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A PROPOS DU LIVRE de Réjane SENAC : " L’EGALITE SANS CONDITION . OSONS NOUS IMAGINER ET ETRE SEMBLABLES "
NE VOUS LIBEREZ PAS, L’EGALITE VA S’EN CHARGER !
présentation par Didier EPSZTAJN / Entre les lignes , Entre les mots
lundi 2 septembre 2019
publié par Marc Lacreuse

NE VOUS LIBEREZ PAS ,

L’EGALITE VA S’EN CHARGER !

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« Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens » (Nicolas de Condorcet)

Il me semble important de m’attarder sur le chapitre introductif « Oser s’imaginer semblable ». Réjane Sénac discute des positions de Nicolas de Condorcet, de l’égalité devant la loi de tout individu « comme la condition et la conséquence de la proclamation d’une humanité commune », de l’asymétrie entre femme et homme et du sexisme qui la fonde, du droit de vote et d’éligibilité contre la violation des droits fondamentaux proclamés, des inégalités de traitement juridique, « Elle révèlent/relèvent le sexisme, le racisme et les exclusions liées aux inégalités économiques comme des contradictions constitutives, et non extérieures, aux droits fondamentaux ».

Je souligne le mot contradiction contre les lectures linéaires comme lissées des événements politiques et des rapports sociaux, cette volonté fantasmatique de rendre homogène ce qui est traversé de rapports de domination, de pas encore et de déjà là.

Egalité devant la loi. Contre la démocratie « exclusive », l’affirmation d’un principe d’égalité abstrait et formel, une affirmation politique et son sens émancipateur mais comme hors du temps et suspendue hors des contextes socio-politiques. L’autrice précise : « Néanmoins, l’égalité ne peut être réduite à l’égalité devant la loi ». Les inégalités économiques et sociales sont bien l’autre face des « incohérences » dans la « mise en œuvre du principe d’égalité ». Réjane Sénac revient sur l’opposition à la loi ouvrant le mariage civil aux couples de personnes du même sexe et précise : « Les incohérences dans la mise en œuvre du principe d’égalité ne sont donc pas seulement le résultat d’un défaut d’application d’un principe consensuel, mais aussi de divergences en ce qui concerne la définition de ce principe et des personnes auxquelles il est légitime de l’appliquer ». Elle parle de « la peur exprimée face au risque d’indifférenciation et de mélange des sexes/des sexualités », de confort dans l’ordre existant, de discrédit de l’égalité « au nom du danger du désordre », de nostalgie d’une « transcendance républicaine ». J’ajoute que le désordre futur évoqué revient à nier que l’ordre réellement existant est bien un désordre inégalitaire. Dit autrement, « l’égalité est perçue comme un danger lorsqu’elle bouscule les classifications héritées, en particulier en termes d’identité sexuée ou raciale et d’orientation sexuelle ». Le propos pourrait-être élargi au domaine salarial (l’arbitraire patronal et le droit des actionnaires basés sur la propriété privative, contre les droits de l’ensemble des salarié·es) ou scolaire (les classements et la méritocratie)…

Les caractéristiques prêtées hier et aujourd’hui aux femmes, le spécifique face à la norme masculine/masculiniste considérée comme « universelle » (comme ces couleurs de la peau face à la neutralité référentielle de la peau soi-disant sans couleur, mais bien de couleur blanche/rose/claire), « La persistance de leur association au spécifique exprime et produit une bicatégorisation où le propre des femmes est d’être particulières, ce qui est plus un défaut qu’une qualité pour être reconnu·e comme un·e citoyen·ne à part entière doué·e de la puissance politique de compréhension et d’incarnation du général, de l’abstrait ». Spécifique, particulier, général, il peut-être utile (débat durant la Révolution française) de relire Zalkind Hourwitz : Apologie des Juifs (1789), Mes crimes sont les vôtres, & vous m’en punissez !

Les idéologues construisent la « sororité », l’esprit « communautariste » ou « clanique » de minorités sociales (pour rappel les femmes ne sont pas une minorité mais la majorité de l’espèce humaine sauf en Inde et en Chine pour cause d’avortements féminicides), dans la négation de leur point de vue situé et de leurs propres communautés. Iels ne se considèrent pas comme membres de communautés mais d’un universel « majoritaire ».

L’autrice détaille, entre autres, les présupposés, les préjugés antiféministes, les doués d’abstraction et celles qui ne le seraient pas, celles qui « empêtrées dans leurs missions naturelles » ne seraient pas capables d’abstraction et de défense de l’intérêt dit général, le communautarisme élevé en rempart contre l’ordre soi-disant républicain, la force d’un imaginaire national excluant, la virilisation de la langue française comme construction historique et celleux qui tournent en ridicule les efforts pour promouvoir un langage moins sexiste ou plus inclusif, la grammaire comme ordre social et politique, les récits mystifiés de l’égalité… Elle insiste sur la mise en concurrence des inégalités, « cette mise en concurrence des inégalités/inégaux empêche de penser les systèmes de domination dans leur entremêlement », les hiérarchies entre et dans les groupes sociaux, les actions correctrices et les actions transformatrices, l’imagination du semblable et la reconnaissance de la singularité individuelle, « chacun·e soit en capacité de s’imaginer semblable pour être égal·e non pas au-delà, mais en deçà de ses singularités » (en complément possible, Bernard Lahire : Dans les plis singuliers du social ; Individus, institutions, socialisations, quest-ce-quun-e-individu-e-sinon-une-production-de-part-en-part-sociale/), la construction des récits par les vainqueurs et les possibles récits alternatifs…

Réjane Sénac souligne que la possibilité de l’égalité exige d’abord d’« être lucide sur les conditions de son impossibilité », l’articulation entre « principes d’égalité, de liberté et de fraternité » (la fraternité nomme bien une frontière dans la « famille des égaux »), la construction des « non-frères », « Leur reconnaissance comme individu est seconde par rapport à l’injonction à être membres d’un groupe singularisant », la supposée « neutralité et invisibilité des dominant·e·s »…

L’autrice présente ensuite son livre. « Je commencerai ainsi par interroger les usages contemporains du terme « fraternité » dans l’articulation du « qui » et du « quoi » du politique.

J’examinerai ensuite comment l’attachement à la liberté peut-être utilisé pour discréditer une égalité renvoyée au registre moral de la censure et/ou du puritanisme. La liberté, limitée à sa version individualiste d’épanouissement personnel, devient alors un outil de dépolitisation à la fois car elle nie les enjeux collectifs et parce qu’elle fait de l’application du principe d’égalité une question morale et non de justice.

J’analyserai enfin comment penser l’égalité en dépassant le mythe d’une égalité à la fois déjà là et à rentabiliser ». Un petit livre court et dense, sur l’égalité, la fraternité contre l’égalité, la/le semblable et la/le différent·e, la mixité et les espaces non-mixtes, les dépolitisations du sexisme et du racisme, la dimension située du point de vue, l’imbrication des rapports sociaux « de sexe, de « race » et de classe », la liberté contre l’égalité, le déni de la dimension politique des violences sexistes et sexuelles, « Nous serons tou·te·s libres sexuellement quand nous serons tou·te·s des individus sujet de désir et de plaisir à part entière », le moralisme condescendant, les contrôles et le dressage social, les survivances d’une « citoyenneté capacitaire », le mythe de l’égalité contre l’égalité, l’universalisme conçu comme exclusivement masculin (blanc et « bourgeois »), l’incomplétude de l’inclusion, l’antiféminisme des plus « radicaux » de Sylvain Maréchal à Joseph Proudhon, la ruse théorique et politique consistant à « qualifier d’égalitaire » des traitements « complémentaires »…

Dans le dernier chapitre « Vers l’égalité sans condition dans un espace nomade », Réjane Sénac revient, entre autres, sur la valorisation de politiques gestionnaires « érigeant la performance en critère unique de légitimité », le mouvement des gilets jaunes, les contextes et leur « profondeur historique » et leur « épaisseur sociale et politique », les justifications différentialistes, les catégories hiérarchisantes et aliénantes, les clichés et les préjugés, la « formule des multiplicités »…

« Devenir tou·te·s des semblables en humanité est la condition pour que nous puissions épanouir à égalité notre singularité individuelle ».

Et sur le rappel du on ne nait pas femme ou homme mais on la/le devient, « il est temps de nous donner les moyens de devenir des semblables ».

Didier EPSZTAJN

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Références du livre :

Réjane Sénac :

" L’égalité sans condition . Osons nous imaginer et être semblables "

Ed. Rue de l’échiquier, Paris 2019, 90 pages, 10 euros

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