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Manifeste pour demain. L’économie sociale et solidaire, une voie pour l’avenir de Philippe Bertrand.
compte-rendu critique de lecture de Christian Maurel.
mardi 3 avril 2018
publié par Christian Maurel

Manifeste pour demain. L’économie sociale et solidaire, une voie pour l’avenir de Philippe Bertrand.

(Compte-rendu critique de lecture)

J’ai rencontré Philippe Bertrand dans les années 1980 à Aix-en-Provence lorsqu’il était journaliste à Radio France Provence, si mes souvenirs sont bons. Nous étions venus lui présenter un projet appelé « l’heure de la poésie » qui avait lieu les samedis à 18 h autour d’un verre à la MJC Prévert que je dirigeais alors. Était-il déjà sur le chemin qui allait le conduire à Carnets de campagne, émission quotidienne de France Inter particulièrement écoutée et appréciée ? Ce que je peux dire c’est que nous avons rencontré en Philippe Bertrand un journaliste à l’écoute singulièrement attentive, ce qui nous changeait de nombreux de ses confrères de la presse écrite qui se satisfaisaient d’un programme dont ils diraient peut-être quelque chose s’il y avait de la place dans leurs colonnes....

Carnets de campagne a fait le chemin que l’on connaît et a permis, sans aucun doute, à de nombreux auditeurs de faire le leur ou, du moins de modifier très sensiblement la vision d’un monde très négative pour ne pas dire sans avenir où devait s’imposer le fameux TINA (« There is no alternative ») de Margaret Thatcher.

Une des idées fortes, sans aucun doute la plus importante du Manifeste pour demain de Philippe Bertrand publié en 2018 aux éditions Libre et Solidaire, est que demain - un autre demain – c’est déjà aujourd’hui, que cela a même commencé hier et, s’agissant de l’Économie Sociale et Solidaire, dans le mouvement ouvrier du 19ème siècle avec les premières coopératives, mutuelles et caisses de solidarité.

Mais qui le sait ? Ceux qui y sont impliqués ne savent pas toujours que leurs engagements prennent racine dans les profondeurs de l’Histoire. Ces initiatives toutes originales mais avec des points communs, particulièrement nombreuses depuis la fin du 20ème siècle, ne font pas système ni institutions suffisamment reconnues, ne se connaissent pas forcément entre elles, si bien que les grands médias avides de sensationnel et d’événements « massifs » les passent généralement sous silence, Carnets de campagne faisant magistralement exception. Il faut avoir eu des responsabilités dans la vie associative et dans l’économie sociale et solidaire pour témoigner de ce décalage entre ce monde dans lequel chacun est passé à un moment ou un autre de sa vie et la méconnaissance voire l’ignorance que l’on peut en avoir. Réfléchissons un peu à cette question posée par le Mouvement associatif : que serait, ne serait-ce qu’une journée, notre vie sans les associations ?

Philippe Bertrand sait de quoi il parle. Avec ses Carnets de campagne, il a « fait du terrain » comment aiment à le dire les anthropologues. De plus il a lu, s’est informé. Il a pris du recul et a réfléchi comme l’atteste la dernière partie de son livre qui indique que dans le contexte de société actuel, l’Économie Sociale et Solidaire n’est pas exempte de dérives, de récupération, on pourrait même dire d’utilisation frauduleuse, que, pour ne citer qu’un exemple (Uber), le « collaboratif »n’a quelques fois rien de solidaire et que ce genre d’innovation est porteur des pires exploitations et aliénations sous une forme achevée du néolibéralisme.

Si j’ai plaisir à parler du livre de Philippe Bertrand, en évitant d’en dévoiler toute la richesse – en cela j’invite à se le procurer, à le lire et à le faire acheter pour la modique somme de 14,90 euros –, c’est qu’il renvoie, à sa manière, à mes propres expériences, interrogations et recherches dont témoigne la postface d’un travail d’écriture collective réalisé avec des auditeurs de l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence (Christian Maurel, Patrick Nouguier, Construire son devenir et faire l’Histoire, éditions Edilivre, 2016), postface qui commence par ces mots : « Un autre monde est possible. Il est possible parce qu’il est en marche. Comme la vie naissante, il palpite dans les plis du présent avec la force lumineuse de ces fleurs sauvages surgies des ruines du passé ». Pour cela, comme nous l’indiquent le film Demain et Un million de révolutions tranquilles de Bénédicte Manier, il est d’une urgente nécessité que les femmes et les hommes s’emparent collectivement et dans un esprit d’entraide et de coopération, de tout ce qui peut leur permettre de se construire un nouvel avenir face aux « externalités négatives » (chômage de masse, accroissement des inégalités, grande pauvreté, dégradation des écosystèmes...) d’un néolibéralisme sauvage mondialisé qui ne pense et n’agit qu’en termes de concurrence, de marché, de croissance illimitée et d’accumulation des richesses au profit d’une minorité.

C’est possible. Philippe Bertrand nous en donne l’espoir. Les expérimentations et les innovations sociales, les imaginaires sociaux et les émancipations qu’elles génèrent lui donnent raison. L’Histoire peut et doit « bifurquer », terme que je préfère à celui de « révolution » toujours sujette à contre révolution ou à dérives catastrophiques. La particularité du Manifeste pour demain de Philippe Bertrand, c’est que précisément il n’est pas un manifeste au sens habituel du terme, c’est à dire un écrit conceptuellement charpenté, une sorte de « palais d’idées » concocté en laboratoire par des personnes convaincues cherchant à guider et à entraîner le peuple, alors que ce dernier continuerait à « n’habiter qu’une chaumière »1 Mais pour autant, le terme de « manifeste » a ici, chez Philippe Bertrand, toute sa place et toute sa pertinence au sens où ce sont les initiatives elles-mêmes portées par tout un chacun et pas nécessairement au nom d’une grande théorie, qui « manifestent » par leur existence même qu’un monde nouveau est entrain de naître dans l’ancien. La preuve par les faits et les expériences qui « marchent » suscitent l’espoir, l’envie de créer, d’innover et de transformer le réel à la mesure des compétences et des intelligences de chacun, « à hauteur d’homme » pourrait-on dire.

Bien évidemment, on pourra regretter des manques dans les 180 pages de ce livre par ailleurs bien écrit, ce qui en facilite la lecture et l’appréhension, et permet de le mettre dans toutes les mains. Des manques, certes, par exemple : il ne contient pas une approche critique suffisamment argumentée des dérives néolibérales qui justifient que des hommes et des femmes se dressent et se mettent en marche pour sortir de ce qui ne peut durer encore longtemps, comme la dégradation de nos écosystèmes et le réchauffement climatique ou encore le développement des inégalités. La critique définissant les responsabilités qui n’apparaît souvent qu’au détour d’une phrase – sauf dans la dernière partie du livre – obère quelque peu la portée politique que devrait avoir ce travail.

On peut aussi regretter – et là c’est également le sociologue politique qui parle - que Philippe Bertrand se limite, pour l’essentiel, à l’Économie Sociale et Solidaire comme « voie pour l’avenir ». Il y en effet peu de choses sur les expériences démocratiques alternatives à une République délégataire à bout de souffle et dans laquelle les partis politiques sont à l’agonie. Philippe Bertrand l’indique mais cela aurait mérité la présentation d’expériences et argumentation, par exemple la tentative d’un mode de gestion très participatif de la commune de Saillans dans la Drôme, ou encore la mise en place de Conseils de citoyens dans les quartiers et de budgets publics gérés directement par les habitants.

Une dernière remarque : le « répertoire pratique » avec l’indication des sites internet qui arrive en toute fin du livre de Philippe Bertrand est d’une grande utilité. Ainsi, en plus d’être un témoignage et un manifeste, ce livre peut servir de manuel (et ce n’est pas péjoratif) que l’on peut conseiller à des « apprentis innovateurs » qui, malgré leur volonté affirmée de s’organiser, ne sauraient vers qui se tourner. Ils y trouveront matière à réflexion, soutien et des balises utiles à leur engagement. Évidemment, il y a aussi des manques qui justifieraient un autre écrit avec toutes les difficultés de devoir le réactualiser en permanence. Cependant, à propos de la « ruralité », pourquoi ne pas citer les Foyers Ruraux ? Et à propos de la jeunesse, de la culture et du développement social, pourquoi avoir oublié les fédérations des MJC et des Centres Sociaux dont les objectifs sont précisément la citoyenneté active et la fameuse « participation des habitants » ? Pour y avoir travaillé concrètement et en tant que chercheur, je peux témoigner que « demain » se construit depuis longtemps dans ces réseaux encore solidement implantés, mais souvent contre vents et marées comme l’indique l’histoire tumultueuse des MJC et de leurs fédérations.

La particularité du concept d’innovation sociale, c’est son indétermination et par conséquence son extension sans limites réellement définies. Il est donc impossible de parler de tout et de tous tant les expériences et les acteurs sont nombreux, en mouvement permanent et engagés dans des relations enchevêtrées. Et c’est en cela qu’ils tissent, avec solidité, l’humanité de demain dans une forme de globalisation par le bas dans laquelle le numérique – et c’est une donnée totalement nouvelle dans l’Histoire - « propulse le local à l’échelle du global » (Manifeste..., p. 104).

Merci encore à Philippe Bertrand et à la maison d’édition qui lui a fait confiance (je sais par expérience que ce n’est jamais facile). Le meilleur remerciement qu’on puisse leur faire c’est, d’acheter, lire et faire lire Manifeste pour demain. L’économie sociale et solidaire, une voie pour lavenir préfacé par Michel Onfray. (consulter le document joint).

1 les deux expressions ("palais d’idées" et" habiter une chaumière" sont empruntées à Kierkegaard critiquant la philosophie idéaliste de Hegel : "Le philosophe construit un palais d’idées mais l’homme n’habite qu’une chaumière".

Christian MAUREL , docteur en sociologie (EHESS), ancien directeur puis délégué régional des MJC, et professeur associé à l’Université de Provence. Dernier livre paru : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, éditions Edilivre, 2017.


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