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Nouvelle articulation de l’internet et du travail associatif
par Hervé Le Crosnier - Séminaire "Internet et vie associative" à Jussieu le 10/11/99
vendredi 9 mars 2007
publié par Fernand Estèves

Je réfute les analyses catastrophiques qui ne voient dans l’internet qu’une forme nouvelle de désocialisation et d’aliénation et je refuse de croire à l’avènement de l’ère de la bonté technologique et tous ces mythes urbains qui circulent et forment la nouvelle idéologie du réseau

Il faut se méfier de la stratégie de "remplacement".

"Remplacement" des réunions physiques par les réunions électroniques, "remplacement" de la démarche du militant vers la démarche de "l’informant" (je diffuse de l’info, sans avoir les moyens de l’adapter à celle ou celui que je veux toucher), "remplacement" des manifestations tangibles de refus (la "manif", la "réunion publique", voir la "pétition") par des immatériaux.

Non que la question soit principalement technique. Certes, des barrières existent (encore trop peu d’ordinateurs, encore trop peu de formation, encore trop peu de fiabilité, encore trop peu de lieux publics d’accès au réseau - bibliothèques, points contact dans les mairies...).

Mais la question est principalement humaniste : il se passe plein de choses dans les réunions en présence physique qui induisent des formes de conviction, d’influence mutuelle, de renforcement des idées et des choix personnels,... Les travaux de l’Ecole de Palo-Alto sont essentiels dans cette prise en compte, de même que les nouvelles recherches sur l’hypnose ("Influence" de Roustang, par exemple).

Or ces micro-événements qui font basculer le cours d’une vie et décident de l’engagement militant sont plus rares "en ligne". Et je crois qu’il faut alors prendre au pied de la lettre les affirmation de l’invitation au séminaire : "prendre le pas" sans préjuger s’il s’agit d’un pas en avant ou d’un pas en arrière.

Car la réalité militante est plus complexe que ce simple phénomène d’émergence d’une catégorie de militants électroniques.

L’étude de ATTAC est significative : il y a des "militants" de ATTAC-électronique et des "militants" de ATTAC-physique, et je ne suis pas certain que se soient les mêmes (Laurent Jesover : webmaster d’Attac étant au carrefour). Or il faudrait se poser la question différemment :

- qu’elle est le pouvoir de modifier le cours des choses qui est dans les mains des "militants" de la sphère électronique

- qu’est-ce qu’attendent les "militants" de la sphère physique des réseaux électroniques.

Un des défauts des débats électroniques est l’absence de capacité à conclure.

C’est lié à la fois à l’asynchronisme, mais aussi à l’impossibilité d’élaborer dans le cours de débats électroniques un "consensus" des participants (les modes d’influence des réunions physiques font que l’on peut conserver des divergences sur des points de débat, mais avoir la conviction que l’on rame quand même dans le même sens, ce qui favorise l’acceptation de ces divergences). On retrouve dans les débats électroniques un mode de la conviction à l’emporte-pièce : on ne peut qu’avoir raison ou tort, jamais ajouter à la pile de la "culture commune" qui est impalpable dans les réunions physiques, mais qui est la seule garantie que celles-ci "marchent" effectivement (on ne fait pas une réunion entre opposants, c’est un mythe télévisuel, qui remplace les capacités d’action par le spectacle de la bagarre, comme au catch à quatre).

Dès lors, "militer" électroniquement favorise la cristallisation de divergences qui n’ont pas d’impact sur le cours des choses, mais qui gardent leur pouvoir de nuisance sur la confiance des militants envers les structures auxquelles ils participent.

Regardez les airs vengeurs des imprécateurs de la liste du réseau "Sortir du nucléaire", ou les vétilles portées en divergences majeures sur la liste de ATTAC (par exemple le souffle "contre le cumul des mandats", démagogie facile, mais surtout hors propos, qui n’a eu comme seul effet de renforcer l’idée qu’il y aurait des cumulards à ATTAC, sans jamais dire ni qui, ni comment, ni dans quel but).

Pour autant, et le fait même qu’un séminaire soit consacré à cette question le montre, l’internet va profondément modifier les conditions de l’activité militante. Ce qui est important, c’est de sortir de la logique du "remplacement" pour entrer dans une logique d’accompagnement, ou plutôt de "base arrière".

Pour influencer ses voisins, ses collègues de travail, son réseau d’amis, il faut à la fois :

- disposer d’informations fiables et mises à jour,

- avoir des projets à long terme (ou du moins, et nous en sommes plutôt là à l’heure actuelle, avoir le sentiment diffus qu’il peut exister un projet à long terme alternatif)

- disposer d’argumentaires, d’exemples, ...

- pouvoir renvoyer notre interlocuteur à une source tierce et identifiée ("c’est dans le journal", "tu as bien vu à la télé...").

Or sur tous ces éléments, l’internet offre un outil fabuleux aux activistes du monde entier.

En revanche, le manque de réflexion sur l’usage de l’internet en mode alternatif aux structures déjà en place sur le réseau (les portails, les médias, et même les nouveaux expérimentateurs du réseau à haut débit...) paralyse l’émergence d’une utilisation militante forte du réseau. On se contente souvent de la "discussion électronique", du "forum" qui est une piètre forme de l’élaboration d’une nouvelle "hégémonie culturelle" (au sens de Gramsci, qui devrait être un penseur que le réseau va remettre à l’ordre du jour, lui qui devait élaborer en prison, comme enfermé en dehors des relations militantes directes, et qui pourtant cherchait à donner des outils aux militants pour mieux comprendre et résister).

Les scientifiques, et plus récemment les adeptes du "logiciel libre" ont mis au point une méthode d’élaboration par un jeu d’interventions indépendantes et coordonnées qui favorise la distillation des idées (le système du "contrôle par les pairs" et de la validation par la publication dans des revues hiérarchisées selon la "qualité", elle-même définie par la confiance que les chercheurs portent aux articles qui sont publiés dans ces revues). Dans ces domaines, on ne "répond" pas, on co-élabore.

On ajoute à la pile des connaissances (ou à la quantité de logiciels libres disponibles) afin de forger un ensemble efficace (un paradigme en science si l’on suit l’analyse de Thomas Kuhn, ou le modèle de complétude de GNU tel qu’il est décrit par Richard Stallman).

Le modèle de fonctionnement de ATTAC hérite un peu de cette vision, avec l’existence d’un "comité scientifique". La fondation Copernic de même. Or l’un et l’autre ont une pratique totalement différente de l’internet (l’un l’utilise et l’autre pas :-)

Il serait d’ailleurs intéressant de mesurer les conséquences.

En particulier, le fait que tout militant de ATTAC-électronique puisse élaborer et proposer est à la fois une force (l’intelligence collective), mais aussi une faiblesse qui donne aux démagogues et à ceux qui n’ont rien d’autre à faire que d’inonder les listes un pouvoir démesuré avec leur implication réelle dans le mouvement militant, voire même avec la qualité scientifique de leurs production.

Dans cette situation, le militant qui n’est pas au fait de tous les éléments en débats, ne sait plus trop comment utiliser la masse d’information. Les interventions de validation, les marques de fiabilité (document émanant de membres, mais validé par le "comité scientifique", ou au contraire "contribution au débat") prennent une importance d’autant plus grande que la quantité d’information est importante, et surtout accessible par le même mouvement (un simple clic peut vous conduire du charlatanisme à la publication la plus élaborée).

Dès lors, la réflexion sur une stratégie d’accompagnement finira par déboucher sur une réflexion sur la forme de média que peut porter l’internet (n’en déplaise aux idéologues pressés et à la mode). Et dans ce cadre, sur l’existence dans le même réseau des deux activités d’élaboration collective et de mise à la connaissance publique ("publier" au sens étymologique)

Comment offrir de l’information aux militants, servir de caisse de résonance à leurs actions et être aussi un lieu d’élaboration collective. Voilà un défi pour la constitution de nouveaux médias qui puisse réellement tirer parti de l’ubiquité de l’internet.

Un simple exemple : la base de l’internet est le "glocal" :

- penser globalement, avoir une vision mondiale des problèmes, agir pour la constitution réelle d’une démocratie mondiale

- pour autant valider ces idées par des actions locales, dont l’enjeu est de toucher localement des réseaux sociaux pour construire une autre forme de conscience mondiale, partant des femmes et des hommes et non des convergences d’intérêts de quelques multinationales.

Or la capacité propre de l’hypertexte et du web est de permettre ce double phénomène. Une manière de réaliser à peu de frais ce qui a été le rêve de l’APL ("Agence Presse Libération") au début des années soixante-dix. Un journal à la fois local et national (aujourd’hui, on devrait ajouter "mondial"), ouvert sur l’élaboration par les personnalités les plus pointues dans les domaines d’expertise (tant expertise obtenue par des études que l’expertise tout aussi importante, même si elle est peu valorisée, obtenue par l’activité militante elle-même).

Mais aussi un journal d’impact local, valorisant les actions locales (prospectives, afin de provoquer ces rencontres interpersonnelles qui sont essentielles pour construire le consensus de la résistance et de l’alternative, mais aussi bilan, afin de permettre aux absents de suivre l’évolution des idées et les rapprochements qui se font dans la sphère alternative... voire de regretter de ne pas plus s’investir dans les sorties "en réunion-débat", une forme de spectacle trop négligée :-)

Enfin, le réseau internet permet de matérialiser le phénomène repéré par la Rand Corporation (le brain-trust de l’armée étatsunienne) d’une nouvelle "social netwar" (capacité de divers réseaux d’action à converger rapidement et de façon imprévisible sur tel ou tel sujet qui gagne alors une importance mondiale et devient un point de ré-équilibrage des rapports de force). Il ont pris pour cela l’exemple des zapatistes, avec effectivement cette question intrigante : "comment une armée de va-nu-pieds armés de pistolets à bouchons a-t-elle pu à ce point marquer un renversement complet de tendance et être le démarrage d’un nouveau cycle de résistance à l’échelle du monde ?".

Ce phénomène dépasse la question des réseaux informatiques, mais on peut aussi insister sur la capacité de l’internet à lui servir de caisse de résonance et d’amplificateur. Il faudrait relire l’exemple maintenant classique de la façon dont le traité AMI a pu être repoussé au travers de ce prisme d’une conjonction entre la focalisation de nombreux réseaux de par le monde autour du refus de ce traité et l’utilisation qui a été faite de l’internet ("l’effet Dracula" : porter à la lumière ce qui se négociait dans l’ombre aurait tué le vampire).

Pour terminer, je voudrais indiquer une autre piste, c’est l’utilisation de l’internet pour l’élaboration collective... mais justement différemment des "forums" et "listes de discussion" ouverts, qui sont productifs dans la mesure où l’on ne fixe pas d’échéances, ou que l’on ne souhaite pas "trancher" dans un débat. Il y a des cas où il faut protéger ceux qui élaborent, qui tâtonnent, de la critique publique trop rapide (durant la phase d’élaboration, les idées et les propositions sont souvent hasardeuses, et peuvent prêter le flanc à des critiques destructrices, alors qu’il s’agit souvent d’un simple manque de maturité d’une idée).

Et il y a des cas où il faut "trancher", c’est-à-dire proposer (une action, un mot d’ordre, une candidature, créer une nouvelle association...). Dans ces cas là, l’internet ne peut pas suffire à constituer la glu qui fera coller ensemble les morceaux épars des militants et experts. Il faut au contraire que ces gens se connaissent, se soient déjà rencontré, aient pu apprendre à se respecter, à accepter les évolutions de pensée de l’autre pour l’aider à élaborer. Il faut une forme de "protection" qui renforce les capacités créatrices. L’internet, avec la possibilité de mettre en place des listes privées, avec les outils de chiffrement... peut aussi permettre cette intimité qui est indispensable à l’exercice de la pensée. Surtout de la pensée minoritaire et humaniste, celle qui est facilement raillée et méprisée tant par les tenants du pouvoir, notamment du pouvoir médiatique, mais aussi, et disons-le malheureusement, par les gardiens du temple.

J’ai été un peu long, certainement un peu confus car même si ce texte sera public, il est une forme d’élaboration directe (le mode "parlé-écrit" spécifique de la messagerie électronique).

Mais vous l’aurez compris, parce que je réfute les analyses catastrophiques qui ne voient dans l’internet qu’une forme nouvelle de désocialisation et d’aliénation (et malheureusement ces analyses sont trop souvent présentes dans des journaux de référence, comme le "Monde Diplomatique" ou la revue "Terminal"), et que dans le même temps je refuse de croire à l’avènement de l’ère de la bonté technologique et tous ces mythes urbains qui circulent et forment la nouvelle idéologie du réseau, cette question d’une nouvelle articulation de l’internet et du travail associatif me touche et m’intéresse au plus haut point.

Hervé Le Crosnier