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Dans le Monde du 6-7-2018.
Numérique : la fracture sociale.
par Béatrice Madeline.
mardi 3 juillet 2018
publié par Christian Maurel

L’intérêt de cette contribution de journaliste est de tenter de mettre en face à face des points de vue différents sur la question du numérique en lien avec le chômage et l’inégalité d’accès au travail. On aurait pu faire la même chose pour d’autres transformations technologiques et établir des comparaisons plus éclairantes que celles qui sont présentées ici et qui se limitent, pour le dire vite, au "demain ce sera mieux et les rapports sociaux retrouveront une situation plus égalitaire...."

Or, les précédentes révolutions technologiques liées à la domestication de forces nouvelles (la vapeur, l’électricité, le pétrole...) n’avaient pas la même fulgurance que les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, ni les mêmes extensions qu’elles soient géographiques , sociales, culturelles et surtout idéologiques. Elles s’arrêtaient, du moins à leur début et pour l’essentiel, au monde du travail, à la porte de la fabrique et de l’usine pourrait-on dire. Cependant, Marx y voyait, dans les sociétés marquées par la centralité du travail, un développement des forces productives tel que les rapports de production qui les avaient permises pouvaient être radicalement remis en cause et ainsi nous conduire à des périodes de "révolution sociale" à même de changer le cours de l’Histoire.

Est-ce le cas avec le numérique ? Pour le moment, du moins, l’emprise numérique sur tous les secteurs de la société et sur les individus est telle que le système économique néo-libéral mondialisé semble parfaitement y trouver son compte, le conforter et le rendre hégémonique tant d’un point de vue idéologique et culturel que d’un point de vue économique et social.

Cependant, on peut concevoir une utilisation du numérique contestant les rapports sociaux en place, apte à créer des imaginaires sociaux contredisant intellectuellement et très concrètement "l’imaginaire de l’expansion illimitée" (Castoriadis) constitutive de cette "nouvelle raison du monde" (Dardot et Laval) qui se donne comme indépassable.

Ainsi, le numérique est-il en passe de devenir un champ de lutte central entre deux visions du monde et de l’Humanité radicalement opposées, et pas seulement une question d’inégalité d’accès au travail tel que nous le concevons aujourd’hui. Il s’agit là d’un "fait social total" (au sens que Mauss donnait à ce concept) dans lequel l’éducation populaire politique a - et commence à avoir - un rôle essentiel à jouer. Et pas seulement pour permettre l’accès de tous aux nouvelles technologies, comme on le lui demande très souvent, ce qui est une manière supplémentaire de conforter le système en place.

Christian Maurel, co-rédacteur du site.

Numérique, la fracture sociale.

Certes, les nouvelles technologies créent des emplois, notamment à destination des moins qualifiés. Mais la disparition des professions intermédiaires, remplacées par des robots ou des algorithmes, bouleverse les structures sociales et renforce les inégalités.

Tatiane Venâncio, 22 ans, a grandi à Rio de Janeiro, dans un quartier miné par la pauvreté et le trafic de drogue. Après ses études secondaires, elle s’est inscrite à une formation gratuite au numérique proposée par une ONG locale, Recode. Elle y a développé, en compagnie d’autres élèves, une technologie permettant de résoudre certains problèmes de santé publique grâce à la réalité augmentée. Sur la base de cette expérience, elle a pu être recrutée dans une entreprise ; elle suit aujourd’hui en parallèle un cycle préparatoire à des études de biomédecine.

A Gasovu, un village dans le sud du Rwanda, on assiste à un curieux spectacle. Les fermiers qui travaillent dans les champs de maïs s’assoient régulièrement en cercle, smartphone en main. Grâce à une plate-forme numérique (créée dans le cadre d’un projet des Nations unies), ils peuvent se tenir informés de l’évolution des marchés et de la météo, et, ainsi, mieux anticiper leur production et fixer les prix de vente en fonction de la demande.

En France, mais aussi en Espagne, en Pologne, en Jordanie, en Égypte ou au Maroc, des dizaines de femmes se réunissent régulièrement à la " maison digitale " soutenue par la Fondation Orange. Elles y apprennent à utiliser un ordinateur, une tablette, à naviguer sur le Web et à utiliser les e-mails. Elles se familiarisent parfois avec des outils de gestion simples. " Quand je suis allée à la remise des certificats qui marquent la fin de leur formation, sur les dix femmes concernées, cinq n’étaient pas là car elles avaient trouvé un emploi ", se félicite Mary Lisa Durban, responsable du programme maisons digitales à la Fondation Orange.

Les exemples de ce type sont légion. Partout dans le monde, les technologies numériques facilitent l’accès à l’emploi, aident les personnes les plus fragiles à monétiser leur travail ou à améliorer leurs revenus, en vendant, par exemple, des productions artisanales ou en tirant meilleur parti d’une récolte. Un téléphone portable et une connexion Internet vont-ils faire ce que les politiques sociales et celles de développement ne sont pas parvenues à accomplir en quelques décennies : réduire les inégalités ?

La réalité, analysée par les économistes, est plus complexe. Pour un chauffeur de VTC en Europe sauvé par le numérique, combien de taxis craignent de voir dégringoler leur chiffre d’affaires ? Pour un artisan indien, qui vend ses créations textiles en direct grâce à un site Internet, combien de petits marchands ruinés par les géants du commerce en ligne ? S’il crée des emplois, le numérique en supprime aussi. Surtout, il a un autre effet pernicieux sur l’emploi : il le transforme, et pas forcément dans le bon sens. " Dans nombre d’entreprises du numérique, c’est 10 % d’emplois qualifiés et 90 % de gens qui font des cartons ", rappelle Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes.

David Autor, professeur d’économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT), a le premier théorisé ce phénomène, dans un article paru en 2013, " The Growth of Low-Skill Service Jobs and the Polarization of the US Labor Market ". Il y explique en substance que la numérisation supprime les emplois intermédiaires, remplacés par les robots ou des algorithmes, et crée un monde du travail " en sablier ", avec, en bas, les emplois peu ou pas qualifiés (caissières, agents d’entretien, manutentionnaires dans les entrepôts, caristes…) et, en haut, les emplois à forte qualification (ingénieurs, développeurs, juristes, financiers…). Autrement dit, le numérique, loin d’atténuer les inégalités, ne fait que les creuser, au détriment de la classe moyenne, déqualifiée et paupérisée. " La bipolarisation est extrême puisque à un emploi fortement qualifié peuvent être reliés jusqu’à cinq emplois peu qualifiés ", souligne Patrick Artus, chef économiste chez Natixis.

Le mouvement se généralise. Aujourd’hui, il n’est pas beaucoup de métiers qui échappent au rouleau compresseur du numérique. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a évalué le risque : moins de 10 % des emplois dans la zone OCDE pourraient, à court ou moyen terme, être totalement remplacés par des robots. Mais 25 % des emplois pourraient l’être partiellement. Entre 50 % et 70 % des tâches seraient réalisées par des machines ou des algorithmes, le reste du travail étant encore effectué par l’homme.

Émergence d’un " cybertariat "

Dans les entrepôts logistiques qui poussent comme les champignons – le transport et la distribution sont aujourd’hui les secteurs qui créent le plus d’emplois en France –, les salariés n’ont guère plus de tâches à accomplir ; les tapis roulants, équipés de robots sophistiqués, trient, dispatchent et acheminent des millions de colis vers les bacs adéquats. L’humain vérifie que tout se passe bien, et se contente de manipuler les objets les plus lourds, comme les matelas ou les canapés vendus en ligne.

Face à ce phénomène, certains n’hésitent pas à parler de l’émergence d’un " cybertariat " – une sorte de prolétariat de l’économie digitale. L’essor des plates-formes, dominées par les acteurs globaux que sont les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autres Uber, fait pencher davantage encore la balance en faveur du capital. " Ces entreprises superstars sont très efficaces et, avec des rendements croissants, elles obtiennent des rentes de monopoles, analyse Patrick Artus. Les nouvelles technologies contribuent ainsi à la hausse des marges bénéficiaires des entreprises et à la baisse de la part des salaires dans le revenu national. "

Dans un séminaire consacré aux mutations technologiques organisé par France Stratégie, Antonio Casilli, maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), et Ursula Huws, professeure à l’université du Hertfordshire (Royaume-Uni), spécialiste du travail et de la mondialisation, décrivent ainsi les emplois générés par les plates-formes : " Ce type de travail humain donne une image bien moins sophistiquée de l’intelligence artificielle - IA - , qui apparaît en fait comme un mélange d’automatisation et de “clickwork”, autrement dit, un travail en ligne répétitif et mécanique, à coups de clic de souris. Les travailleurs – pour la plupart asiatiques ou africains – touchent des salaires dérisoires pour “nourrir” les algorithmes qui gèrent les contenus en ligne (par exemple, pour marquer des photos), pour le compte de géants d’Internet comme Google ou Facebook. "

Ces " fermes à clics ", bien entendu, se trouvent principalement dans les pays en développement, tandis que les employeurs de cette main-d’œuvre sont, eux, de l’autre côté de la planète. Une division spatiale du travail qui, au passage, a des conséquences sur la capacité de ce nouveau prolétariat à faire valoir ses droits. " En éclatant les lieux de production, le numérique explose le modèle syndical ", souligne Pervenche Bérès, députée européenne socialiste. Sans compter que " l’optimisation fiscale des plates-formes leur permet d’échapper à l’impôt là où elles ont obtenu le plus de création de richesses ", dénonce-t-elle.

Aussi réel qu’il soit, ce phénomène d’accroissement des inégalités ne serait pourtant que transitoire. " Effectivement, le numérique soulève pas mal d’angoisses, mais cette angoisse a existé à chaque révolution technologique et a toujours été démentie, tempère Gilbert Cette, professeur d’économie à l’université d’Aix-Marseille et auteur, avec Jacques Barthélémy, de Travailler au XXIe siècle. L’ubérisation de l’économie ? (Odile Jacob, 2017). A terme, ces révolutions se traduisent par le développement de la consommation vers de nouveaux biens et services, qui génèrent de nouvelles activités. Dix ans avant, on sous-estime complètement cette dimension, mais elle existe. "

Et l’économiste de rappeler la théorie du porteur d’eau, chère à Alfred Sauvy : à Paris, au début du XXe siècle, on comptait encore 20 000 porteurs d’eau, que l’installation des canalisations et de l’eau courante a privés de leur gagne-pain. Cela leur a permis de cesser ce travail physiquement ardu pour un autre emploi moins pénible, par exemple dans le secteur des services. " Aujourd’hui, le porteur d’eau doit se transformer en personne capable de vendre des services aux entreprises ", conclut Gilbert Cette. Et dans cette transformation, la formation et l’accompagnement ont un rôle essentiel à jouer. D’autant que selon l’OCDE, 65 % des écoliers d’aujourd’hui exerceront à l’âge adulte un métier qui n’existe pas encore !

Priorité aux " compétences sociales "

Les plus optimistes imaginent également que de nouvelles formes de coopération entre l’homme et la machine apparaîtront, redonnant plus de sens et de contenu aux emplois aujourd’hui déqualifiés. De même que les postiers, qui distribuent de moins en moins de courrier, se voient confier des tâches de veille ou d’accompagnement des personnes âgées, il est possible que certains métiers se transforment – vers le haut.

" Au même titre que les médecins, qui formulent des hypothèses de diagnostic grâce à l’intelligence artificielle, on peut imaginer que demain ce soient les infirmières qui fassent la même chose, avance Amir Banifatemi, responsable du Global IBM Watson AI Xprize, une organisation à but non lucratif qui souhaite relever des grands défis dans divers domaines en utilisant l’intelligence artificielle. Ce que nous essayons de faire, c’est de démontrer que cette technologie – au sens de capacité de détection, de planification, de perception – va permettre à tout un chacun d’être mieux accompagné dans son travail, et qu’il a dans son téléphone des outils de progrès. "

Dans le rapport de la mission Villani sur la mise en œuvre d’une stratégie française et européenne en intelligence artificielle remis en mars, Salima Benhamou et Lionel Janin, ses rapporteurs, soulignent que " dès lors que l’IA gère les tâches élémentaires, il peut en résulter une augmentation de la qualification des travailleurs ". Et de citer un exemple : " Dans la relation-client, si les demandes simples sont traitées par l’IA, les cas complexes sont alors orientés vers les conseillers humains. Ce transfert peut avoir pour effet une augmentation du niveau de compétence ou un besoin accru en compétences sociales. " Certes, mais dans combien de temps ?

Béatrice Madeline.

© Le Monde


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