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Dans Le Monde du 25-3-2018.
Ode à l’économie solidaire.
par Frédéric Potet.
dimanche 25 mars 2018
publié par Christian Maurel

Cette contribution sur l’économie solidaire qui a toute sa pertinence, me laisse une impression assez indéfinissable mais qui témoigne de l’ambivalence de ce type d’entreprise dans une société fondamentalement néolibérale largement dominée par la concurrence et le marché. Il s’agit, pour l’économie solidaire, de faire autrement et selon d’autres valeurs, et à la fois de faire aussi bien sinon mieux que les entreprises classiques. " Aucune erreur n’est permise". Question : l’économie solidaire doit-elle prendre pour modèle, au moins pour partie, une économie à l’égard de laquelle elle se présente comme une alternative ? Cela fait réfléchir sur la sortie du capitalisme dont André Gorz disait quelques jours avant sa mort qu’elle était déjà engagée.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Ode à l’économie solidaire.

French Impact " n’est ni le pseudonyme d’un catcheur français exilé aux États-Unis ni le nom d’une société d’import-export travaillant avec le monde anglo-saxon. Peu aimable aux oreilles des défenseurs de la langue de Molière, ce slogan émane, étonnamment, de l’État, en l’occurrence du ministère de la transition écologique et solidaire, qui s’est inspiré de " French Tech ", label national regroupant les start-up les plus innovantes. Il n’est pas question, ici, de nouvelles technologies, mais d’économie sociale et solidaire (ESS), un secteur dont on a tendance à oublier le poids, en France : 2,3 millions de salariés, 10 % du produit intérieur brut (PIB).

Porté sur les fonts baptismaux en janvier, French Impact prévoit de lever un milliard d’euros en cinq ans auprès d’investisseurs privés et publics afin d’accompagner le développement de structures œuvrant dans des domaines tels que la réussite éducative, la cohésion des territoires, l’économie inclusive… Il lui faut, pour cela, une vitrine. Un appel à projets, " Pionniers French Impact ", a été lancé en collaboration avec la Caisse des dépôts. Son but : sélectionner dix à quinze entreprises de l’ESS, dont le modèle et le fonctionnement mériteraient d’être dupliqués à l’échelon national.

L’Association pour générer l’insertion et la réussite (AGIR) fait partie des 200 structures ayant envoyé un dossier de candidature au ministère de Nicolas Hulot. Représentative du secteur, cette association créée en 1992 à Châteauroux opère dans la filière du recyclage textile. Doublement vertueuse est sa vocation. Écologique d’un côté : 1 200 tonnes de textile y sont collectées, réemployées et recyclées chaque année. Sociale de l’autre : 150 personnes en réinsertion, dotées de contrats aidés de deux ans (payés au smic, à raison de 24 heures par semaine), y travaillent en permanence. AGIR, qui possède aussi un atelier de confection et une blanchisserie, estime être le sixième pourvoyeur d’emplois de l’Indre, tous secteurs confondus.

L’association a développé un modèle assez classique. Trois cents conteneurs, appelés Vêti Box, ont été disséminés dans cinq départements, principalement sur des parkings. Les dons – vêtements, linge de maison, chaussures… – sont alors collectés et triés quotidiennement à Châteauroux. Une partie sera ensuite broyée et effilochée, afin d’être transformée en chiffons d’essuyage, feutres isolants ou granulats. L’autre partie, composée de vêtements encore utilisables, ira rejoindre les deux boutiques de l’association, à Châteauroux et à Brive (Corrèze), ou sera vendue à des grossistes sillonnant l’Afrique et l’Europe de l’Est. Simple " vestiaire " à l’origine, créé par des bénévoles du Secours catholique qui croulaient sous les dons, AGIR a doublé son budget de fonctionnement en dix ans. Son chiffre d’affaires atteint le million d’euros aujourd’hui.

Tout irait merveilleusement bien dans le meilleur des mondes solidaires si l’association, agréée " atelier et chantier d’insertion ", n’était pas confrontée à un mal endémique : le " regard oblique des passants honnêtes ", comme disait Brassens. On comprend la démarche ministérielle de vouloir dépoussiérer l’image de l’ESS en la dotant d’un label à consonance marketing. Le secteur souffre de l’utilisation d’un néologisme bien installé dans le langage : " cassos ", abréviation de " cas social ".

La grande majorité des salariés sont des femmes issues de quartiers défavorisés qui cumulent les difficultés en matière d’emploi, de logement et de mobilité. Des femmes souvent seules avec des enfants. " Des gens qui sont considérés comme des “cassos”, des “pas capables”, par ceux de l’extérieur, se désole Alice Gomez, la directrice de la plate-forme de tri de l’association. Il y a un fossé énorme entre la perception qu’ont notamment certaines entreprises et le degré de professionnalisation auquel accède notre public. "

" Aucune erreur n’est permise "

Il faut franchir la porte de ce grand hangar sans charme situé en bordure d’aéroport – équipement laissé par l’armée américaine, qui y avait installé une base de l’OTAN – pour se rendre compte qu’on est ici " dans une entreprise comme une autre ". Peu, voire pas, qualifiés, les salariés sont formés au maniement de chariots élévateurs à pince rotative et de presses à balles verticales. Ils apprennent à reconnaître, à la vue et au toucher, les étoffes circulant sur le tapis roulant. Certains manipulent un logiciel de gestion des stocks. D’autres passent leur permis de conduire. Tous sont accompagnés par des conseillers d’insertion qui les aideront, à l’issue de leur contrat, à trouver du travail à l’extérieur. AGIR estime à 20 % le taux de " sorties positives ", formule désignant ceux qui ont obtenu un CDD ou un CDI dans les six mois.

Mais l’emploi n’est pas tout. " Ce que l’on travaille surtout ici, c’est l’estime de soi, la confiance, indique Alice Gomez. Les femmes arrivent chez nous le dos voûté, le regard vers le bas, persuadées de ne plus être bonnes à rien. Elles en repartent le visage dégagé et la tête haute. " Une consigne leur sera répétée tout au long de leur séjour : " Ne montrez pas aux autres ce qu’ils attendent de voir ", martèle Brigitte Bigot, la directrice générale de l’association. A la boutique d’AGIR, l’accent est mis sur l’accueil : " Aucune erreur n’est permise. Le public doit se voir proposer le même service que dans toute autre boutique du centre-ville. "

Étonnant magasin au demeurant que ce local situé au fond d’une cour, capable d’organiser une opération " tout à 90 centimes " pendant un week-end et, une semaine plus tard, une vente spéciale " luxe ". Sont alors mis en rayon des vêtements de grandes marques (Jean Paul Gaultier, Givenchy…) – neufs, certains dépassent 2 000 euros – ayant été trouvés dans les conteneurs de l’association, incubateurs de richesse, dans tous les sens du terme.

par Frédéric Potet.

© Le Monde


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