Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteMéthodologie Outils et modes d’action d’éducation populaire
PENSER DEMAIN
Par Christian Maurel
samedi 26 mars 2016
publié par Madeleine Abassade

On ne peut pas continuer à faire comme si les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et du 22 mars à Bruxelles, ainsi que les élections régionales de décembre en France n’avaient pas eu lieu. Il faut « penser demain » comme s’y est engagée la Maison des Jeunes et de la Culture d’Apt en Vaucluse dans un débat organisé récemment.

Notre imaginaire républicain de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité est pris en étau entre ce que Castoriadis appelait « la montée de l’insignifiance » d’une mondialisation économique du tout marché, et la prolifération d’imaginaires sociaux xénophobes, nationalistes et fondamentalistes qui récusent toute discussion critique et ne connaissent que la répression et la violence.

Si comme le disait Sieyès en 1789, « le peuple ne peut parler et ne peut agir que par ses représentants », où est donc le peuple aujourd’hui quand bon nombre de nos concitoyens ne se reconnaissent plus dans leurs représentants même quand ils ont contribué à les faire élire, et donnent leurs voix à l’extrême droite ? La situation est grave d’autant que, pendant qu’il a le feu dans la maison « France », les affaires continuent. Les entreprises se tiennent éloignées de la crise de la démocratie représentative délégataire. Le « pacte de responsabilité » qui leur a été proposé par le Président de la République ne contribue en rien à remobiliser l’ensemble de la nation autour d’un nouvel et indispensable dessein historique. L’argent n’a pas d’odeur. On continue à produire et à vendre des armes.

La clairvoyance et l’intelligence de nos dirigeants devraient les conduire à donner la parole au peuple, et, pour ce faire, de convoquer des Etats généraux de la transformation sociale et politique appuyés sur des cahiers de doléances et de propositions qui déboucheraient sur une assemblée constituante. Le monde ne peut rester longtemps en l’état. Il est urgent que les hommes et les femmes reprennent leur destin en main, où qu’ils soient et quelles que soient leurs conditions. Nous avons besoin de nous retrouver autour d’une déclaration des droits humains et civiques fondamentaux et de dessiner les contours d’une démocratie contributive et délibérative qui engagerait chacun d’entre nous et nous ferait sortir d’une « société de marché » (Karl Polanyi) et des errements d’une « aristocratie élective » (Jean-Jacques Rousseau) à bout de souffle.

Certains citoyens sont déjà au travail sur ce que pourrait être la société de demain, et ce dans tous les domaines de l’activité humaine : production et partage de la richesse, élaboration des lois et des politiques publiques, éducation initiale, permanente et populaire, environnement, participation à la vie sociale et associative… Pour le dire avec les mots de Bénédicte Manier, ne passons pas à coté de ce « million de révolutions tranquilles » qui indiquent qu’un monde nouveau est en train de naitre dans l’ancien. A titre d’exemple, l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence a conduit un travail de réflexion qui a abouti à une écriture collective autour de deux questions d’une grande actualité : Quelle(s) alternative(s) démocratique(s) à la délégation de pouvoir ? A quelles conditions les Hommes peuvent-ils construire leur devenir et faire l’Histoire ?

Que des citoyens « ordinaires » mais riches de leur expérience, s’autorisent, sans se laisser faire la leçon par des experts, à penser le monde et à le construire, indique qu’il y a d’autres manières de « faire de la politique ». Que proposent-ils ?

Ils proposent précisément de mettre en mouvement les différentes composantes du corps social par ce processus d’Etats généraux conduisant à une constituante qui définirait des droits nouveaux et rendrait caduques les procédures qui ont fait la preuve de leur limites, voire de leur perversion. L’acte démocratique (décision après expression, analyse, débat contradictoire, délibération et arbitrage) porterait sur l’élaboration, par les citoyens eux-mêmes, des orientations politiques, des programmes et des projets de lois qui feraient l’objet de votes. S’agissant des personnes mandatées, elles pourraient être choisies, au moins partiellement, par le tirage au sort parmi les personnes volontaires. Les mandats seraient courts, sans cumuls, respecteraient strictement la parité hommes/femmes et seraient assortis de procédures de révocation respectueuses des individus et du droit.

En faisant porter l’acte démocratique sur l’essentiel, à savoir l’élaboration et la validation citoyenne des projets de lois et des programmes, les individus ne se dessaisissent pas de leur puissance d’agir. Nous aboutissons ainsi à une proposition inverse à celle de la pratique délégataire actuelle par laquelle le peuple est amené à aliéner sa souveraineté à des élus qui bien souvent ne représentent que 20% de l’électorat mais qui, malgré cela, s’autorisent de cette faible légitimité pour décider sans contrôle. Ainsi, ces propositions non violentes sont plus révolutionnaires qu’il n’y parait. Elles donnent des missions nouvelles à l’Ecole - celles d’une formation et d’une émancipation politiques - et aux associations de jeunesse et d’éducation populaire qui seraient appelées à remplir pleinement leurs missions de laboratoires d’expérimentation de la pratique démocratique. Les syndicats, mouvements sociaux et partis politiques auraient pour tache de mettre en mouvement les citoyens, salariés et usagers, d’aiguiser leur esprit critique et de leur permettre d’agir dans l’espace public pour y défendre leurs droits et en créer de nouveaux.

On peut juger ces propositions comme des utopies inadaptées aux urgences sécuritaires, sociales et économiques générées par la crise et par les violences terroristes que nous venons de subir. Cependant, elles vous mettent devant un choix : soit gérer au mieux les inquiétudes, souffrances et contradictions d’intérêts du moment en pacifiant leurs effets potentiellement destructeurs, soit regarder, à la fois au plus prés et au plus loin, et être sensible à tous ces bruissements du social porteurs d’aspirations nouvelles. C’est pour n’avoir pas eu cette oreille attentive et avoir trop et trop longtemps écouté ses courtisans que Louis XVI se trouva fort dépourvu quand la bise fut venue.

Christian MAUREL, cofondateur du collectif national « Education populaire et transformation sociale », sociologue intervenant-chercheur à l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence. Derniers livres parus : Education populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010 ; Horizons incertain. D’un monde à l’autre, éditions de l’Officine (roman).


Répondre à cet article