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Dans Le Monde du 3-3-2017.
"Nous vivons un basculement démocratique".
Entretien avec Pierre Rosanvallon.
vendredi 3 mars 2017
publié par Christian Maurel

Pierre Rosanvallon : " Nous vivons un basculement démocratique "

Pour le professeur au Collège de France, les propos qu’a tenus François Fillon contre la presse et la justice dans sa déclaration du 1er mars marquent un tournant populiste dans la campagne présidentielle.

Historien, professeur au Collège de France où il est titulaire de la chaire d’histoire moderne et contemporaine du politique, Pierre Rosanvallon est un analyste internationalement reconnu de l’histoire intellectuelle de la démocratie en France. Auteur d’un triptyque sur l’invention démocratique, Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France (1992), Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France (1998) et La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France (2000) parus aux éditions Gallimard, il revient sur le " tournant populiste " de la campagne présidentielle.

De quoi la déclaration de François Fillon est-elle le signe ?

Outre l’événement judiciaire, les propos de François Fillon marquent un tournant populiste dans la campagne présidentielle. A trois jours de distance, le candidat de la droite traditionnelle a en effet employé les arguments de Marine Le Pen, qui a fustigé le " gouvernement des juges " ou le rôle nocif des médias. François Fillon affirme que le seul juge, c’est le peuple. Nous avions certes aussi vu apparaître chez Jean-Luc Mélenchon le terme douteux de " dégagisme ". Mais entendre dans la bouche d’un candidat central des propos aussi agressifs à l’égard de la justice et de la presse est un événement inédit en France, car ils sont la marque de fabrique de la vision populiste de la démocratie. Ce qui est regrettable, c’est que ses amis politiques ne le critiquent pas sur le fond, ils lui reprochent surtout de ne pas avoir tenu sa promesse de renoncer s’il était mis en examen.

Ce discours populiste relève-t-il d’une crise démocratique ?

On entend ce discours aujourd’hui partout dans le monde, en Turquie, en Russie, aux États-Unis, par Poutine ou Orban, Trump ou Erdogan. Ce qui est en jeu, c’est une certaine conception de la démocratie. Bien sûr, celle-ci se définit comme pouvoir du peuple, mais d’un peuple qui reste insaisissable comme totalité. Le peuple électoral est certes la clef de tout. Mais il ne faut jamais oublier que la majorité électorale ne représente pas toute la société. D’où la nécessité de ne pas limiter la démocratie à l’expression électorale d’un " peuple arithmétique ". Une cour constitutionnelle, par exemple, a aussi une fonction représentative : défendre les droits et les valeurs fondatrices de la démocratie. Elle représente en ce sens chaque citoyen, aussi modeste soit-il. Elle donne consistance au " pouvoir de n’importe qui " et au respect de ses droits. La démocratie doit aussi faire vivre des pouvoirs neutres sur lesquels personne ne peut mettre la main, y compris la majorité. C’est la raison d’être des autorités judiciaires et des autorités indépendantes. La démocratie est de cette troisième façon le " pouvoir de personne " qu’aucun parti ne peut s’approprier. L’impartialité joue pour cela un rôle fondamental en démocratie. Le représentant du peuple n’est donc pas seulement l’élu. Les régimes populistes se définissent par le refus de cette pluralité : ils veulent mettre à leurs bottes les cours constitutionnelles, supprimer les organismes indépendants, et considèrent comme ennemis les pouvoirs d’analyse, de jugement et d’investigation qui sont ceux de la presse.

Les primaires ont-elles joué un rôle dans cet avènement du populisme électoral ?

Les primaires sont un succédané de délibération, de participation au forum. On peut estimer rétrospectivement qu’il y a eu un mirage des primaires. On a trop attendu d’elles. Elles ont incarné une attente qui n’a pu être satisfaite sur le fond (au-delà du fait que leur organisation aurait dû intégrer une instance de contrôle des candidats). Elles ont fait oublier le besoin essentiel de définir aujourd’hui les termes d’une démocratie post-électorale qui superpose aux élections d’autres instances citoyennes.

S’agit-il d’une crise morale, d’une crise de régime, d’une crise de la représentation politique ?

Nous vivons un basculement démocratique en France comme au niveau mondial qui se manifeste par la progression de la culture populiste et par l’effondrement de la démocratie des partis. Il est important de noter que trois des principaux candidats, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, qui représentent environ deux tiers des intentions de vote, n’ont pas de parti derrière eux. Car le Front national, c’est le comité de soutien de Marine Le Pen, non pas un parti politique avec de véritables instances, une représentation sociale et un travail collectif. L’affaiblissement parlementaire fait que le but des députés a évolué et est aujourd’hui de soutenir ou de contredire les gouvernements. Il n’y a plus, on le sait bien, de vrai débat parlementaire (l’épisode des frondeurs socialistes l’a illustré). Le parti ne produit plus ni culture politique, ni programme, ni projets de lois. Il est devenu un rameau mort. Il n’a plus pour fonction que de soutenir ou de critiquer le gouvernement en place. Les partis ne représentent donc plus la société mais au contraire le pouvoir auprès de la société.

A-t-on suffisamment pris conscience de la menace qui pèse sur la démocratie française ?

Il n’y a pas d’intelligence critique du populisme. Toute la critique de la presse qu’on entend aujourd’hui ressemble à celle que menait Napoléon III. La presse, disait-il, c’est l’alliance d’un talent et d’un capital. La presse n’était pas représentative à ses yeux. Moi, je suis élu, disait-il aux journaux, alors que vous n’êtes qu’une puissance qui veut usurper la représentation nationale. Vous exercez un pouvoir sans avoir été élus. Donc vous êtes illégitimes. A l’époque, les républicains n’ont fait qu’une critique libérale de ces attaques anti-médias. Ils ont défendu, à juste titre, la liberté d’expression. Mais il faut mener également une critique démocratique, il faut défendre l’idée que la démocratie, ce n’est pas que le peuple électoral, mais aussi ses contre-pouvoirs. En un mot, il faut davantage avoir l’intelligence de son indignation.

Les candidats en ont-ils pris la mesure ?

Le populisme naît des dysfonctionnements démocratiques. Cela rappelle la période de la fin du XIXe siècle où les mouvements populistes ont été stoppés par une convergence de social-démocratie et de République sociale. Aujourd’hui, aucun candidat, même ceux qui défendent l’idée d’une VIe République, qui prend chez eux la forme d’une sorte de retour à un parlementarisme à l’ancienne, n’a vraiment proposé une refondation démocratique, dans le sens de la formation de ce que j’ai appellé une démocratie d’exercice.

Comment expliquer le succès des candidats qui se présentent hors des partis traditionnels ?

Marine Le Pen, Emmanuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon ne se fondent pas sur un principe de représentation – d’une classe sociale, par exemple, ou d’un mouvement politique historique –, ils incarnent un principe d’identification. C’est l’inverse de la représentation. C’est leur personnalité qui crée la base sociale, comme le montre le succès de leurs apparitions publiques ou médiatiques. Le cœur de leur campagne, ce n’est plus le programme, mais leur personne qui, dans une société des individus, permet aux électeurs de s’identifier.

Cette campagne présidentielle n’est-elle pas également marquée par une gigantesque panne d’idées ?

Redéfinir la démocratie, l’Europe et le contrat social est une tâche immense qu’aucun candidat ne porte au sein d’une vision globale. Prenons l’Europe. Au début, le projet européen a permis de racheter les malheurs du continent dévasté par les guerres, puis de racheter les impuissances nationales, en matière de politique industrielle par exemple. L’attente européenne a explosé, mais elle s’est fracassée sur sa réalité. Or il n’y a pas de nouveau projet européen, pas d’idées-forces. La nouvelle droite et les populistes d’extrême droite imposent, eux, leurs idées (défense de la civilisation européenne, critique de Mai 68, focalisation sur l’identité), comme l’illustre le glissement de certains intellectuels de " gauche " vers la droite la plus dure. Leur pouvoir d’attraction est fort car ils sont structurés idéologiquement, et ont une capacité de séduction dans un contexte de profond désarroi.

Quelle est la responsabilité du camp progressiste dans cette déliquescence politique ?

Le camp progressiste, c’est un fait, n’a pas été capable de voir à quel point un basculement démocratique décisif était à l’œuvre. L’heure du retour sur ses aveuglements a sonné ; le temps d’un examen de conscience critique est venu.

Des appels et des manifestations contre le pouvoir des juges, les médias et le système voient le jour. Comment les citoyens peuvent-ils résister à cette vague populiste ?

En s’armant intellectuellement, car c’est sur le terrain des idées que se joue la bataille décisive.

Propos recueillis par Nicolas Truong.

© Le Monde


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