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Notre-Dame-des-Landes, terrain fertile pour les intellectuels.
Catherine Vincent, journaliste.
lundi 8 juillet 2019
publié par Christian Maurel

"Les philosophes ne sortent pas de terre comme des champignons" disait Marx au 19ème siècle. Et cela valait pour lui-même. Y aurait-il eu une pensée philosophique, sociale et politique aussi foisonnante sans un mouvement ouvrier en résistance à l’emprise du capitalisme ? Il est probable pour ne pas dire certain que la réponse à cette question est négative. Sinon sous la forme d’utopies qui ont leur intérêt mais n’éclairent pas ou peu les réalités vécues quotidiennement par des femmes et des hommes aux prises avec ce qui les contraint, les anime et les amène à faire l’Histoire.

On peut dire la même chose pour ce qui se passe de nos jours. L’expérience de Notre-Dame-des-Landes et la pertinente approche que nous propose Catherine Vincent en est un éclairant exemple. Il est à remarquer que ce sont souvent de véritables journalistes d’investigation (et Marx était aussi journaliste) qui ouvrent la voie et jettent une lumière sur ce qui se donne pour des expériences jugées hasardeuses, sans avenir, portées par des minorités agissantes mais considérées comme coupées de la très grande majorité de la population : Bénédicte Manier et son ’’million de révolutions tranquilles", Philippe Bertrand et ses "Carnets de campagne", ici Catherine Vincent qui a une haute idée de son métier d’éveilleur des consciences....

S’agissant de cette ZAD, il y aurait beaucoup à en dire qui prolongerait sous forme de questionnements ce que Catherine Vincent et les intellectuels qui s’y penchent en disent, par exemple : cette expérience ne témoigne - t - elle pas de l’émergence d’un monde nouveau, se construisant en archipel et en opposition avec la verticalité autoritaire et souveraine d’États qui, quelles que soient leurs formes, obéissent tous à un néolibéralisme considéré comme fin ultime de l’Histoire ? N’avons-nous pas là à faire, dans l’action même ( dans la "praxis" pour le dire avec un mot plus savant et plus précis) à une éducation populaire critique, mutuelle, toujours en éveil, formatrice de subjectivités agissantes constitutives à terme d’une ’’multitude’’ partageant un même imaginaire social qui donnerait à ce monde en archipel une cohérence d’ensemble et nous libèrerait d’un capitalisme régi par le seul et universel principe de la concurrence ?

Christian Maurel, corédacteur du site.

Dans Le Monde en ligne. daté du 6 juillet 2019.

Notre-Dame-des-Landes, terrain fertile pour les intellectuels.

La zone à défendre a mis en pratique la démocratie directe, les principes écologiques... Une utopie concrète dans laquelle philosophes, historiens et sociologues puisent des idées.

La rencontre ne s’est pas faite en un jour. Ni même en dix ans. En 2009, quand les premiers « zadistes » décident de s’installer à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), en lieu et place du futur aéroport, pour prêter main-forte aux agriculteurs qui s’opposent à sa construction depuis le début des années 1970, leur mobilisation n’intéresse guère les intellectuels. Pas plus que la tentative d’évacuation de la ZAD (pour « zone à défendre », détournement de « zone d’aménagement différé »), à l’automne 2012, lancée par le ministre de l’intérieur Manuel Valls, qui se heurte à la résistance des occupants et de milliers de personnes venues les soutenir. Mais depuis que le gouvernement d’Edouard Philippe a annoncé, en janvier 2018, l’abandon du projet d’aéroport, ce qui se joue dans ce bocage nantais passionne les universitaires.

A la mi-avril 2018, une cinquantaine d’entre eux publient sur le site Mediapart un manifeste, qui appelle à rejoindre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes pour « former des barricades de corps ». Coordonné par Jade Lindgaard, journaliste au même site d’information, un livre suit deux mois plus tard, qui réunit les témoignages d’une quinzaine de chercheurs, artistes et écrivains sous le titre : Éloge des mauvaises herbes. Ce que nous devons à la ZAD (Les Liens qui libèrent, 2018). En avril dernier, une BD « d’écologie politique » lui est consacrée, La Recomposition des mondes (Seuil, 128 pages, 15 euros) : elle est signée Alessandro Pignocchi, un ancien chercheur en sciences cognitives…

Pourquoi cet enthousiasme soudain pour 1 650 hectares de bocage, sur lesquels quelques centaines de personnes défendent un mode de vie alternatif ? Pour expliquer ce réveil tardif, il faut détailler les questions théoriques, pratiques et politiques que l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes a mis au jour.

Une durée et des stratégies hors-norme.

La première porte sur les modalités de ce mouvement, non exempt de tout reproche – certains excès verbaux lui ont coûté le soutien d’une bonne partie de la population –, mais dont la durée et les stratégies hors-norme se sont finalement révélées victorieuses. « Une décision exceptionnelle pour une situation locale exceptionnelle », déclarait le premier ministre Edouard Philippe, le 17 janvier 2018, en annonçant le renoncement au projet. Quels ont été les ingrédients de la réussite ? L’évolution des rapports de force ? Le rôle des agriculteurs « historiques », celui des zadistes de la dernière heure ? Sociologues et historiens n’ont pas fini de se pencher sur cette expérience de démocratie directe, l’une des plus filmées, des plus enregistrées et des plus commentées de ces dernières années.

La deuxième question, comme naguère au Larzac, concerne le devenir des terres et de leurs occupants, qui en revendiquent la réappropriation commune. Fin mars, 895 hectares ont été rétrocédés par l’Etat au conseil départemental de Loire-Atlantique, qui s’est engagé à signer une quarantaine de baux ruraux avec des agriculteurs historiques et des porteurs de projet d’ici à la fin de l’été. Mais qu’en sera-t-il des hectares restants ? Pour être en position d’acquérir les parcelles non concernées par la rétrocession, les zadistes et leurs soutiens ont lancé début 2019 un fonds de dotation. Baptisé « La terre en commun », cet outil juridique, selon le site Internet de la ZAD, a déjà permis de lever 400 000 euros provenant d’un millier de contributeurs. Mais on est loin des 3 millions d’euros ambitionnés, et le devenir de ces terres n’est pas écrit.

La troisième question, et non des moindres, a surgi au printemps 2018, face au déploiement des forces mobilisées par le gouvernement pour expulser les occupants illégitimes. « C’est à l’arrivée des bulldozers, quand j’ai vu la disproportion des moyens mis en œuvre par la puissance publique pour procéder aux expulsions et aux destructions d’habitats si fragiles, que je me suis dit : ce n’est pas normal », note Olivier Abel, professeur de philosophie éthique à l’Institut protestant de théologie de Montpellier. De quoi l’État a-t-il donc si peur ? La question revient comme un leitmotiv dans Éloge des mauvaises herbes. Et les réponses convergent toutes vers le même constat : la ZAD de Notre-Dame-des-Landes n’aurait reçu ni cet excès d’honneur ni cette indignité si elle s’était contentée de représenter une lutte victorieuse contre l’un des « grands projet inutiles » dénoncés par les militants anticapitalistes. Il faut donc qu’elle ait ouvert le chemin d’une utopie concrète, la possibilité d’un mode de vie alternatif tourné vers le respect de la nature et le partage des communs. Un « laboratoire de la fragilité » – le mot est d’Olivier Abel – qui constitue une réponse timide mais radicale à la crise écologique actuelle et au système économique qui l’a engendrée.

« Depuis une bonne dizaine d’années, la prise de conscience que l’habitabilité de la Terre est quelque chose de profondément politique est devenue beaucoup plus commune – sans pour autant recevoir encore de transposition politique concrète », constate Philippe Descola. Professeur au Collège de France, cet anthropologue de la nature voit dans le mouvement collectif de Notre-Dame-des-Landes « une vraie révolte de conviction ». « C’est l’opposition d’un monde contre un autre. Et c’est peut-être ça, finalement, qui a été perçu comme le plus dangereux car, à l’évidence, le système politique et administratif capitaliste actuel rend très difficile les alternatives », précise-t-il dans Un sol commun (Editions Wildproject, 200 p., 15 euros), passionnant recueil d’entretiens sur la manière dont l’écologie est en train de transformer la pensée.

L’auteur du recueil, Marin Schaffner, est ethnologue de formation. Persuadé de l’importance politique des actions locales et situées – le sous-titre de son livre est Lutter, habiter, penser –, il se réfère volontiers à l’essayiste libertaire américain Murray Bookchin (1921-2006), promoteur de « l’écologie sociale ». « Selon la théorie politique radicale de Bookchin, précise Schaffner, les problèmes sociaux et écologiques sont étroitement liés car ils découlent tous deux de différentes formes de hiérarchie et de domination : celle que les riches exercent sur les pauvres ou les hommes sur les femmes, mais aussi celle que les humains dans leur ensemble exercent sur leur environnement. » Une approche qui a toute sa place à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dont le slogan-phare proclame : « Nous sommes la nature qui se défend. » Les premiers chercheurs à s’organiser collectivement, dès 2014, contre le projet d’aéroport étaient d’ailleurs des naturalistes, conscients d’avoir affaire à un milieu humide d’une richesse exceptionnelle en termes d’espèces menacées.

Deux familles de pensée écologique.

« A cette mobilisation initiale est récemment venue s’ajouter celle d’universitaires de sensibilité anticapitaliste », observe Pierre Madelin, auteur et traducteur d’essais sur l’écologie. C’est ainsi que tout à coup se sont articulées « deux grandes familles de pensée écologique qui n’ont guère l’habitude de se côtoyer, et qui aboutissaient toutes deux à la même conclusion : la seule manière de protéger la nature dans ce bocage nantais était de l’habiter autrement, et la seule manière de l’habiter autrement était de protéger la nature ». Un dépassement en acte de la scission entre écologie environnementaliste et écologie politique, mais aussi entre savoirs théoriques et pratiques. Le tout finissant par créer un « tissage d’interdépendances », selon l’expression de la philosophe des sciences Isabelle Stengers, qui s’est rendue plusieurs fois sur la ZAD. Un lieu, affirme-t-elle, où « savoir penser » revêt une tout autre signification que sur les bancs de la faculté.

« Apprendre, ici, c’est apprendre à être transformé dans son rapport à soi, et cela, avec d’autres, grâce à d’autres, au risque des autres. Et ce n’est pas vraiment ce qu’on apprend ou qu’on demande aux universitaires, précise l’auteure de Civiliser la modernité ? (Les Presses du réel, 2017). Les savoirs universitaires impliquent plutôt des pratiques extractivistes, qui définissent ce à quoi on s’adresse comme une ressource, ou un matériel dont on extraira du savoir. » Quand le milieu de la recherche impose de maintenir une attitude de pseudo-neutralité et de distanciation, le laboratoire vivant que constitue la ZAD oblige à réfléchir au réel, à construire un savoir situé : il fait ainsi tomber le mur séparant analyse et action, objectivité et engagement militant.

« Dans les mouvements sociaux localisés sur un territoire concret, la capacité à isoler les causes communes est beaucoup plus fluide qu’ailleurs, confirme le philosophe Baptiste Morizot. On voit plus clairement ce qui est toxique pour tout le monde, et les alliances vitales entre animaux, humains et végétaux sautent aux yeux. » Pour ce chercheur, dont le dernier ouvrage, Sur la piste animale (Actes Sud, 2018), mêle étroitement terrain et pensée, la question de l’engagement ne se pose pas : « Un chercheur doit être probe, puisque son utilité pour les autres repose sur sa crédibilité. Mais la probité aujourd’hui rend spontanément militant, puisque, lorsqu’on décrit honnêtement nos héritages et nos pratiques, on voit qu’elles sont insoutenables. » Il cite une lettre de Flaubert, qui dit en substance : la meilleure manière de critiquer quelque chose, c’est simplement de le décrire. « De là à s’engager, par l’écriture ou d’autres formes d’action, il n’y a qu’un pas. »

Isabelle Stengers, elle aussi, considère le positionnement entre militantisme et neutralité comme un faux dilemme. « Les savoirs objectifs en matière d’écologie ne sont pas impartiaux et ne peuvent pas l’être, parce que ce à quoi ils se heurtent est la continuation aveugle des processus de ravages écologiques, estime la philosophe. Mais, contrairement à la militance au sens classique, ils ne servent pas une cause qui demanderait des slogans. “Nous sommes la nature qui se défend” n’est pas un slogan, c’est un cri. » Un cri qui place les universitaires devant un choix : continuer à « disserter savamment sur ce qui nous condamne à l’impasse », ou bien « apprendre à penser avec le ravage » – c’est-à-dire être engagés « par la même inconnue que les activistes qui tentent de réinventer les communs ».

La singularité et la force de la ZAD tiennent aussi à sa taille, « suffisante pour que les activités déployées y soient interdépendantes » explique Geneviève Pruvost, sociologue du travail.

Un noyau de vie et d’activité locale.

Il existe d’autres ZAD en France : celle de Bure (Meuse), où se joue un combat frontal avec le nucléaire ; celle de Roybon (Isère), qui s’oppose au projet d’un Center Parcs ; celle de l’Amassada (Aveyron), qui bloque la construction d’un supertransformateur électrique – pour n’en citer que quelques-unes. Mais si la ZAD de Notre-Dame-des-Landes intéresse de près les chercheurs, ce n’est pas seulement parce que la lutte s’y est révélée victorieuse. Comme le souligne Geneviève Pruvost, sociologue du travail et des alternatives écologiques rurales au CNRS, sa singularité et sa force tiennent aussi à sa taille, « suffisante pour que les activités déployées y soient interdépendantes ». Aux activités agricoles répondent le travail du bois (bûcherons, charpentiers), la fabrication du pain, des activités paramédicales (cueillette des fleurs et des herbes sauvages pour l’herboristerie), la possibilité de construire des logements – ce que la chercheuse qualifie de « politisation du moindre geste ».

« D’un point de vue anthropologique, toutes les fonctions de base sont ainsi assurées : se nourrir, se loger, se soigner, se cultiver et se divertir, et même accueillir des visiteurs », détaille-t-elle. A l’échelle du pays, et même de la région, ce noyau de vie et d’activité locale s’affranchissant autant que possible du système marchand peut sembler dérisoire. Mais il peut aussi être considéré comme une source d’espoir. « A Notre-Dame-des-Landes, observe Isabelle Stengers, tous les projets sont marqués par la précarité, mais ce n’est pas la précarité obscène, organisée par le capitalisme et les États qui se sont mis au service de la croissance : c’est la précarité avec laquelle les générations qui viennent vont devoir apprendre à vivre, parce qu’elles auront affaire à des mondes bouleversés. » Des mondes face auxquels ce fragment de bocage nantais constitue selon elle « l’un des lieux dont nous avons désespérément besoin, parce qu’il s’y crée, s’y goûte et s’y cultive des savoirs et des pratiques, mais aussi des joies qui seront vitales dans l’avenir ».

Catherine Vincent.

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