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Ma télé, mes principes, et mes actes…
par Fernand Estèves
jeudi 15 mars 2007
publié par Fernand Estèves

Il paraît que l’on se passerait plus facilement du petit écran que du portable ou d’Internet. Et pourtant cette période de campagne électorale nous confirme que la télévision n’a jamais été aussi influente.

Si les Français passent plus de trois heures par jour devant leur télévision alors qu’ils sont majoritairement insatisfaits des programmes, c’est bien qu’il y a quelque chose d’intéressant à comprendre. En effet, il est presque certain que les Français mentent : ils passent au moins deux heures devant leur télé. Et ils sont globalement satisfaits de ce qu’on leur propose. Car les français aiment la télévision. Ils en ont honte mais ils sont prêts à tout pour se déculpabiliser. Donc ils se plaignent du qualitatif. Sauf quelques archéologues idéalistes, plus personne n’ose se référer à Desgraupes ou Dumayet, mais une certaine nostalgie d’un petit écran, bien plus intelligent que maintenant, se réveille parfois le temps d’une pause frigidaire.

Télérama (dont une part importante du lectorat prétend ne pas avoir la télévision), toujours à l’affût de la moindre tendance statistique, nous rapportait en septembre 2005 que « de façon prévisible, on constate une nette corrélation entre le niveau d’études et le degré de sévérité envers le petit écran. Les bacheliers sont moins complaisants (41 % de satisfaits) que les autres (50 %), et plus le niveau d’études s’élève, plus le jugement se durcit (29 % seulement de satisfaits chez les bac +5). » Formidable révélation !

Et de continuer : « Si critiquée soit-elle, la télévision n’en est pas moins créditée de qualités largement reconnues par tous. Une très grande majorité continue de voir en elle « une fenêtre ouverte sur le monde ». 90 % des sondés considèrent ainsi qu’elle permet de découvrir des choses inconnues et les trois quarts qu’elle favorise « une meilleure compréhension du monde ». Cette double capacité est encore plus valorisée par les personnes âgées, ceux dont le niveau d’études est bas et par les foyers qui n’ont pas accès à Internet ».

Le plus ennuyeux, c’est qu’il y a des chances pour que tout cela soit vrai !

En 10 ans, les programmes ont changé en pire, et on ne peut se rendre compte de ce qui touche les gens qu’en sachant de quoi il s’agit pour de vrai. La dernière mutation date en fait du « Loft » qui proposait, en 2001, de regarder des gens consentants vivre enfermés pendant des semaines et s’exclure les uns les autres. Alors que le concept du « vivre ensemble » battait son plein dans les colloques divers et variés, une émission prônant tout le contraire explosait tous les records d’audience. Des tas d’articles, des émissions radios et télés, des revues très sérieuses… bref beaucoup d’intellectuels ont analysé le phénomène : « La bouillasse télévisuelle est fabriquée par des populistes pour la populace ». La violence symbolique suinte de toutes parts, tant sur les chaînes publiques que sur les privées. La désespérance n’a jamais été aussi bien décrite et défigurée à la fois. Et alors ?

Aujourd’hui, jeter sa télé ou se satisfaire de ne pas en avoir n’est pas un acte de résistance ou d’émancipation, ce serait peut-être même le contraire de la responsabilisation et de la vigilance. Car il faut voir ce que l’on y regarde. Non, la télé ne déforme pas la réalité, elle « fabrique » une réalité. Oui, ce qu’elle propose est affreux à 95%. Mais c’est disponible 24h/24. Pour tous. Et il y en a que cela détend ! Donc nous sommes tous responsables - tant pis pour l’auto-flagellation - de ce qui se passe, de ce qui est proposé à chaque instant. Surtout à l’heure où l’ordinateur est en train d’avaler tous les autres médias. Y compris la télé.

En ce moment politique crucial - une élection monarchique, c’est pas rien - les intellectuels ne sont présents à la télé que pour vendre leur dernier ouvrage. Et lorsqu’ils viennent parler de politique, ils n’ont le temps que de ne rien dire, et se retrouvent étalés au même niveau que la dernière midinette pop ou le nouveau « people » amant de la révélation sportive de la semaine dernière. Où sont les Chancel, Artur ou Jammot qui se risquaient à proposer de longs moments de doutes collectifs et de magnifiques rigolades de monstres sacrés du théâtre, du cinéma, de la littérature, de la chanson… ? Où sont les invités durs-à-cuire qui captivaient les téléspectateurs grâce à des mots complexes mais nécessaires pour comprendre leur point de vue sur le monde ? Où sont nos exigences ? Où sommes-nous dans cette télé d’aujourd’hui ?

C’est décourageant… en plus il y a trop de foot à la télé. Allons au cinéma… Aïe ! Le cinéma français est grandement financé par l’argent des télés qui diffusent du foot à tout va ! Suivez mon regard.

Alors, on a qu’à demander à tous nos copains, travaillant pour la télé, de préparer une mutinerie. C’est pas vrai ?! Ils sont vraiment très nombreux à ne pas avoir la télé ! Ils fabriquent des trucs débiles pour les autres. En fait, ceux qui travaillent pour la télé protégent leur propre progéniture de toute cette obscénité, mais les enfants des autres… ce sont donc des étrangers à l’intérêt général. Heureusement que France Culture existe, tiens ! Là au moins, on est entre nous.

Mais doit-on laisser la télé aux mains des autres ? Aux mains de ces petits fascistes déguisés en innocents vendeurs de lessive ?

L’éducation à l’image (tout au long de la vie) prend toute sa dimension lorsque l’on décide qu’aucun citoyen ne peut être considéré comme une simple machine désirante. Et il est temps que les institutions sortent de la pratique sociale de la lecture savante de l’écrit (analyse, explication de texte) comme référence pour une lecture de l’image. Puisque notre pratique informatique des hyper-liens amène nos cerveaux à ne plus fonctionner comme cela, intéressons-nous aux nouvelles approches critiques qui permettent de distinguer le monde réel de sa représentation. Car si crise globale de la représentation il y a pour toute la société (et pas que pour les élus politiques), il faut s’interroger sur les causes de cette crise. En bref, demandons-nous pourquoi la télé représente le monde ainsi ? Et pourquoi nous la laissons faire ?

Nous libérer des images pour passer aux concepts : voilà une belle ambition !

Un jour peut-être naîtra une émission télé sur les pratiques d’éducation populaire. Crasse utopie ? Commençons par regarder cette hideuse, cette infâme, cette putride télévision, et nous saurons mieux comment la subvertir. Ou la faire exploser.

Fernand Estèves 15/03/2007