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TEMOIGNAGE
PALESTINE : ROMPRE AVEC L’AVEUGLEMENT
par Antoine LEHMANN
mercredi 6 mars 2019
publié par Marc Lacreuse

PALESTINE :

ROMPRE AVEC L’AVEUGLEMENT

par Antoine Lehmann

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- De retour d’une semaine en Cisjordanie, Antoine Lehmann, étudiant en science politique, évoque les conditions d’une population palestinienne aux prises quotidiennes avec l’occupation israélienne.

La Palestine détient le triste record du plus grand nombre de réfugiés au monde. Début février, j’ai eu l’occasion de résider pendant une semaine dans le camp de réfugiés d’Aïda, à proximité de la ville de Bethléem, en Cisjordanie. Créé en 1950, au lendemain de la guerre de 1948-49, ce camp, comme tant d’autres, symbolise l’absurdité d’être « réfugié » sur son propre territoire. Dans le camp d’Aïda, ce que l’on remarque tout d’abord, c’est le manque d’espace. Ses 5500 résident-e-s sont entassés sur 7 hectares 1, et la parcelle disponible n’offre plus de possibilité d’extension. Les générations qui naissent et grandissent dans le camp se trouvent ainsi forcées de construire en hauteur, sur les logements des générations précédentes. En résulte des espaces clos, surpeuplés. L’enjeu principal est devenu l’accès à l’eau. La disponibilité de cette ressource rare et surtaxée, détenue et distribuée de manière disparate par Israël, plonge en été les habitant-e-s, exposés tant à la pénurie qu’aux risques sanitaires, dans une angoisse permanente.

Le camp d’Aïda n’est pas un cas isolé, mais reflète les conditions de vie d’une bonne partie de la population en Cisjordanie. 2 La création et la multiplication des colonies israéliennes depuis la fin des années 1960 n’ont pas uniquement servi l’occupation des territoires palestiniens, mais ont également entraîné un accaparement massif des ressources naturelles locales.

Comme si cela ne suffisait pas, la présence militaire israélienne est extrêmement étouffante à Aïda. Le camp est entouré par le « mur de l’apartheid » construit à partir de 2002, et six miradors dominent ses lieux clef. Les résident-e-s subissent les campagnes punitives et les arrestations arbitraires orchestrées par les soldats de l’armée d’occupation. Les crimes commis par des militaires attestent de la violence à laquelle sont confrontés les habitant-e-s. Des enfants ont été tués dans le camp alors qu’ils ne faisaient que jouer, comme ce fut le cas d’Aboud Shadi, âgé de treize ans, qui en 2015 a été pris pour cible sans raison apparente par un sniper israélien depuis un mirador. Ces enfants grandissent marqués au quotidien par la violence de l’occupation. Ils sont privés de leurs droits, tandis que leurs lieux de vie continuent à être accaparés de force. Durant mon séjour, deux familles vivant au nord de Beit Jala, une ville à proximité d’Aïda, ont été chassées de leur propre maison par des soldats israéliens pour des motifs « sécuritaires ». Ce terme légitime un ensemble de pratiques qui permettent l’expropriation des familles palestiniennes et restreignent la liberté de mouvement.

Les habitant-e-s du camp d’Aïda, par exemple, ne peuvent pas se rendre dans la ville de Jérusalem à une douzaine de kilomètres de là, ni dans ce village de Beit Jibrin situé un peu plus loin, à l’intérieur de la Palestine historique de 1948 (aujourd’hui Israël), et duquel sont issues plusieurs familles du camp. Pour circuler en Cisjordanie, les Palestinien-ne-s n’ont accès qu’aux anciennes routes, qui ne sont jamais les plus directes, et sont le plus souvent entravés par des checkpoints – avec tous les risques que cela comporte.

À Naplouse, les attaques de colons se remarquent par leur brutalité. En octobre 2018 encore, une mère de famille palestinienne, Aïsha Arabi, a été tuée par une pierre jetée sur le pare-brise de sa voiture, alors que ses enfants et son mari étaient à bord. Souvent, les soldats israéliens de la caserne située à l’entrée de la ville patrouillent de nuit et viennent rompre la paisibilité des habitant-e-s.

Tandis que des oliviers – symbole de paix et de la culture palestinienne, mais aussi produit phare de son économie – sont régulièrement brûlés. À Hébron, le constat est similaire. À la différence près que les colonies israéliennes se trouvent au cœur même de la ville, protégées en permanence par une présence militaire toujours plus forte. Depuis trente ans, Israël n’a eu de cesse d’intensifier la colonisation et l’occupation d’Hébron, y rendant toujours plus difficile les conditions de vie. Ainsi, il est normal de voir des soldats contrôler l’identité et le sac des écoliers. Si l’occupation est omniprésente, les colons sont pourtant rares : un millier, vivant au milieu de 200 000 Palestiniens. Mais le déplacement forcé des populations palestiniennes vers d’autres quartiers affecte toute la géographie spatiale de la ville, divisée par de multiples check-points.

Pourtant, face à l’amnésie et aux violences qu’elle subit, la Palestine est riche d’un peuple qui est prêt à ne rien lâcher. Prise dans une spirale de restrictions toujours plus fréquentes de ses libertés, la population trouve des moyens d’affirmer sa présence. Laisser une trace devient vital. Il n’est pas une famille, une personne qui n’ait d’histoire à raconter. Ces histoires sont variées – du jeune mineur prisonnier à la famille expulsée de son domicile en passant par la disparition d’un proche. Mais l’agresseur reste le même. L’indicible devient banal. C’est en cela que l’occupation israélienne est dangereuse. Elle affecte chaque classe sociale plus ou moins violemment et frappe aléatoirement. Face à la détresse politique, économique et sociale de la population palestinienne, il est crucial de trouver une solution pour l’ensemble des réfugiés, en Palestine et à l’extérieur, dans le respect du droit international et des résolutions prévoyant leur droit au retour dans leurs foyers d’origine.

Le peuple palestinien continue avec courage de mener des mobilisations individuelles et collectives pour enfin faire entendre les millions de voix qui s’élèvent pour crier comme Darwich : Palestine.

(L’auteur est étudiant en science politique, à l’Université de Lausanne).

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NOTES

1. Source : UNRWA (agence onusienne d’aide aux réfugiés palestiniens), 2015.

2. La Cisjordanie compte 997 173 réfugiés et 19 camps officiels, chiffres UNRWA 2018, repris par plateforme-palestine.org

3. Un projet de loi, validé en juin 2018 par le gouvernement israélien, prévoit l’interdiction de filmer ou photographier des soldats israéliens en exercice, actes passibles de dix ans de prison.

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