos univers est de rassembler la communauté dans des moments d’émotions et d’intelligence du monde vécus ensemble, de l’engager dans une plaisante exploration de la créativité humaine, exploration vécue ensemble.

Se donner des histoires à se raconter. Ensemble. Jouer à forger ensemble notre histoire, nos histoires. Qui joue ? Comment jouer ensemble ?

Et là, jetons un coup d’œil dans la salle. Elle nous dira si c’est la communauté de notre nation telle qu’elle est qui joue ensemble à ce jeu, ou si l’argent que la nation confie ensemble à cette antique mission sert à privilégier des privilégiés et à faire de l’institution culturelle une fabrique de la classe dominante.

J’ai déjà abordé ces questions dans plusieurs textes publiés ici, notamment ces deux-ci :

https://jlsagotduvauroux.wordpress....

https://jlsagotduvauroux.wordpress....

Voici, en résumé, ce dont nous héritons :

1 – En matière de spectacle vivant, la politique culturelle dite de décentralisation initiée en France au milieu du siècle dernier dote le pays d’équipements nombreux et de qualité, confiées à des professionnels chevronnés, dont des artistes. Elle répond à un vœu de la constitution de 1946 qui prône « l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture », vœu progressiste, humaniste, moderne, dynamique. La France d’alors est Blanche. « L’égal accès » républicain ne concerne pas l’enfant des sujets coloniaux.

2 – L’autonomie de la création et des choix artistiques est revendiquée et globalement appliquée, surtout après que le PCF se soit défait du jdanovisme[1], au comité central d’Argenteuil (1966), et ait pris une place centrale dans l’invention des politiques culturelles publiques au niveau local. Cette autonomisation du champ libère effectivement les énergies et les esprits. Elle s’installe en même tems que se répandent les maisons de culture dans beaucoup de villes ouvrières, de quartiers populaires. L’immigration elle- même commence y être représentée. Les colonies sont désormais indépendantes. Pas concernées.

4 – Ces choix politiques impactent le niveau national et le niveau local. Ils se traduisent par un fort développement de l’activité artistique et son inscription dans l’imaginaire national. Même si la fréquentation des théâtres reste malgré tout concentrée socialement – bons niveaux d’instruction et souvent de revenus –, la présence d’un équipement culturel dans une ville est généralement considérée comme un plus par l’ensemble de la population (on peut ne pas fréquenter la piscine municipale et se réjouir du service qu’elle rend à la communauté). Le théâtre municipal participe à un rêve de modernité et de progrès, qui inclut l’émancipation des classes populaires et leur accès à l’égalité culturelle. Une vraie dynamique est engagée. Immigration comprise. Les cousines et cousins du bled ne sont pas concernés.

5 – Puis, sous l’effet de nombreux facteurs qui lui sont pour une bonne part externe, l’appareil culturel s’isole de plus en plus de la vie sociale et aussi de ce qui, dans la vie artistique réelle, ne correspond pas à des critères de qualité qui peinent à prendre en compte les évolutions d’un monde en pleine poussée sismique. Cette évolution est structurelle et elle plie d’une manière ou d’une autre les subjectivités, dont celles qui s’y plient. Parmi ces facteurs :

La stérilisation progressive et désormais le retournement des dynamiques de service public sous l’effet du « grand bond en avant » du capitalisme financiarisé et de l’idéologie du marché après la dissolution du bloc soviétique. La contamination du secteur public culturel par les représentations marchandes et comptables. Sa difficulté structurelle à se mettre en dialogue avec la société, du fait de la position souveraine du programmateur, héritage dévitalisé de l’autonomie de création, dans un contexte où cet objectif est placé sur la défensive, face notamment à un marché capitaliste qui fait de plus en plus office de donneur d’ordre en matière de biens culturels. La stagnation ou la baisse des budgets publics. L’explosion des nouvelles circulations d’objets symboliques inédits, souvent insaisissables par les anciens paradigmes, avec une tendance de l’appareil à faire rempart de ses vieilles certitudes.

6 – Saisie dans ces évolutions qui la dépassent, l’institution se calcifie, s’éloigne de la vraie vie dont elle devrait être le bouillon de culture. Par acquit de conscience, elle s’entoure ou se retrouve entourée d’échafaudages de plus en plus complexes, de fléchages budgétaires et administratifs abscons destinés à masquer cet isolement en saupoudrant le cœur de cible – un « public de théâtre » acquis et socialement typé – avec des publics « empêchés » (par quoi ?), « éloignés » (de qui ?), « divers » (par rapport à qui ?)… Cela constitue d’ailleurs un retour en mode mineur de l’injonction du politique sur l’artistique.

7 – Ce « splendide isolement », cette sclérose des rites (cf. https://jlsagotduvauroux.wordpress.... ) se traduit par un glissement des positions de pouvoir et de prestige. Sous la question ici posée – quelle communauté produisons-nous ? – s’en glissent quelques autres. Qui est légitime pour exprimer son jugement sur l’événement qui nous rassemble ? Qui, possédant cette légitimité, a des chances de s’y sentir à l’aise ? Qui, au contraire, risque de vivre ce moment comme une disqualification de plus ?

En matière de spectacle vivant, deux critères de jugement sont à la portée de tous, parce qu’ils touchent à la vie de tous, que chacun en est un peu « savant » : le propos (je suis allé voir une pièce sur l’hypocrisie et je sais d’expérience de quoi il s’agit) ; les acteurs et actrices (tu as vu le dernier film d’Angelina Jolie ? Qu’est-ce que je l’ai trouvée bien !) L’auteur vient en troisième – une pièce de Molière, un film de Tim Burton, un concert de Stravinsky –, mais reste une référence relativement partagée. Puis vient le règne de la mise en scène, art fortement auto-référencé. Le Roi Lear de Shakespeare devient le Roi Lear d’Olivier Py (Le Sacre de Stravinsky devient Le Sacre de Béjart). La qualité d’une mise en scène se juge en grande partie par rapport aux mises en scènes précédentes. On en juge mieux, plus confortablement quand on les a vues, qu’on dispose de l’outillage critique adapté, qu’on ne rentre pas le soir cassé par le travail, qu’on peut chaque mois ponctionner les revenus du ménage de la centaine d’euros nécessaires (au bas mot) pour aller voir en couple « ce qu’il faut avoir vu » (ou que faisant partie de la grande famille des « professionnels », on bénéficie d’invitations gratuites)… Public de professionnels + public professionnel ‘aisés, cultivés, souvent vieux, souvent Blancs).

8 – Enfin, le dernier palier, celui qu’on observe aujourd’hui, place le programmateur au dessus de tout (comme directeur de théâtre, je parle ici de réalités que je vis et même de comportements que je suis parfois conduit à adopter). C’est le directeur-programmateur qui devient la signature du théâtre. Alors que les institutions dédiées au spectacle vivant ont vocation à nous proposer des événements qui comptent par leur singularité, la « ligne graphique » du théâtre contraint les œuvres programmées à mouler leur annonce au public dans une communication de « marque », non pas la « marque » des œuvres, mais la marque de la boutique où elles s’achètent et se consomment. Parallèlement à ce symptomatique alignement sur la communication commerciale s’ajoute une prolétarisation des artistes au sens propre (et marxien) du terme. Le maître du capital-budget est placé face à celui qui ne peut mettre sur le marché que sa force d’imagination. La concurrence est rude sur le marché de la création. Les négociations sont âpres. Les artistes ont aussi besoin de nourriture pour manger, d’un toit pour s’abriter, de livres pour s’instruire, de lieux pour s’exercer… Les atouts maîtres ne sont pas dans leur main, mais dans celle du taulier, comme pour les ouvriers de l’industrie.

Comme auteur et responsable de compagnie, j’ai aussi cette expérience inverse : sourire au taulier, l’écouter avec une pieuse attention (l’art de l’acteur !) Même quand la conversation prend un tour un peu pervers. Par exemple quand le maître du jeu vient expliquer, la voix pâle et l’œil sévère, les « risques » qu’il prend en s’impliquant dans le projet qu’on lui propose : On reste en contact ! « Risque », s’étonne intérieurement le suppliant qui s’est mis en frais pour « se vendre », lui et sa salade. Le salaire du taulier n’est-il pas assuré, rassurant, durable ? N’est-ce pas sur ce confort et cette permanence assurés par nos impôts que l’on compte pour en gouter soi aussi les miettes sucrées ? Pour le prolo de l’affaire – l’artiste –, l’oasis d’une institution qui elle au moins est protégée des gros risques est une destination enviée. Et voilà qu’elle se brouille elle-aussi de mirages ? Le « forçat de la scène » rejoint ici ces ouvriers qui craignent la chute des cours de la Bourse et souhaitent la bonne santé financière des actionnaires de leur entreprise en garantie pour leur 1300 € par mois.

9 – Le temps des artistes est de plus en plus déchiré. Les « grandes maisons » programment souvent avec deux saisons d’avance. Pour être certaines de mettre à leur palmarès les standards qu’il « faut » avoir programmés et dont la standarditude est d’ailleurs soigneusement déniée, non-conformisme du programmateur oblige. Et aussi parce qu’entre pairs, on a des petits services à se rendre à la bourse aux échanges des spectacles-maison. Admettons. Ce filet ramène en effet de bien beaux poissons et c’est tant mieux pour les convives. Mais on se demande avec perplexité ce qui empêche une scène nationale ou un CDN de réserver un quart ou un tiers de sa programmation pour des choix trimestriels. La réponse est généralement triviale : « Je boucle ma brochure de saison en juin ». Et le temps d’internet ? Le temps des intermittents ? Le temps des adolescents de banlieue ? Le temps des travailleurs de force ? Le temps des amoureux ? Et le temps des coups de cœur ? L’empesage croissant du temps de l’institution s’ajoute à l’amaigrissement des budgets devenue doctrine d’Etat. Lorsque les moyens en laissaient la liberté, les théâtres bien dotés avaient le loisir d’accueillir une certaine frange de « petites compagnies » et de faire entrer sur leur plateau l’air frais de leur foisonnement créatif. L’époque des coups de cœur s’assoupit. Il reste encore quelques poches, quelques pioches à saisir, si l’on sait user du verbiage administrativo-compatissant qui en est le sésame ; vivre ensemble, inclusion, problématique du genre, personnes en situation de handicap… Globalement les opportunités s’espacent. Le temps de l’artiste, la vie de l’artiste se distend, se distend, se déchire… Hécatombe.

Sauf que s’inventent d’autres mondes. Cherchons donc dans la sueur de ces accouchements.

- Post-modernité : Caducité de l’histoire unique, de la référence unique, de l’objectif unique, de l’appareil unique. Une organisation de la vie culturelle désormais capable, non par raccroc, mais par destination, d’entendre naître le blues et de partager son destin ?

- Contemporanéïté : D’autres règles du jeu existent, d’autres terrains, d’autres enjeux. Pactes de cousinages entre une veillée donso du Manden et un opéra de Mozart ? Entre du krump à Los Angeles et du No à Osaka ? Entre l’interrogation collective d’une classe de lycéens sur l’image de soi et le travail d’un centre d’art contemporain sur la pratique des selfies… Cousinages sans parrainages ? Contaminations mutuelles ? Dérive des sentiments ?

- Déconsommation : caducité du temps vendu, débité, déchiré. Imaginons ! Grâce aux riches joies de l’art, on ne dit plus « diminution du temps de travail » mais « élargissement de la libre activité ». Merci les machines, faites marcher la mécanique. Nous, on se consacre au sens de nos vies. Intermittence du temps-marchandise. Pour tous.

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Prochain texte : Mondialité culturelle 4 – Vers une humanité réparée

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[1] Subordination de la création artistique et littéraire aux objectifs politique du « socialisme scientifique ».

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